Apartés: YVES PITCHEN, PHOTOGRAPHE


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Développer la résistance
L’approche est bougonne. Elle naît sans doute de ce refus, de cette difficulté de vivre dans une société qu’il constate formatée, policée et championne de la pensée unique. Le mot développement lui donne la nausée. Yves Pitchen, aime les têtes qui dépassent. Alors forcément, à Maurice, il n’a pas fini de piquer des colères ou d’être envahi par cette lassitude du convenu. Les petites chapelles construites, les corporatismes installés, la loi du silence aidant, les intellectuels intellectualisant, Maurice sourit de toutes ses dents avariées. Au mileu de cette chorale de vierges fatiguées, Yves Pitchen, l’artiste, se débat avec son appareil photo et ses mots qui doivent quelquefois lui paraître dérisoires. Mais il n’a pas l’intention de s’arrêter.

Yves Pitchen, à vous écouter, on comprend que l’île Maurice est devenue le pays de la pensée unique, de la pensée policée… Comment vit l’artiste dans un tel univers ?

On est dans la pensée unique et policée comme vous dites depuis bien longtemps. Voilà un des rares domaines où l’île Maurice est en avance sur beaucoup d’autres pays du monde. La mondialisation capitaliste, nous l’appliquons à la lettre depuis plus de 200 ans. Notre pays a bien porté son nom depuis Mahé de Labourdonnais : un comptoir de commerce. Nous sommes, depuis toujours, des commerçants. Je lisais, récemment, un livre qui expliquait pourquoi, par exemple, la gauche a autant privatisé que la droite. Il faut simplement comprendre que plus personne ne remet rien en question et surtout pas le système capitaliste. La gauche aujourd’hui attend simplement d’en faire autant que la droite. Elle est devenue, au contraire, un accélérateur de capitalisme. Nous sommes dans un projet de société purement matérialiste. Voilà le cas de Maurice.

Le phénomène des nouveaux convertis : plus radicaux que les anciens ?

Oui. Les nouveaux en veulent. Ils ont les poches vides. Il n’y a plus d’autres paradigmes que le développement. Le jeune progressiste n’a qu’un projet : avoir plus vite une Mercédès que celui qui était là avant. Il n’a aucun projet. C’est cela Maurice. Pour répondre à votre première question, je dirais, qu’il faut d’abord définir ce qu’est un artiste. Un artiste, pour moi, c’est un être qui est en décalage. Un être qui est en marge de la société. Il observe de loin. C’est une sorte de barde gaulois, de chaman sibérien ou de sorcier africain. C’est un être en marge. C’est ce qui lui permet de regarder avec des yeux différents, avec recul. C’est un être qui ne s’intègre pas. Il vit d’une autre manière. Il est là pour essayer d’apporter un peu de transcendance à une société…

C’est une vue idéalisée de l’artiste ?

Non. Pour moi, c’est cela un artiste.Mais c’est vrai qu’ils sont nombreux à s’appeler artiste tout en étant des fonctionnaires. Il y a des artistes qui veulent être des artistes bien intégrés, bien positionnés dans le système. Ce sont ce que j’appelle des caricatures d’artistes.

Le regard de l’artiste oscille entre celui du fou et du sage?

Je ne sais pas ce qu’est la sagesse. Un fou et un sage, c’est un peu la même chose. Cela dépend de quel côté on se place. Si vous aimez les idées d’avant-garde, vous regardez comme un sage celui qui les formule ou comme un fou si vous n’aimez pas ou ne comprenez pas les idées d’avant-garde. C’est le cas pour ceux qui lisent Malcolm De Chazal. Un artiste fonctionne difficilement dans une société à pensée unique comme la nôtre. Mais il ne doit pas s’en plaindre, c’est son rôle…

Sa seule route possible, c’est la marginalité ?

Forcément, en marge si c’est un vrai artiste. Si c’est un faussaire, il est à l’aise avec la pensée unique et policée. Malcom a tout résumé il y a bien longtemps quand il a affirmé : "L’artiste, c’est un poisson hors de l’eau". Il a du mal à respirer. Il voudrait que la société soit fine, lucide.

Finalement, c’est très prétentieux un artiste… Il se croit au-dessus de tout.

