Des architectes se distinguent en misant sur le tourisme intégré

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Le travail de Yavin et d'Elena a été salué lors d'un concours international des architectes. Ils expliquent leur démarche et analysent sans complaisance l'état de la société.

Elena Antonova-Seeburun et Yavin Ramsamy, du cabinet Lampotang & Siew, ont conçu un lieu où il n'y aurait aucune scission spatiale entre vacanciers et pêcheurs .

L'idée était trop belle pour qu'elle ne plût pas. Imaginons une baie poissonneuse, du sable fin, une douce pente qui descend vers la mer, une nature luxuriante : qui n'aurait pas envie de s'y installer ? Et pourquoi ne pas aller plus loin et faire vivre ce lieu vierge. Imaginer une petite communauté de pêcheurs qui s'y installe au gré des migrations. La plaine devient village, le village, lieu touristique.

Pour cette fiction historique, Yavin Ramsamy, 27 ans, et Elena Antonova-Seeburun, 29 ans, ont récolté une mention du jury au concours organisé par l'Union internationale des architectes. Tout s'est joué sur l'interaction qu'ils ont voulue entre les éléments.

A partir du thème Architecture et Eau, ces deux architectes du cabinet Lampotang & Siew ont créé un dynamisme entre les personnes, l'espace et l'eau. En projetant l'image d'un lieu où n'existe aucune scission spatiale entre vacanciers et pêcheurs, ils ont pensé ce que plusieurs ministres proclament en ce moment : un tourisme intégré. Cela en développant une zone d'habitation, faites de cabanes de pêcheurs, à l'usage des deux populations.

En étirant l'idée, on finit par construire un îlot artificiel au milieu du lagon avec une esplanade où s'ancrent des restaurants, des bars, un pavillon d'exposition... Leur pari a été de varier un thème connu et tout à fait ordinaire - la rencontre mille fois vécue sur le littoral entre habitants et étrangers - en l'élevant au rang d'un concept humaniste où l'utile se marie à l'agréable. L'eau, source de vie et de plaisir, devient le centre d'autres ambitions : source d'activités économiques, elle permet l'ouverture au monde, l'essor de la communauté.

La peur du modernisme

Trop beau pour être vrai ? Question superflue, répondent Yavin et Elena, "l'architecture ce n'est pas la finition, c'est une démarche. Les idées sont plus intéressantes." Dans le cabinet de la rue St Georges à Port-Louis, on veut bien le croire. Le design est le maître-mot chez Gaëtan Siew. Mais dans la ville, ce n'est pas ce qu'on voit ; pas plus qu'à la campagne.

Elena ne mâche pas ses mots : "les Mauriciens ont peur d'avoir une maison différente des autres, peur du modernisme. A Maurice, il n'y a pas moyen d'innover." Originaire d'Ukraine où elle a étudié, Elena, en épousant un Mauricien, s'est arrêtée à Maurice, voilà sept ans. Yavin, lui, est rentré de Montpel-lier il y a un an et demi.

Même constat, et il tente une explication : "Une des raisons est que beaucoup de Mauriciens n'ont pas voyagé. Ils ne connaissent qu'ici." Encore un peu de temps et les choses vont évoluer. "Les jeunes qui ont fait des études à l'étranger sont moins conservateurs, plus avides d'aventure." Cet espoir noté, il indique : "Pour l'instant, la plupart des clients demeurent pratiques. Ils veulent optimiser l'espace qu'ils ont."

Comment concilier l'aspiration légitime de l'architecte de créer, de jouer avec les matières et l'inertie qu'ils déplorent chez leurs clients ? Réponse laconique : "Le client est roi. Quand on peut, on essaie." Mais alors, l'herbe est-elle plus verte ailleurs ? N'y a-t-il que les Mauriciens qui soient "peureux", voire "conservateurs", qui "veulent faire comme papa,maman, les soeurs et frères ?"

Yavin s'explique : "En France, dans certaines régions, on est obligé de respecter un certain style, garder le cachet du lieu. Mais ailleurs, les individus veulent du nouveau, osent." Elena souligne qu'en Ukraine, chacun veut avoir une maison unique, un chez-soi personnel. Un tel manque de vision ne se trouve pas uniquement dans le construit, "quid de l'aspect végétal ?" estime-t-elle.

Les deux architectes sont unanimes pour décrier les politiques d'urbanisme qui ont jusqu'ici prévalu. Ils se montrent même inquiets : "Si rien n'est fait tout de suite, il sera trop tard. Ce sera plus difficile. On construit partout, n'importe où sans prévision et sans planification." Urgent d'agir, insistent-ils, car l'île est petite : "Si on utilise tout l'espace, toutes les ressources maintenant, comment fera-t-on demain ?"

Mère d'une petite fille, Elena se heurte au problème de tous les parents qui voudraient se balader avec leurs enfants : "Souvent, on morcelle sans penser aux trottoirs ! C'est vraiment bizarre et surtout dangereux." Qu'il n'y ait encore aucun parc à Port-Louis les choque : "Dans toute ville, il faut prévoir un espace pour respirer. A Vacoas, c'est bien d'avoir le Gymkhana Club."

Et tous ces sévères jugements conduisent à une conclusion fort pratique : "S'il n'y a que des rues, que des maisons, il n'y a pas de circulation. Chacun a peur de sortir, on s'enferme." Cela devient une question de sécurité urbaine. Un cercle vicieux. Bref, avec un tel palmarès, impossible d'évincer le soupçon de fréquenter un lieu moribond, où - contrairement à ce qu'affirment les magazines touristiques - il ne fait pas si bon vivre.

Elena et Yavin croisent les doigts. Non, ils ne veulent pas créer une psychose. En ce moment, ils disent noter quelques changements. Déjà dans les médias, les pubs se donnent avec un peu plus de liberté. "Si on met l'accent sur la culture, analysent-ils, ça va changer."

 

L'Express 1 Septembre 2001