Jean Noël Humbert, secrétaire de la Chambre d'agriculture: "L'importance du secteur agricole se manifeste différemment aujourd'hui"


Retour: Nouvelles Locales

La Chambre d'agriculture célébrera, au mois d'octobre, le 150ème anniversaire de sa fondation. À la veille de cet anniversaire qui sera marqué, entre autres, par un symposium sur le thème "Agriculture mauricienne : évolution et perspectives", nous sommes allés à la rencontre de Jean Noël Humbert, le secrétaire de cette institution.

Puisque la Chambre d'agriculture célèbre ses 150 ans d'existence en 2003, ce ne sont donc pas les Français qui ont organisé l'agriculture à Maurice, mais les Anglais ?

- Les Français ont participé à la relance de l'agriculture après le départ des Hollandais de Maurice, au XVIe siècle. Il y a eu, durant la période française, beaucoup d'efforts faits pour l'introduction de plusieurs cultures agricoles comme le coton, l'indigo, les épices. Mais il y a également eu, durant cette période qui va jusqu'en 1810, beaucoup de difficultés et d'échecs. Ce n'est que sous la période anglaise que l'on relance réellement la culture de canne à sucre à Maurice. C'est au cours de cette période que l'industrie sucrière est lancée avec plus de vigueur et de succès et qu'elle est mieux organisée.

Quelles sont les raisons qui poussent les Anglais à faire de la canne à sucre la principale ressource agricole de Maurice ?

- L'élément principal a été la demande du marché. Le facteur commercial a été certainement un élément déterminant pour le développement de l'industrie sucrière. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, l'Angleterre était le principal marché d'exportation pour le sucre mauricien et que subséquemment se sont développés des liens entre les sucriers de Maurice et les raffineurs britanniques. Il faut également souligner que dans ce contexte un cadre commercial a été établi et que le marché préférentiel avec la Grande Bretagne a donné les moyens à l'industrie sucrière de se développer en lui assurant une stabilité de revenus à travers la certitude du marché. Cette certitude du marché pour écouler ses produits est un élément très important dans la construction et le développement de l'industrie sucrière à Maurice. Le développement a été beaucoup plus difficile pour les autres cultures agricoles.

L'agriculture, plus particulièrement celle de la canne à sucre, déclenche des passions, pour ne pas dire une certaine forme de fanatisme, à Maurice. Qu'est-ce qui explique cet attachement des Mauriciens à la canne à sucre ?

- Je pense que cet attachement repose sur deux principales raisons. Il y a, sans aucun doute, le passé, d'abord. L'île Maurice s'est construite sur l'agriculture qui a toujours été présente et occupé une place importante dans les cultures respectives des différentes populations qui s'y sont installées. Deuxièmement, il ne faut pas oublier que partout dans le monde la terre et sa possession sont des questions de caractère émotionnel. Il y a aussi le fait que l'agriculture apporte à l'homme sa nourriture, donc les moyens de se nourrir et que perdre sa terre équivaut à lutter d'avantage pour survivre. Mais je tiens à souligner que ce phénomène n'est pas restreint à Maurice. En Europe, par exemple, la politique agricole commune, créée dans les années cinquante et qui a permis la construction de l'autosuffisance et de la sécurité alimentaire européenne, est l'objet de grands, intenses et permanents débats depuis son existence.

Sans doute. Mais il suffit que l'on parle à Maurice de l'éventualité de fermer une usine ou de convertir des arpents de terre agricole en morcellement pour susciter de grandes passions. C'est aussi le cas ailleurs ?

