La dernière coupe d'Amavadee Kangaran



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A l'heure où les débats vont bon train sur la fermeture ou non de l'usine sucrière de Rose-Belle, Amavadee Kangaran se prépare à entamer le 13 juin prochain, sa 45e et dernière campagne sucrière. Loin des tractations financières, cette femme-laboureur, la plus âgée de Rose-Belle, demeure attachée à "son moulin". Parce que c'est son gagne-pain et celui de ses enfants, mais surtout parce qu'il est le témoin de souvenirs heureux avec son défunt époux.

Toute une vie dans les champs avec Mounsa. Si c'était à refaire, Amavadee Kangaran ne changerait rien, sauf peut-être le salaire. Lorsqu'elle devient laboureur sur la propriété sucrière de Rose-Belle, elle est une jeune mariée de 15 ans. Elle a la taille fine et les mains douces. Ses minces bracelets en or, un cadeau de mariage, scintillent sur ses bras. Elle a de longs cheveux, qu'elle ramène en arrière en une longue tresse. C'est comme ça que Mounsa, son homme, les aime.

Aujourd'hui, après sept accouchements et 45 années passées dans les plantations de canne, sa taille s'est épaissi, ses cheveux ont perdu de leur volume, ses bracelets ne brillent plus. Même les initiales de sa chevalière en or sont illisibles. Seule sa sérénité est restée intacte. Mounsa est mort il y sept ans, mais lui a rendu la vie heureuse. En souvenir des heures passées ensemble à se lever aux aurores pour aller labourer les champs, il ne lui reste plus que le moulin. Et s'il s'éteignait lui aussi ?

Réveil à trois heures du matin

"Ayo, moulin Rose-Belle, sa même mo la vie sa. Li ène fierté pou village kan li roulé. Mo léker pou fer mal si li fermé. Comié souvenir mo éna làdans", confie Amavadee, la plus âgée femme-laboureur de Rose-Belle. Lorsqu'elle quitte la maison de ses parents à Beau-Bassin pour venir habiter le camp sucrier de Rose-Belle, c'est toute sa vie qui va changer. A trois heures du matin, il faut se résigner à quitter le lit douillet pour préparer le repas. "Mo fine appranne couraze ek patience. Mo fine oussi apprane cuit faratas, carri pomme de terre ek rougaille pou bolom ek moi", raconte Amavadee. Elle se souvient encore de son premier mois de travail. Les autres femmes-laboureurs ont dû lui expliquer comment s'envelopper de vêtements pour éviter les coups de soleil. "Létan lapli, zone fine montré moi couma nou bizin attache plastique lors nou pou pas mouillé ." Mais la citadine est loin d'être au bout de ses surprises. Quel choc de se retrouver nez-à-nez avec d'énormes rats et des mangoustes. "Sak fois sa ti pé arrivé, mo ti pé crié. Banne lézot travailleur ti pé rille moi", dit-elle, souriant de ses anciennes frayeurs.

Au bout de quelques années, les petites économies de Mounsa et d'Amavadee leur permettent d'acheter 10 perches de terrain à Cluny. "Sa l'époque là, terrain ti vane bomarché, Rs 1500 la perche. Ek nou ti moyen, nou fine ranze nou ti lacaze", dit-elle. En déménageant du camp sucrier pour leur nouvelle maison, ils s'éloignent de leur lieu de travail. Il leur faut chaque matin faire quatre kilomètres à pied pour se rendre aux champs. A cette heure matinale, les autobus dorment encore au garage.

Rs 1 761 par semaine

Depuis sept ans, Amavadee fait ce trajet seule. "Kan mo sorti, mo mazine bondié pou narien pas arrive moi", dit-elle. D'ici quelques jours, avec l'ouverture de la coupe, il lui faudra se lever encore plus tôt pour dépailler les cannes, balayer les champs et mettre d'autres cannes en terre. Encore quatre mois avec un salaire hebdomadaire de Rs 1 761 et Amavadee pourra aspirer à une vie plus reposante. Le 10 octobre prochain, elle fêtera son 60e anniversaire et prendra sa retraite.

Le coeur gros, elle fera ses adieux à la propriété sucrière de Rose-Belle. Mais elle pourra se consacrer davantage à ses douze petits-enfants et aux préparatifs du mariage de son dernier fils, Viren. Et entre ses occupations de mère et de grand-mère, elle compte bien regarder un maximum de films indiens avec Govinda comme acteur principal. C'est fou ce qu'il ressemble à Mounsa quand il était jeune.

 

L'Express

3 juin 2001