Non, je ne le crois pas. L’idée de prétention vient du regard des autres. Les autres voudraient que nous soyons tous formatés de la même manière. Comme l’artiste refuse, on lui colle l’étiquette de prétentieux. Comme il est dérangeant, on cherche une explication sommaire pour accepter qu’il soit différent. L’artiste, pour les bien pensants, est forcément un être insupportable.

L’artiste, qu’il le veuille ou pas, est donc forcément un homme engagé ?

Créer, c’est s’engager. Et on n’a pas besoin de monter sur une caisse à savon pour dire son engagement. Mozart était un artiste engagé. Il était en contact avec des francs-maçons qui essayaient de faire bouger la société. Il a introduit dans ses opéras des thèmes révolutionnaires.

Vous n’êtes pas passé loin de la caisse à savon : vous avez été candidat aux élections…

C’est vrai, mais c’est vrai aussi que je ne suis pas monté sur une caisse à savon. Chaque artiste sincère est un engagé à sa manière. Le milieu politique n’était pas mon projet. Mais on m’a demandé de participer à un groupe de réflexion, puis j’ai accepté d’être candidat. Le personnel politique, franchement, je ne m’y retrouve pas. Moi, je me pose la question : où sont les intellectuels à Maurice ?

Il y en a ?

Il y a une classe intellectuelle soumise. Prenez l’exemple du forum organisé par la Chambre d’Agriculture. Comme constat, c’est désolant. La Chambre d’Agriculture propose à l’occasion de son 150e anniversaire une réflexion, un questionnement. Quel est l’avenir de l’agriculture ? Finalement, tous les intervenants sont là pour dire : Tout va bien, on contrôle tout, tout va bien.

Et quand un intervenant étranger de la FAO prend la parole pour remettre en question le libéralisme et ses effets sur la sécurité alimentaire, on lui demande de s’arrêter. Un ami à moi qui y a assisté m’a dit qu’il a trouvé cela extrêmement choquant. On a coupé le micro à ce pauvre monsieur qui avait des choses différentes à dire. Je trouve que cela illustre bien la mentalité qui prévaut à Maurice. À partir du moment où l’on veut d’un questionnement, on doit être disposé à entendre des opinions qui remettent certaines choses en cause… Vraiment, je ne comprends pas.

Vous avez défini un artiste, pouvez-vous définir un intellectuel ?

Ce sont des catégories fabriquées. Tout citoyen qui se sert de son intellect, c’est-à-dire tout le monde, devrait être intellectuel. Pour être citoyen chez les Grecs, il fallait être capable de prendre n’importe quel poste pour venir en aide à la cité. C’est le contraire de ce qui se passe aujourd’hui.

On fabrique des gens spécialisés que l’on appelle intellectuels ou technocrates qui croient qu’ils dirigent tout et savent tout. C’est le contraire de la démocratie telle que l’entendaient les Grecs. Nous sommes tous des citoyens.

Le terme est aujourd’hui utilisé comme une formule auberge espagnole…

C’est de la pommade, du vernis. À un moment, les mots mêmes, n’ont plus de sens. Les mots n’ont plus de sincérité.

La question a souvent été posée : La photographie est-elle un art mineur par rapport à la peinture ? L’art mineur existe-t-il ?

Tout ça, ce sont des mots, des cases où l’on veut enfermer les gens et les idées. C’est un questionnement qui ne me paraît pas pertinent. Je ne sais pas ce que veut dire art majeur ou art mineur. Je sais qu’il y a des gens qui utilisent des moyens d’expression différents pour arriver à des résultats extraordinaires, moyens ou médiocres. Que ce soit en photo, en peinture, au cinéma, ou en écriture. Il n’y a pas de moyens d’expression plus respectables que d’autres. L’important, c’est de savoir si ce que l’on a créé est pérenne ou pas.

Qu’est-ce qui fait qu’une oeuvre dure ?

C’est quand il touche à des choses essentielles pour le coeur et l’esprit. Pour en revenir à la photographie, on peut, par contre, dire que c’est un art jeune. Ce qui est vrai, c’est que la photographie est un art relativement nouveau qui a tout juste un peu plus d’un siècle. Jeune par rapport à la peinture ou à l’écriture.

