En marge du sommet de la Terre de Johannesbourg, Le développement durable à Maurice, Un leurre bien ficelé


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S'il y a un concept qui est resté uniquement au stade de… concept à Maurice pendant trop longtemps, c'est bien celui du développement durable. Cette constatation pour le moins sévère a été vérifiable chaque jour dans notre pays pendant les trente dernières années où on a développé certes, mais de façon sauvage. On n'a pas encore appris du passé et on est en train d'entamer lourdement l'héritage qu'on laissera aux générations futures. Ce qui va exactement à l'encontre de ce que veut dire le développement durable, thème du sommet de la Terre de Johannesbourg où Maurice est dignement représentée. Ce qui est moins digne toutefois, c'est comment ce concept a été sciemment bafoué pendant des années à Maurice. Mais aujourd'hui, il est clair que ce concept est un leurre en soi, est plus perçu comme un slogan pour donner bonne conscience aux promoteurs des projets de développements qui profiteront à l'industrie, à l'économie du pays mais pas à la préservation de l'environnement. C'est le moment de passer en revue la politique de l'environnement à Maurice : c'est d'un pessimisme…

Pendant longtemps à Maurice, la protection de l'environnement a été réduite à un enjeu de ramassage des ordures, de l'état de saleté des rues et de l'installation des poubelles. Puis, c'est devenu une question d'accès aux plages, sans tenir vraiment compte de l'état de ces plages, du lagon et de l'environnement côtier en général. Ensuite, ce fut la guerre aux hôtels, au fameux seuil touristique à ne pas dépasser et aux sacro-saints droits des pêcheurs dont les affaires s'arrangeaient toujours autour de compensations bien sonnantes. Il y a même eu des cas où des téléphones portables - quand c'était encore cher et objet de luxe - avaient été distribués à ces vertueux pêcheurs par des hôteliers soudainement très généreux. Une nouvelle culture était née à Maurice où, Dieu sait, les "cultures", ça ne manque pas ! On développe en dépit de tout et on compense, parfois même en avance, pour prévenir les manifestations et autres tapages des plages et des rues. En attendant, ce qui comptait vraiment, en l'occurrence l'état de conservation de l'environnement pour les générations futures, était relégué au second plan.

Cri du cœur

"Pas moyen de monnayer notre patrimoine commun" : ce cri du cœur, qui devint au fil des ans un vrai slogan de revendication, fut lancé en juillet 1993 par les pêcheurs de Trou d'Eau Douce qui s'étaient ligués contre les travaux de dragage dans le lagon de l'hôtel Touessrok. C'était pendant cette première grande affaire portant sur des travaux dans le lagon que la nécessité d'un développement durable vint sur le tapis : l'organisation non gouvernementale SPACE, représentée par Nalini Burn, n'avait pas lâché du lest sur ce concept pendant les quatre mois que dura cette véritable saga que fut l'affaire Touessrock. Et le dénouement fut pitoyable : le gouvernement permit à des promoteurs privés de négocier financièrement sur le domaine public à hauteur de Rs 2 millions pour les 200 familles de pêcheurs dont le travail était perturbé par les travaux de dragage dans la mer. Le pli était pris. On ne s'en est pas privé, permis EIA ou pas. L'impact social des projets de développement ? Un argument de plus dans les négociations. Même quand cela allait à l'encontre de l'intérêt écologique de certains projets à l'instar de ce celui d'un landfill à Mare d'Australia où le sol se prêtait à merveille à cette technique d'enfouissement des déchets. Il y a eu un tel tintamarre que le gouvernement d'alors céda sur tous les fronts et annula purement et simplement le projet. Celui-ci fut transféré à Mare Chicose qui démontre aujourd'hui ses limites. L'idée pure du développement durable dans le traitement des déchets n'a pas résisté au poids des lobbys qui n'avaient strictement rien à voir avec la protection de l'environnement. Maurice s'enlisa alors dans le leurre : d'un côté, on prône le développement durable et, de l'autre, on démissionne au premier couac d'ordre socioculturel, religieux, politique ou financier.

L'homme a sa place dans tout développement, il en est même au centre et c'est l'un des aspects de ce concept de développement durable. Mais il n'a jamais été question qu'il soit un maillon de plus dans la chaîne des profits des projets de développement au nom de la protection de l'environnement. Le détournement de ce concept à Maurice par les citoyens, devant des gouvernants trop souples, a été un crime parfait. Le pessimisme est vraiment de vigueur : à moins d'un réveil bien énergique des décideurs, notre pays restera gouverné par ses citoyens, et non ses représentants élus au Parlement, pour de mauvaises raisons et pour les mêmes mauvais résultats pour l'environnement que les trente dernières années.

