Contre le tracé de l'autoroute du sud-est Nature Watch attaque en Cour le projet de l'État


Retour: Nouvelles Locales

Toutes les tentatives de dialogue ayant manifestement échoué, Nature Watch passe cette fois à la vitesse supérieure : vendredi dernier, le secrétaire de cette association, John Lam, a juré en Cour Suprême deux affidavits demandant une judicial review de la décision d'aller de l'avant avec le projet d'aménagement de l'autoroute du sud-est en sacrifiant la biodiversité unique de la Vallée de Ferney, décision jugée "unlawful, unreasonable and irrational". En attendant que cette affaire soit prise sur le fond le 16 mai prochain, l'association a aussi demandé un ordre interlocutoire intimant l'arrêt immédiat de tous travaux. Cette demande sera examinée par la juge Nalini Matadeen le 11 mai prochain.

Nature Watch, qui a retenu dans ce cadre les services de Me Robert d'Unienville et Robin Mardaymootoo, a donc choisi de faire jurer deux affidavits vendredi dernier par le secrétaire de l'association, John Lam, à l'encontre de l'État mauricien, représenté par l'Attorney General.

Dans ces affidavits, Nature Watch met en avant la section 2 de l'Environment Protection Act 2002, qui stipule, sous l'item " Environmental Stewardship ", que "every person in Mauritius shall use his best endeavours to preserve and enhance the quality of life by caring responsibly for the natural environment of Mauritius". L'association fait donc valoir, en vertu de cette clause, qu'elle est un "environmental steward", et qu'elle est donc habilitée, en conséquence, à loger cette action en Cour Suprême.

L'association rappelle que le South Eastern Highway Project (SEHP) vit le jour pour la première fois en 1994 comme un "design concept" dans le cadre du National Physical Development Plan (NPDP). Le plan consistait en une route s'étendant de Plaine Magnien à Belle Mare, passant à travers la montagne de Grand Port, Kewal Nagar, Bel Air et Trou d'Eau Douce. Ce projet impliquait la construction de 14km de route nouvelle et le rehaussement de 10km de routes existantes, ainsi que l'érection de quatre ponts, un "foot bridge" et un tunnel de 600 mètres de long à travers la montagne de Grand Port.

Exemption from licence réclamée et obtenue

En 1996, l'État mauricien commandita une étude de faisabilité sur le tronçon Ferney-Kewal Nagar. En 1999, la Road Development Authority (RDA) commandita à son tour un Environment Impact Assessment (EIA) pour le SEHP. Celui-ci fut conduit par la firme indienne CES Private Ltd, qui déposa son rapport en 2000. Une application pour "exemption of licence" fut alors logée. Une Notice for Public Inspection fut alors publiée dans la Government Gazette du 20 juin 2000, mais aucun commentaire public ne fut apparemment reçu.

En 2001, le ministère de l'Environnement accorda au projet l'"exemption from licence" demandée. Et en juillet 2002, l'État lança l'appel d'offres pour la construction du SEHP. Le contrat fut subséquemment alloué en janvier 2004 à la compagnie chinoise Beijing Chang Cheng Corporation, pour la somme de Rs 655 millions.

En juin 2004, des associations locales et internationales commencèrent à faire entendre leurs inquiétudes par rapport aux impacts environnementaux du tronçon Ferney-Kewal Nagar, qui implique de passer à travers la forêt de la Vallée de Ferney sur une distance de 8km. En conséquence, le Premier ministre décida, le 25 août 2004, de mettre sur pied un Environmental Monitoring Committee, sous la présidence du secrétaire permanent du ministère de l'Environnement.

Nature Watch poursuit en rappelant que, selon des experts, Maurice se retrouve en tête des pays où la biodiversité est la plus menacée. Or, en passant à travers la Vallée de Ferney, l'autoroute du sud-est détruira environ 6,7 hectares d'une forêt de première qualité, ce que l'association considère comme dramatique vu qu'il ne reste que 1,6% de la forêt originelle de Maurice. La construction de la route entraînerait ainsi, selon l'association, la destruction de pas moins de 116 208 plantes, incluant des plantes endémiques comme le Bois de Natte et le Bois d'Ébène, le Bois Perroquet et le Bois Poupart ou encore des espèces menacées comme le Bois Clou, le Pandanus Macrostigma et le Pandanus Iceryi (uniques au monde). Ces trois dernières espèces viennent d'ailleurs d'être redécouvertes en novembre 2004 dans la Vallée de Ferney, alors qu'on les croyait disparues depuis plus de cent ans. De plus, cette vallée fournit un habitat privilégié à deux espèces animales figurant sur la liste des espèces menacées, à savoir la crécerelle et le Mauritius Black Bulbul.

"A truly staggering level of omissions"

Faisant un état des lieux détaillé de tous les impacts négatifs, voire destructeurs, que l'aménagement de cette autoroute aura sur la biodiversité qu'abrite cette région et sur Maurice en général, Nature Watch dit son étonnement de noter que tous ces points n'ont pas été relevés par l'étude d'impact environnemental effectuée par la compagnie CES Private Ltd. Et de commenter que "the level of omissions in the EIA Report is truly staggering." Ce qui amène l'association à affirmer que "the EIA which the RDA submitted to the Ministry of Environment in 2000 was therefore, to say the least, flawed."

Nature Watch met également en avant dans son affidavit le rapport de l'Environmental Moniteering Committee soumis en décembre 2004, où l'on peut notamment lire ceci : "In the light of the above environmental impacts of the project, it is recommended that alternative route be identified which would not cut through the high-quality forest and also take into account the concept of sustainable forestry (…) Furthermore, in view of the recent important findings, on the biological diversity of the Ferney Forest, it is recommended that the site be converted into a Conservation Management Area for long term protection and restoration".

Le gouvernement, qui avait pourtant commandité ce rapport, a toutefois décidé de ne pas aller de l'avant avec ses recommandations. L'argument fourni étant qu'un réalignement coûterait Rs 200 millions. D'où la décision subséquente de faire appel à des experts internationaux, pour se prononcer sur les dégâts environnementaux susceptibles d'être provoqués par cette route, et faire des recommandations quant aux mitigation measures à être prises pour limiter ces dégâts. Dans leur rapport, ceux-ci devaient confirmer que les dégâts seraient très importants, et qu'il faudrait prévoir une somme avoisinant les Rs 500 millions pour les atténuer. Soit presque la valeur du projet en soi.

Au lieu de laisser tomber le projet, dont le coût devrait finalement dépasser le milliard de roupies, le Premier ministre a fait savoir, le 26 avril 2005, que celui-ci irait de l'avant. Ce qui est déjà en cours, les bulldozers se rapprochant de la Vallée de Ferney. D'où la décision de Nature Watch de demander une judicial review de cette décision de l'État, estimant qu'elle est "unlawful, unreasonable and irrational". Selon la décision prise vendredi dernier par la juge Nalini Matadeen, cette demande sera entendue en Cour Suprême le 16 mai prochain. Dans l'intervalle, Nature Watch a aussi demandé qu'un ordre interlocutoire soit prononcé afin de stopper tous les travaux entrepris par rapport à cette route. La juge Matadeen a convoqué les deux parties en cour mercredi prochain, 11 mai, pour entendre leurs arguments respectifs avant de prendre une décision à ce sujet.

Affaire à suivre donc.

 

Le Week End 8 mai 2005