- Cela existe partout dans le monde. Prenons le seul exemple des États-Unis, où le Farm Act, qui a pour objectif de moderniser les règles de l'agriculture, a suscité pas mal de débats passionnés. Mais il y a dans toute cette question un élément primordial à prendre en ligne de compte : l'agriculture est un ensemble d'activités étalées dans le temps. L'agriculture veut dire agir sur l'environnement et occuper des espaces relativement immenses. On ne peut pas modifier le parcours de l'agriculture du jour au lendemain, comme on le ferait pour une usine d'un produit manufacturier quelconque qui ne serait pas rentable. En fermant une usine manufacturière, on modifie quelques centaines de mètres carrés alors que lorsqu'on ferme une usine agricole, des milliers d'hectares de terres sont concernés et beaucoup d'emplois sont mis en cause. Savez-vous que plus de 50% de la superficie de Maurice, c'est-à-dire environ 80 000 hectares, est utilisée pour l'agriculture. Cette surface est occupée par la même activité depuis des siècles. Donc, tout arrêt qui serait rapide ou trop subit d'une activité agricole sur une surface aussi grande aurait des implications d'abord environnementales conséquentes venant rompre un équilibre établi. Cette rupture serait, deuxièmement, aussi d'ordre culturel, puisque l'agriculture occupe l'espace rural, habité par 50% de la population mauricienne qui vit essentiellement de l'activité agricole. Donc une modification trop rapide de l'agriculture entraînerait également des conséquences sur la société mauricienne. Ce qui explique tous les débats qui entourent l'agriculture et tout ce qui y touche. Il faut reconnaître, par ailleurs, que l'agriculture est devenue un secteur qui est de plus en plus intégré aux économies. À Maurice, on ne parle plus uniquement de sucre à partir de la canne mais également de sucres spéciaux, de l'énergie - 25% de l'énergie qui éclaire Maurice sont produites par la bagasse ? -, de l'éthanol qui entre dans la fabrication de produits cosmétiques et chimiques.

On a toujours laissé entendre que la Chambre d'agriculture était un, pour ne pas dire LE centre du pouvoir politique à Maurice et que toutes les questions importantes passaient par elle. Est-ce réellement le cas ?

- La Chambre a été pendant longtemps le seul interlocuteur de l'État mauricien au niveau de l'agriculture. Et comme ce secteur était le plus important de l'économie, il était clair que la parole, ou la voix de la Chambre était plus entendue, plus écoutée que celle des autres institutions. C'est vrai que l'agriculture a eu pendant très longtemps une très grande importance dans notre économie et que la Chambre a eu certainement une très forte influence au niveau d'un certain nombre de projets ou de questions qui ont touché au développement économique du pays. La Chambre a été partie prenante, entre autres, de l'introduction du chemin de fer et du câble télégraphique à Maurice, de la création du collège d'Agriculture.

Cette voix est aujourd'hui moins entendue, moins écoutée ?

- Je dirais que c'est une voix qui est très intégrée dans le dialogue avec l'État. C'est un dialogue qui est beaucoup plus vaste et qui, aujourd'hui, doit tenir compte d'une plus grande diversification de notre économie. Nous avons aujourd'hui un dialogue, structuré, qui est assuré par le secteur privé, dont la Chambre d'agriculture est une des voix.

On a souvent affirmé, au cours des 150 dernières années, que la Chambre d'agriculture défendait surtout les intérêts des gros planteurs - ces usiniers que l'on qualifie parfois de barons sucriers - par rapport aux autres catégories de planteurs.

- Si la Chambre a été fondée par l'establishment sucrier, très vite elle a eu le souci d'ouvrir son membership. Dans les années qui ont suivi sa constitution, elle a eu pour souci d'élargir rapidement son membership pour pouvoir intégrer toutes les voix et s'assurer qu'elle représentait l'ensemble de la communauté agricole mauricienne. Tout au long de son histoire, elle a été toujours très soucieuse de projets touchant l'ensemble du pays et de la population au lieu de se limiter aux intérêts étroits de ses membres. Aujourd'hui, la Chambre représente l'ensemble de la communauté agricole et compte dans son comité des usiniers, des gros, des moyens et des petits planteurs. Par exemple, la Mauritius Cooperative Agricultural Federation, qui représente quelque 25 000 planteurs, est membre de la Chambre et est partie prenante de toutes nos initiatives et autres débats.

Pendant des années, il a été dit et répété, surtout au niveau politique, que le secteur sucrier était la colonne vertébrale ou, au choix, l'épine dorsale, de l'économie mauricienne. Est-ce qu'on peut encore tenir ce discours en 2003 ?