Un développement durable pour l'économie et non pour l'environnement : telle est la vérité

On en est au même point aujourd'hui, car l'autre compréhension du développement durable est qu'on ne peut prendre plus de notre terre que ce que nous pouvons rendre plus tard. Maurice étant ce qu'elle est en matière de superficie, il est clair que le développement foncier, à Bel Ombre par exemple, avec les cinq hôtels prévus sur le littoral, ne sera durable que pour les promoteurs, l'industrie touristique, l'économie du pays mais non pour la préservation de l'environnement. Alors, ne nous leurrons plus : le développement durable est devenu un concept, un slogan de bonne conscience pour le développement tout court. Pourtant notre histoire est riche en leçons : c'était en 1990 et cela choqua tant le ministre de l'Environnement que celui du Tourisme d'alors. La création d'une plage artificielle par l'hôtel Maritim balaya sur son passage un véritable trésor écologique sur ce site qui avait été choisi pour abriter l'un deux parcs marins de Maurice. Cela n'a pas empêché ni ce projet d'aboutir ni d'autres sur le même site, ni même l'émergence d'une autre folie dans l'autre parc marin de Blue Bay, annulé in extremis heureusement mais quand même dûment compensé car un autre coin du littoral fut donné en contrepartie aux promoteurs. La prise de conscience sur la pression sur notre lagon a été parfaite par tous les gouvernements qui se sont succédé. Les nobles intentions n'étant finalement que des intentions, nous en sommes encore au point de souhaiter des mesures drastiques et des plans à long terme pour que Maurice puisse subvenir à ses besoins en eau, biodiversité, en terre, en produits agricoles, etc., etc. Le rapport "Meeting Challenges of Sustainable Development", présenté par le gouvernement mauricien à Johannesbourg, est riche de tels renseignements. Mais la question reste : en 2002, le développement durable ne peut être un projet, un vœu pieux et plutôt que de perdre tant d'énergie à courir après un leurre, il vaut mieux reconnaître que la conservation de l'environnement peut amener de vrais et grands bénéfices économiques.

La plage : un éco-sociosystème

Tous les "Environmental Impact Assessments" soumis dans le cadre des projets de développement et les permis octroyés ne résistent pas à cette réalité : les régions côtières des petites îles présentent une complexité écologique et socioculturelle très difficile à gérer. Côté écologique, c'est là qu'on trouve les écosystèmes les plus divers, les plus productifs en sus d'un patrimoine paysager unique. Ce n'est guère aisé de trouver un équilibre entre la sauvegarde de cette diversité écologique et éviter que nos zones côtières soient de permanents foyers de conflits. Quand ce n'est pas un hôtel, une plage, c'est un temple… C'est aussi l'échec d'une politique de développement du littoral, qui a pêché par le manque d'une approche intégrée qui est à souligner dans l'affaire de la construction illégale d'un édifice religieux sur une plage à Grand Baie. La plage pour les communautés côtières représente plein de choses de leur vie quotidienne - travail, loisirs, prière - et évoque vaguement un patrimoine écologique. C'est un véritable échec pour une île, prônant en plus le développement durable ! Pour gérer et aménager les zones côtières de manière durable, il faut surtout savoir comment sont rattachés l'environnement naturel et les activités humaines. C'est ce que les experts de l'UNESCO appellent un éco-sociosystème se caractérisant par les processus naturels qui interagissent au sein des écosystèmes côtiers; aux ressources utilisables par l'homme et aux conflits actuels et futurs qui en résultent. Et peut-être pour trouver une entente entre les arguments contre constructions illégales et légitimité religieuse ou socio-politico-culturelle, c'est le point de vue de la préservation de l'environnement de cette zone de Grand Baie qui devrait être avancé… Un argument aussi neutre que fondamental.

On a toujours construit sur les marécages et les mangroves à Maurice. Que ce soit à Bras d'Eau, à Poste La Fayette, à Grand Baie ou à Flic en Flac, les "wetlands" ont été allégrement comblés. Il a fallu attendre le "World Wetlands Day" en février 2002 pour que la décision soit prise pour éviter que ces "wetlands" essentiels à la conservation de l'écosystème des zones côtières ne soient plus développés. Du moins, c'est ce qui a été annoncé par le ministre de l'Environnement et il reste à juger sur les faits maintenant après des années à dénoncer cette pratique irresponsable. Il y a tant d'autres exemples de gabegies écologiques dans ce pays dont les répercussions auront une durée à vie. Développement durable à Maurice : cela risque de rester pour longtemps encore un leurre bien ficelé tant le "politiquement correct environnemental" est institutionnalisé. Ce n'est pas seulement l'environnement qu'il faut préserver : il faut protéger la République de Maurice d'elle-même.

Le week end 1 septembre 2002