Environnement, LaVallée de Ferney: et après ?


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Le domaine de l'environnement a connu cette année un développement sans précédent autour de ce qu'il est convenu d'appeler le sauvetage de la Vallée de Ferney. Pour la première fois à Maurice, la mise en avant d'une considération d'ordre environnemental et écologique l'a en effet, au terme d'un âpre combat, emporté sur un "développement" non seulement projeté mais déjà entamé. L'autoroute du sud-est n'ira donc pas de l'avant. Reste à savoir quelles seront les alternatives dégagées par le comité Seebaluck qui, selon les dernières informations, reprendra ses travaux la semaine prochaine. Sur un dossier que le Premier ministre a réitéré son intention de suivre personnellement. Le ministère de l'Environnement, lui, reste paradoxalement très effacé, alors que cette affaire devrait nous inciter à en tirer, au-delà, de multiples enseignements.

Le dossier de la Vallée de Ferney n'aura pas été avare d'initiatives et de rebondissements. C'est déjà, en premier lieu, par rapport à cette question spécifique qu'un groupe de jeunes décide, en novembre 2004, de créer une ONG pour se battre contre le projet d'autoroute du sud-est, dont le tracé, qui traverse cette vallée, détruirait sa flore et sa faune uniques. Diverses études et recherches ont en effet permis d'établir que la vallée de Ferney abrite, entre autres, trois espèces d'arbres uniques au monde et que l'on croyait disparues depuis plus de cent ans, une population de crécerelles, oiseau classé comme espèce menacée. Le but est donc de sauver une des dernières forêts endémiques de Maurice, qui ne compte déjà plus que 1,6% de sa forêt originelle. À Nature Watch viennent s'adjoindre l'ONG Eco Sud et la Mahebourg Citizens Welfare Organisation (MCWO) menée par George Ah Yan. Qui, à l'argument écologique, ajoute un autre allant dans le sens du développement socio-économique du sud-est, arguant qu'une route alternative passant plus près des villages de cette côte permettrait de les désenclaver et de profiter d'un développement qui leur a jusqu'ici tourné le dos.

Des dégâts très conséquents

Mais certains tiennent mordicus à ce projet, lancé en 1998, et présenté comme une avancée majeure dans la mesure où cette autoroute du sud-est permettrait de relier plus rapidement et facilement Plaine Magnien au sud, à Bel Air à l'est, sans avoir à emprunter la route côtière jugée trop longue, notamment pour les touristes qui débarquent à Maurice et souhaitent rallier les hôtels de luxe du nord-est au plus vite. Longue d'une trentaine de kilomètres, la SEH doit en effet, selon le tracé initial, prendre naissance à proximité de l'extrémité de la piste d'atterrissage de l'aéroport SSR, se prolonger à travers les champs de canne jusqu'au delà de la Rivière des Créoles, rallier Ferney selon un tracé déjà existant, puis créer une toute nouvelle voie jusqu'au pied de la Montagne Bambous (située dans la chaîne de Grand Port). Un tunnel de 600 mètres percé au cœur de la montagne devrait ensuite permettre de déboucher sur la localité de Kewal Nagar, la route existante jusqu'à Bel Air, Trou d'Eau Douce et Belle Mare étant subséquemment rehaussée pour compléter le trajet. Le coût des travaux est alors estimé à Rs 500 millions et c'est la firme chinoise Beijing Chang Cheng Corporation qui l'emporte.

C'est lorsque les premiers travaux de marquage débutent fin 2004 que l'attention publique est finalement attirée sur les implications écologiques et environnementales de ce projet, qui n'avaient pas été mentionnées dans l'Environment Impact Assessment.

Si le rapport du comité Seebaluck subséquemment mis sur pied conclut clairement que des dégâts très graves seront causés à la forêt, ce qui nécessitera des mitigation measures par la suite évalués par des experts américains à plusieurs centaines de millions de roupies, l'ex-Premier ministre Paul Bérenger affirme que le projet ira de l'avant, après avoir dit qu'une alternative serait trouvée. Raisons mises en avant: l'engagement pris vis-à-vis de la Banque Africaine de Développement et le dédommagement, estimé à Rs 300 millions, à être versé au contracteur chinois en cas d'arrêt des travaux.

Dédommagements surévalués ?

Le dossier de la Vallée de Ferney, lui, aura en tout cas bénéficié de l'apport du Premier ministre, Navin Ramgoolam, qui semble en faire une question aussi bien personnelle que politique. Après maintes péripéties, retournements, rebondissements, actions en cour et manifestations, le nouveau Premier ministre, conformément à un engagement pris pendant la campagne électorale, finira, à la mi-octobre, par annoncer la suspension des travaux d'aménagement de l'autoroute du sud-est, qui avaient pratiquement atteint la vallée. Une victoire qui revient non seulement au Front Commun pour la Vallée de Ferney, mais au pays tout entier.