- Si l'on s'en tient aux statistiques, la réponse à cette question est, évidemment, non. La canne à sucre n'est plus le premier secteur d'exportation de l'économie mauricienne, qui a été remplacé par le secteur manufacturier. L'agriculture représente aujourd'hui environ 7% du Produit national brut, moins qu'un certain nombre d'autres secteurs économiques, mais il est important de voir que l'agriculture a d'autres fonctions qui vont bien au-delà du simple fait de produire des aliments et des fibres. L'agriculture a, aujourd'hui, un rôle multifonctionnel. Elle permet, par exemple, la préservation de l'environnement. Le paysage est déterminé, dans une large mesure, par l'activité agricole qui a également un rôle important dans la conservation des sols et permet une gestion méthodique et ordonnée du sol. Cette situation est encore meilleure à Maurice, dans la mesure où une pousse de canne dure sept ou huit ans. Par ailleurs, les infrastructures mises en place pour le sucre permettent de fabriquer d'autres produits et d'innover dans d'autres domaines.

En fin de compte, et en dépit de la diminution de son importance dans les statistiques du Produit national brut, l'agriculture continue à occuper une place de premier plan dans notre économie ?

- Je dirais que son importance se manifeste différemment. Je crois que l'agriculture est plus importante tout en étant beaucoup plus intégrée au reste de l'économie. On ne peut plus considérer l'agriculture comme un secteur séparé de l'économie. En dépit de notre incapacité à produire, par exemple, du riz, du maïs, du blé, des oléagineux, il faut aujourd'hui parler de l'émergence des agro-industries, qui se sont développées grâce à l'importation de certaines matières premières. Le développement de ce secteur a entraîné celui de nouvelles technologies de transformation, d'une nouvelle approche de marketing, et celui de la grande distribution. Tout cela a contribué à créer de nouveaux métiers dans le domaine agricole dans son ensemble.

Peut-on envisager dans l'avenir une île Maurice sans canne à sucre ?

- Je commencerai par répondre que tout est envisageable en ce monde. Le facteur temps est déterminant dans la réponse à cette question. Aujourd'hui, la tendance au niveau mondial montre que la canne à sucre gagne du terrain alors que la betterave en perd. Avec un potentiel de production qui peut être améliorée à travers la recherche et le développement de nouvelles variétés, je crois que la canne à sucre existera encore à Maurice pour un bon bout de temps.

Et dans le langage du secrétaire de la Chambre d'agriculture, un bon bout de temps veut dire quoi exactement ?

- Plusieurs dizaines d'années. Nous sommes sortis de l'industrie sucrière pour passer graduellement à une industrie de la canne à sucre. Le plan stratégique de l'industrie sucrière parle du sucre, mais également de la production d'énergie, de celle de l'éthanol, du développement des co-produits de la canne et, plus loin, des services. Nous pourrions offrir des services dans plusieurs domaines liés à l'industrie sucrière. Nous investissons déjà notre savoir-faire sucrier dans les pays de la région et d'Afrique. Nous pourrions faire plus dans ce domaine à l'avenir.

Est-ce que cette diversification/modernisation du secteur sucrier est viable en dépit des nouveaux règlements du commerce international proposés par l'Organisation mondiale du commerce, qui peuvent paraître menaçants pour Maurice ?

- Cette question est une de nos plus grandes préoccupations pour l'avenir. Nous sommes très inquiets de ce qui se passe au niveau du commerce international et des tendances qui se dessinent. Il est clair qu'il faudra que l'île Maurice accorde priorité à l'amélioration de sa compétitivité. C'est sans doute un message souvent entendu, mais il correspond à une urgence qui doit être la priorité nationale. Dans un monde qui se libéralise et où le commerce international devient de plus en plus ouvert, à terme, le sucre ne sera pas épargné et nous allons devoir, dans les années à venir, améliorer sensiblement la compétitivité de notre industrie.

Vous dites "nous allons devoir", est-ce que ces mesures n'auraient pas dû avoir été prises dans le passé ? Est-ce qu'il n'est pas déjà trop tard ?

