L'énigme du pétrel de l'île Ronde


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Ilot d'origine volcanique dont certaines parties évoquent des paysages lunaires, l'île Ronde est une île mystérieuse dont la flore et la faune ne le sont pas moins. En sus de ses palmiers, de ses lézards et de ses serpents uniques au monde, l'île abrite une espèce d'oiseau dont les origines et le mode de vie ne sont pas encore connus : le pétrel dit de l'île Ronde. Grâce à la collaboration de Vikash Tatayah, nous vous proposons de vous pencher aujourd'hui sur l'énigme vivante que constitue le pétrel de l'île Ronde. Projects coordinator de la Mauritian Wildlife Foundation, Vikash Tatayah mène actuellement une étude dont l'intitulé est "The breeding biology of the Round Island Petrel and the factors determining breeding success."

Qu'est-ce qu'un pétrel ? Faisant partie des procellariiformes - ordre d'oiseaux marins comprenant notamment l'albatros - le pétrel est un oiseau palmipède vivant au large dans les mers froides et ne venant à terre que pour nicher et se reproduire, nous apprend le Larousse. L'espèce est appelée "tubinares" en raison de son long nez. Des ouvrages plus spécialisés expliquent que cet ordre d'oiseaux aurait existé depuis au moins 36 millions d'années et comprendrait quatre grandes familles et plus de 100 espèces vivantes dont quelques-unes menacées ou en voie de disparition. Un des cousins du pétrel serait le pingouin qui, au fil de l'évolution, a perdu sa capacité à voler pour devenir un spécialiste de la natation et de la plongée. Pour sa part, le pétrel a développé des conditions physiques lui permettant de survoler les mers pendant de très longues périodes. Les pétrels ont un vol majestueux mais marchent avec beaucoup de maladresse. Ils nichent sur les îles désertes ou sur les récifs inhospitaliers pour l'homme. Après cette présentation de la famille, passons maintenant à l'espèce qui pourrait être propre à Maurice. L'acte de naissance du pétrel de l'île Ronde fut écrit par le naturaliste Jean Vinson, qui occupa la fonction de conservateur du Muséum de l'Institut de Maurice. Il rédigea l'acte de naissance en présentant une communication à la Société Royale des Arts et Sciences de Maurice, dont il fut le secrétaire, aux séances du 26 août et du 7 octobre 1949. Cette communication racontait l'expédition qu'il avait entreprise avec un petit groupe de passionnés, sur l'île Ronde et l'Île aux Serpents le 24 novembre de l'année précédente. "Sur le sommet de l'îlot, parmi les blocs de basalte, se trouvaient quelques colonies d'un oiseau qui n'était pas encore signalé de l'île Ronde. C'est un pétrel que nous croyons pouvoir rapporter au Pterodroma macroptera Smith. À première vue, il pourrait être confondu avec le fouquet ayant à peu près la même taille et le même coloris uniformément noirâtre. Mais il s'en distingue plus facilement par un bec plus court et les pattes noires. Cet oiseau est moins bruyant que le fouquet et aussi plus confiant. Nous en avons rapporté un exemplaire mâle qui couvait un œuf. Celui-ci est blanc et est plus arrondi que l'œuf du fouquet." La communication de Jean Vinson suscite de l'étonnement dans le milieu scientifique pour plusieurs raisons. Tout d'abord l'intérêt scientifique de l'île Ronde avait été établi depuis des dizaines d'années, ce qui lui avait valu des visites régulières de scientifiques avertis et aucun d'entre eux, avant Jean Vinson, n'avait noté la présence de ce pétrel dont le cri ne peut passer inaperçu. Quelles sont les conditions qui auraient poussé cet oiseau à choisir l'île Ronde pour se reproduire dans la première moitié du XXe siècle ? Deuxièmement, l'espèce décrite a des caractéristiques propres que l'on ne retrouve pas chez les autres pétrels. Est-ce une espèce inconnue ?

"C'est un mystère total. On ne sait d'où il vient et où il va quand il n'est pas sur l'île Ronde"