Sam Haskins disait : "La différence entre un peintre et un photographe, c’est que les peintres parlent rarement de tubes, de pinceau, de chevalet alors que les photographes parlent beaucoup de technique…"

Je n’en sais rien. Est-ce que les peintres ne parlent pas de technique quand ils sont entre eux ? Je ne sais pas. Pour la photographie comme toutes les formes d’art, à partir d’un certain niveau la technique n’a plus aucune importance. Il faut l’avoir déjà complètement assimilée, transcendée. L’art naît à partir du moment où la technique est transcendée. Le tireur à l’arc japonais atteint sa cible par intuition. Il a complètement transcendé la technique. Il atteint sa cible dans le noir, sans même la voir.

Vous portez un regard acerbe, sévère sur notre société. Peut-on vous demander ce que vous proposez ?

Ce que je propose est simple. Je ne propose pas une solution. Je demande simplement qu’il y ait des débats d’idées. Qu’on laisse s’exprimer des idées nouvelles. Il y a une équation simple : une pensée unique, formatée qui ne dit qu’une seule chose, cela ne peut pas être vrai tout seul. Je ne dis pas que j’ai raison dans ce que je pense, mais je dis qu’une seule vision est dangereuse. Il faut que l’on puisse échanger, débattre, faire avancer toutes les idées, les confronter… Le matériel humain est faible, il faut le pousser à se dépasser. La question est : où débattre ? Dans les partis politiques, pas vraiment.

Dans la presse, tout a l’air vérouillé, à l’université, même chose. Alors, je m’inquiète un peu. On est coincé. J’ai souhaité qu’il y ait des forums où l’on puisse inviter des personnalités, même étrangères, pour remuer un peu les idées qui nous ouvriraient un peu le regard. Ma problématique n’est pas d’apporter des solutions toutes faites mais d’exiger qu’il y ait un vrai débat de fond sur les finalités des choix de société que le libéralisme nous impose.

Entendre tout le temps qu’on ne peut pas faire autrement est une énorme stupidité. La barbarie grandissante dans laquelle la planète se vautre n’est évidemment pas une fatalité mais bel et bien un choix que je ne qualifierais même pas de politique, bien que c’en soit un, mais de spirituel. Mais il est devenu excessivement difficile sinon impossible d’évoquer ce choix radical. C’est bien à ce niveau que le débat est interdit, occulté, sinon moqué et ridiculisé.

Il faudra bien en parler…

Les temps sont arrivés où les conséquences de la barbarie matérialiste sont devenues évidentes aux yeux de tous. L’interdiction de choisir un autre paradigme de vie sociale n’empêchera pas ces conséquences de nous atteindre physiquement de plus en plus dramatiquement. L’une de ces "conséquences"’ va terriblement mettre à mal le fonctionnement de la barbarie. Il s’agit de la toute prochaine déplétion pétrolière qui va enfin tuer dans l’oeuf le fameux "développement".

Plus de pétrole ou quasi plus ou alors à un prix fou, c’est pour dans dix ans maximum ! Cette information ne provient pas de sites écolos-baba cool mais de sites de géologues et d’un banquier investisseur texan. Matthew Simmons, a osé dire dans une de ses dernières interviews : "We must shrink the economy". C’est exactement de cela que je souhaiterais que l’on débatte : de décroissance.

Est-il permis à l’artiste d’être heureux ?

Je ne me sens pas malheureux. Au contraire, ça me donne la pêche de jouer mon rôle d’artiste, de questionneur, ou d’emmerdeur selon où on se place. Cela ne me rend pas malheureux. Peut-être quelquefois, ça m’épuise un peu, c’est tout. Je me sens heureux dans le sens que je vis la vie que je vis. Le soir, en me couchant, je ne me demande pas si je suis heureux… je roule, comme tout le monde. Avec des hauts et des bas. Le bonheur, ce n’est peut-être qu’un mot. La seule chose qui compte, c’est de vivre l’instant présent sans être en train de se projeter sans cesse dans l’avenir. Mon but, c’est de profiter du moment, là, maintenant…

Yves Pitchen expose jusqu’au 15 Novembre au Centre Charles Baudelaire

Il n’y a plus d’autres paradigmes que le développement. Le jeune progressiste n’a qu’un projet : avoir plus vite une Mercedes."

La question est : où débattre ? Dans les partis politiques, pas vraiment. Dans la presse, tout a l’air verrouillé, à l’université, même chose. Alors, je m’inquiète un peu. On est coincé.

 

Par Alain GORDON-GENTIL

L'Express

7 novembre 2003