Bain-des-Dames Ces pêcheurs n'attendent plus rien de la mer ...


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Des enfants construisent un château de sable, sauf un petit garçon de six ans, qui n'arrête pas de scruter la mer. " Hé vinn zwé ta ; li pou vini la ! " "Li", c'est le père du petit Jacques, parti à la pêche la veille. Ce matin, il n'est pas allé à l'école faute de pouvoir payer son transport. Puis apparaît une pirogue. Le visage du gamin s'anime. Et il crie : " Li pé vini, li pé vini, you you ! " Et il court jusqu'au bord de l'eau, trépignant d'impatience. La pirogue accoste et Jacques va examiner dans le sac en raphia. " Papa ziss samem to finn gagné, enn viel ek deux cato ? " Une nuit de pêche pour pas grand-chose. Une nouvelle mauvaise journée s'annonce pour cette famille de Bain-des-Dames.

Georges M., le papa, dit attendre depuis de nombreux mois que les autorités se prononcent sur la compensation à être étendue aux pêcheurs de sa région, comme celle qu'ont touchée ses collègues de Baie-du-Tombeau et de Roche-Bois entre autres, à la suite des dégâts causés par les travaux de dragage dans la zone portuaire.

Il se souvient de cette époque révolue quand, avec ses amis, il allait souvent, à marée basse, ramasser des crabes et des coquillages sur la plage de Bain-des-Dames. Le soir, ils organisaient des parties de pêche très fructueuses, souvent suivies d'une fête sur la plage. " Pa ziss sa ki pé ruine nous ; si ou guet lor lamer sa mari massacre sa, nou lavi pé vinn en l'enfer. " Il blâme la station d'épuration où sont traités les déchets industriels. Notre interlocuteur ainsi que d'autres pêcheurs affirment que cette station est en partie la cause de la pollution marine qui a occasionné une prolifération d'algues qui jonchent aujourd'hui le littoral, d'où une baisse dans les prises de poissons, au fil des ans.

" Létan mo al lapess mo bizin Rs 700 l'essence ek nou retourne are narnié ditou. Kot nou pé allé pêcheurs, pé koumanse perdi valer. " Georges M. nous montre le Fisheries Post abandonné, un symbole d'une manière de vivre disparue. Ce bâtiment abrite désormais voyous et filles de joie. " Lé corps pé fer dégât la dan, banne ti trois-quarts ousi servi sa asoir ; zott finn santi lakol évostik. Zeness ici péna distraction ; dans gramatin zott vin zwé carte ici. Ki fer pa monte enn Centre pour distraire zott ? "

"Ou senti sa puanteur-la ?"

Judex Ramphul, président de l'Association des pêcheurs de Bain-des-Dames, nous invite à prendre place à bord de sa pirogue, alors même qu'un pêcheur rentre. M. Ramphul nous invite à jeter un coup d'il à la prise du pêcheur. Vidant son sac sur le sable, il nous confie avec amertume : " Mo finn al la pess depuis hier six heures. Aster la mo retourné. Mo finn gagne ziss enn dé sirouzien, enn homard, enn cateau ek pavillon. " Il déclare qu'il ne pourra pas vendre ces poissons. Il ne pourra qu'en faire cadeau à ses voisins.

Judex Ramphul invite alors à l'accompagner pour constater de visu l'état des lieux : " Guet bien fond lamer. Talèr, impé pli loin, ou pas pou trouve li, akoz sa pollution là. Ou senti sa puanteur-la ? Ladan même nous rode lavi. "

Ici, autrefois, nous dit-il, on y trouvait des licornes et les mulets qui se vendaient à même la plage. Le retour des pêcheurs attirait les enfants, qui se pressaient contre le flanc des pirogues. Surtout, l'eau était claire à l'époque. Aujourd'hui, elle pue. Ils disent se sentir impuissants devant les travaux d'agrandissement de la zone portuaire aussi bien que devant le développement industriel qui a, petit à petit, détruit le gagne-pain des familles de la région.

Trouver du poisson est devenu un casse-tête plus qu'un métier, pour les pêcheurs de Bain-des-Dames. " Nous bizin alle plus loin pour gagne poisson. Ena fois nou gagné, mais éna fwa zéro ", déclare notre interlocuteur, alors que sa pirogue fend une mer noirâtre. Et notre interlocuteur d'insister sur les dangers qui menacent les audacieux qui vont de plus en plus loin en mer.

" Bann péser inn plein dépense l'essence dans vide ; nou al ar Rs 700 l'essence ek rétourne ar narnié ", nous explique M. Ramphul. La pirogue change de direction. M. Ramphul nous montre un chaland dans un état avancé de rouille entre deux eaux. " MPA inn vinn jett sa bato la ; c'est un vieux chaland. Kouma nou pou gagne enn viv lor lamer dans sa dépotoir-là ? " " Ou finn assez trouvé ? Nous rentré ? " propose Judex Ramphul.

Stressée

A terre, il nous propose de l'accompagner chez la famille Tannoo. Dorenna Tannoo a deux enfants, âgés de huit et cinq ans respectivement. " Ena fois mo stressée kan mo piti dimann moi enn kiksoz. Mo bizin dir li dimé ek lerla mo kalkilé kouma mo pou donn li sa. " Assise dans la petite maison de son beau-père, elle dit rêver d'un autre environnement pour grandir ses enfants. Elle souhaite les voir réussir et les rendre heureux. Tout récemment, son fils en sortant de l'école lui a demandé ce qu'était un beef burger. " Monn dir li atann enn tigit dimé mami pou fer enn zeffort. Nous préfer donn li ki nou manzé. "

Plus tard, sur la plage, des jeunes femmes viennent de voir partir leurs époux respectifs pour une nouvelle nuit de pêche. Stéphanie L., 16 ans, a un bébé de 10 mois. Elle a arrêté l'école alors qu'elle était en Form I. " Pourtant, mo ti anvi gagne l'éducation ek reysi dan la vie " Karine P., 17 ans, s'est mariée jeune et elle a un petit garçon de deux ans et demi. " Kan mo mari alle la pêche éna fois pas gagne narnié. "

Son petit garçon somnole dans ses bras. Dans quelques années, il aura l'âge du petit Jacques. A ce moment-là, il n'y aura probablement plus rien à pêcher à Bain-des-Dames. Une époque serait tout à fait révolue pour ces gens de la mer.

Le mauricien 4 octobre 2003