Le mystère qui entoure cet habitué de l'île Ronde passionne immédiatement la communauté scientifique et plusieurs hypothèses sont avancées. Des scientifiques pensent qu'il pourrait s'agir d'oiseaux originaires soit des îles Kermadec en Nouvelle-Zélande, dans l'océan Pacifique, soit des îles Trinidade, situées au nord du Brésil, dans l'Atlantique. Dans les deux cas à des milliers de kilomètres de l'île Ronde. En 1989, le scientifique néo-zélandais Don Merton accrédite une des deux thèses en disant avoir reconnu le cri d'un pétrel de Kermadec à l'île Ronde. D'autres avancent qu'il pourrait s'agir d'une espèce hybride propre à l'île Ronde. Mais quand et dans quelles conditions est-elle née et surtout où se reproduisait-elle avant que Jean Vinson ne la découvre en 1948 ? Les études entreprises vont révéler que le pétrel de l'île Ronde ne niche que sur cet îlot, jamais sur les îlettes avoisinantes, pas d'avantage à Maurice ou sur les îles de l'océan Indien où vivent d'autres espèces de pétrels. À partir de 1973, des scientifiques commencent à les baguer - action de mettre une bague au pied d'un oiseau - afin que l'on puisse suivre leurs déplacements. Plus d'un demi-siècle après sa découverte, le pétrel de l'île Ronde est toujours une énigme. Vikash Tatayah a découvert son existence lors de son premier séjour à l'île Ronde, en 1997. Depuis, il dévore et collectionne les ouvrages sur la question. Il a entrepris une étude - The breeding biology of the Round Island Petrel - dont les résultats ont été soumis à l'université de Maurice pour l'obtention d'une maîtrise en Phil. Il nous livre ses observations sur ce curieux oiseau. "Le pétrel de l'île Ronde est un mystère total. On ne sait d'où il vient, où il va quand il n'est pas sur l'île Ronde et pourquoi il se reproduit uniquement sur cette île. Le pétrel est présent tout au long de l'année mais plus particulièrement de novembre à mars. L'œuf est couvé alternativement par le mâle et la femelle pendant une période d'environ deux mois. Il arrive que le mâle et la femelle quittent le nid plusieurs jours de suite pendant la couvée. Après l'éclosion, l'oisillon est nourri par ses parents qui lui régurgitent leur nourriture pendant une période d'environ 90 à 100 jours. Le pétrel possède un vrai garde manger dans sa gorge et il va littéralement gaver son petit. Au fur et à mesure que s'approche le temps du sevrage, les parents vont commencer à quitter l'oisillon pour des périodes de plus en plus prolongées, allant jusqu'à quinze jours. Puis, ils vont abandonner le petit qui aura à se débrouiller tout seul pour prendre son envol vers on ne sait où (…) Il existe plusieurs colonies de ce pétrel très particulier à l'île Ronde, qui ne construit pas de nid et se contente de creux dans les rochers ou s'installe carrément sur l'herbe pour couver son œuf. Il n'est pas très farouche et cohabite facilement avec les autres espèces d'oiseaux qui séjournent dans l'île mais, et c'est une autre de ses caractéristiques, ce pétrel a pour destination exclusive l'île Ronde. Il ne va jamais dans aucune des petites îlettes du nord, même pas sur l'île aux Serpents qui se trouve seulement à quelques battements d'ailes. "On n'a jamais retrouvé un des pétrels bagués - plus de 1 400 depuis 1984 - ailleurs qu'à l'île Ronde en dehors de deux exceptions. La première survint quand un spécimen fut retrouvé à Grand Baie. La deuxième quand, en 1996, un autre oiseau bagué fut retrouvé à Coimbatore, situé à 200 kilomètres à l'intérieur des terres, dans le sud de l'Inde. L'oiseau, retrouvé après le passage d'un cyclone, avait été bagué deux mois auparavant à l'île Ronde. Ce sont les deux seules exceptions connues." Les scientifiques pensent que, comme les autres espèces de pétrel, celui que l'on dit de l'île Ronde vit en mer d'où il puise sa nourriture en pêchant, plus particulièrement les poissons volants, les calamars et les crustacés. On sait, par contre, grâce aux bagues, que ces pétrels, plus particulièrement ceux qui sont nés sur l'île Ronde, y reviennent tous les trois ou quatre ans pour pondre et couver. Pour quelle raison ? On ne le sait pas encore mais on estime que l'île Ronde offre un ensemble de conditions idéales pour la reproduction des pétrels. L'île est inhabitée par les humains, est difficile d'accès, ne contient pas prédateurs comme le rat ou la mangouste et est située dans une mer riche en nourriture pour les oiseaux. Avec l'étude entreprise par Vikash Tatayah, on en saura un peu plus sur le pétrel et une partie de l'énigme qui entoure cet oiseau sera dissipée. "Nous ne savons toujours pas qui ils sont, mais nous commençons à savoir comment ils vivent sur l'île Ronde."


L'île Ronde

Le nom de cette île, qui ne correspond pas à sa définition, est né d'une confusion cartographique. Son nom a été confondu avec celui de l'île aux Serpents, sa voisine, qui a une forme ronde. Ce rocher d'origine volcanique est connu des scientifiques du monde entier. Voici une description de l'île faite par le Dr Stanley Temple, de l'Université de Cornell, New York, expert américain qui a effectué une mission à l'Île Ronde pour le compte du World Wildlife Fund au début des années 70 : "Situé à 24 kilomètres de Cap Malheureux et faisant une superficie de 151 hectares (300 arpents), l'île Ronde abrite la plus forte densité au mètre carré de spécimens de flore et de faune menacés d'extinction au monde. On y trouve en effet six lézards, deux serpents, quatre arbres et quatre oiseaux de mer, indigènes ou endémiques, qui sont soit uniques, soit limitées à quelques rares endroits dans le monde."

Le Week End 1 septembre 2002