- Bien sûr : nous sommes en retard, mais il n'est jamais trop tard. Ce qui a changé, c'est que tous les acteurs impliqués s'accordent aujourd'hui sur les priorités du secteur sucrier. Nous sommes arrivés à un consensus grâce à un dialogue structuré qui nous a permis de voir plus clair au niveau des enjeux. À partir de là, nous avons établi un plan et notre priorité, aujourd'hui; c'est de le faire démarrer. Il faut faire vite, ne pas perdre de temps, engager beaucoup de ressources financières pour atteindre les objectifs fixés. Mais il existe aujourd'hui un élément déterminant : la volonté est là et je suis conscient que nous allons réussir.

Les acteurs sont, dites-vous, d'accord sur les objectifs pour faire face aux défis de demain. Est-ce que les Mauriciens comprennent ce qui est en train de se passer autour de la question sucrière au niveau mondial ?

- C'est vrai que l'agriculture est aujourd'hui perçue par pas mal de Mauriciens comme un secteur qui a fait son temps, comme étant du passé…

Comme étant dépassé ?

- Un peu dépassé pour certains, alors que, comme je vous le disais précédemment, il a aujourd'hui d'autres champs, d'autres fonctions. C'est un secteur qui, nous l'avons démontré précédemment, a toute son importance à Maurice. C'est pour cette raison que dans le contexte de son 150ème anniversaire, la Chambre se propose d'organiser un symposium qui a pour objectif de sensibiliser, non seulement les acteurs/partenaires, mais également la population dans son ensemble sur les nouveaux rôles de l'agriculture à Maurice. Et surtout comment ces nouveaux rôles vont nous permettre de répondre aux enjeux de demain. Ce symposium, qui a pour titre : "Agriculture mauricienne, évolution et perspectives" sera structuré pour couvrir tous les nouveaux rôles de l'agriculture. Nous allons non seulement discuter du rôle de l'agriculture dans l'économie mais nous allons aussi voir l'agriculture par rapport à la société mauricienne, dont l'évolution de l'emploi dans l'agriculture et ses perspectives d'avenir. Nous évoquerons également le rôle de l'agriculture dans l'environnement, la production de l'énergie verte qui peut réduire notre dépendance sur le pétrole. Nous allons également aborder le volet de la sécurité alimentaire qui - c'est une nouvelle approche - passe autant par l'autosuffisance que par la capacité à importer et par le contrôle à différents niveaux de la chaîne de production locale à partir de matières premières importées. Dans ce domaine, il s'agit pour Maurice de déterminer une stratégie de développement agricole et agro-industriel - avec un volet régional - qui lui permette de se positionner à différents niveaux de la chaîne de production.

Les thèmes choisis pour le symposium démontrent, en quelque sorte, que, loin d'être dépassée, l'agriculture mauricienne est d'une vitalité extraordinaire ?- Tout à fait. Disons que le symposium a pour objectif d'ouvrir une fenêtre sur les nouvelles perspectives qui s'offrent à l'agriculture. C'est pour cela que nous allons clôturer le symposium sur le thème "Comment une approche novatrice peut nous permettre de faire évoluer d'avantage l'agriculture dans notre pays". C'est une journée de réflexion que la Chambre va entreprendre en collaboration avec le National Productivity and Competiveness Council, qui prône le développement de l'innovation. Nous allons, au cours de cette dernière journée du symposium, évoquer les modes d'opération qui permettent d'encourager l'émergence de l'innovation dans les secteurs agricole et agro-industriel à Maurice.

Un anniversaire, c'est l'occasion de faire des cadeaux mais aussi de présenter ses vœux à la personne ou l'institution concernée. Quel est le souhait idéal pour la Chambre d'agriculture pour l'avenir ?

- Le principal souhait est que la Chambre continue à œuvrer dans le dialogue et pour l'intérêt de tous…

Cela n'a pas toujours été le cas ?

- Cela a été le cas jusqu'à l'heure. C'est une approche qui a donné d'excellents résultats. Je souhaite donc, dans le cadre de ce 150ème anniversaire, que nous puissions continuer à œuvrer dans le dialogue avec tous les partenaires du secteur agricole.

Le week end 7 septembre 2003