Reste à savoir où en sont les choses aujourd'hui. Selon les derniers renseignements obtenus, aucune décision finale n'a encore été prise jusqu'ici concernant le tracé alternatif de cette route. Qui devrait, selon les premières annonces faites par le Premier ministre, impliquer la poursuite des travaux sur le tronçon entre Plaine Magnien et Ferney, puis bifurquer vers la route côtière, qui serait "réhabilitée". Une perspective qui ne fait pas que des heureux, comme en ont témoigné les Forces vives de l'est, regroupées au village de Kewal Nagar, qui ont, de leur côté, organisé plusieurs manifestations depuis octobre dernier pour faire entendre leur opposition à la décision d'arrêt des travaux. Considérant que cette autoroute est essentielle pour désenclaver leur région.

Il ressort que le comité Seebaluck continue à recueillir tous les points de vue, documents et études, et devrait se réunir à nouveau la semaine prochaine pour poursuivre ses travaux. Un fait intéressant: un représentant des contracteurs aurait aussi fait savoir que le chiffre de Rs 300 millions de compensation avancé précédemment serait complètement infondé. Et qu'il serait possible de réinvestir directement tout éventuel dédommagement dans d'autres travaux. À suivre donc. "Le Premier ministre a en tout cas fait savoir qu'il est toujours engagé dans une logique de suivre personnellement ce dossier", nous déclare-t-on à l'Hôtel du Gouvernement.

Procédures EIA et politique de déforestation à revoir

Au-delà de ce cas particulier, l'affaire de la Vallée de Ferney devrait sans doute nous amener à nous pencher plus avant sur un certain nombre de points. Par exemple, par rapport à la nécessité qu'un Premier ministre intervienne personnellement dans ce genre de dossier pour le faire avancer de façon satisfaisante.

Cette affaire devrait aussi nous amener à revoir totalement les procédures d'attribution de certificats EIA, tant elle en a démontré les lacunes. Une question qui devrait occuper le ministère de l'Environnement. Dont le nouveau titulaire, Anil Baichoo, s'est toutefois montré singulièrement effacé depuis sa prise de fonction en juillet 2005. Force est en effet de constater que l'on n'entend plus parler ni ne voit agir ce ministère depuis six mois, alors qu'il était devenu un ministère de premier plan sous le précédent titulaire, Rajesh Bhagwan.

Des questions mériteraient également d'être posées sur la façon dont fonctionne la Road Development Authority. Dont les approximations évidentes ont provoqué l'agacement de Navin Ramgoolam lors de la site visit effectuée le 6 octobre 2005. Et qui avait prévu, dans le cadre de ce plan, l'aménagement d'un tunnel de 600 mètres sans que ne soient mentionnés, à ce stade, la nature et le coût des mesures de sécurité qui devraient obligatoirement accompagner un tel projet.

Enfin, le sauvetage de la Vallée de Ferney devrait aussi nous porter à nous interroger, plus largement, sur la politique globale de déboisement à Maurice. Qui, comme l'ont fait ressortir non sans pertinence certains habitants de Kewal Nagar, atteint des proportions très alarmantes et totalement incontrôlées, au niveau des chassés privés par exemple.

C'est dire si nous avons du pain sur la planche…


Pollution marine inquiétante
De Bain Boeuf dans le nord à Palmar dans l'est, un fait inquiétant est intervenu de façon accrue au cours de l'année écoulée: la prolifération d'algues qui viennent étouffer les lagons et se déposer en masses sur les plages où elles pourrissent au soleil en épaisses couches nauséabondes. Une affaire qui pourrait découler d'une pollution dont il convient de se soucier au plus vite. Avant qu'elle ne puisse devenir une catastrophe nationale.
Ainsi, en octobre dernier, à la suite de multiples représentations de riverains de la région de Bain Boeuf face à une accumulation d'algues en putréfaction qui avait complètement recouvert la plage, une unité de la National Coast Guard de Grand-Baie avait finalement établi un rapport dans lequel il disait avoir effectivement pu constater la présence d'une concentration d'algues mortes atteignant une épaisseur de trois à quatre pouces, dégageant "a foul smell". Phénomène qui s'est reproduit avec plus d'ampleur il y a quelques semaines, à Palmar.
Selon les experts contactés, cette situation pourrait résulter d'un phénomène connu sous l'appellation d'eutrophication. Un terme qui désigne l'enrichissement artificiel d'une eau en matières nutritives d'origine industrielle, qui perturbe l'équilibre biologique par diminution de l'oxygène dissous. En clair, certains estiment que la mer pourrait être en train de nous donner les signes de ce qui se produit quand un surplus de nitrates et de phosphates y est déversé, venant de sources qu'il reste à déterminer (fertilisants et insecticides qui finissent par rejoindre la mer, déversement d'effluents non traités).
Seule une expertise précise et complète pourra sans doute nous renseigner à ce sujet. Une démarche plus qu'urgente dans un pays qui prétend vendre mer et plage comme atout touristique…

Le Week End 1 janvier 2006