Le sud, entre attente et espoir


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Le premier hôtel de Bel-Ombre ouvre ses portes, augurant pour la région une nouvelle ère de développement et de prospérité. Les habitants, toutefois, ne s’y retrouvent pas toujours.

Des habitants de Baie-du-Cap discutant de leurs préoccupations sur la plage.

Le Sud sort de l’ombre, s’éveille, se métamorphose. Depuis deux ans, les politiciens lancent des slogans bien tournés dont raffolent les médias. Depuis deux ans, on fait monter la mayonnaise autour des projets touristiques de Bel-Ombre et de St-Félix. On entretient chez les habitants du Sud l’espoir d’un emploi et de richesse. Le premier hôtel de Bel-Ombre, Heritage Golf and Spa Resort, ouvre ses portes ce week-end. Dans le Sud, les villageois commencent à connaître le goût de la déception.

Assis sur la plage comme à l’accoutumé, Navin Luximon et une poignée d’amis pêcheurs discutent. Ils ont des préoccupations bien à eux : l’hiver qui traîne et qui affecte la prise, la flambée du prix du fioul pour les bateaux, les élections générales qui ne sauraient tarder…

 

De la pêche à la prestation touristique

Depuis quelque temps, un nouveau tracas les tiraille. Du Morne à St-Félix, les activités touristiques ne cessent de croître. Surfers, plongeurs et plaisanciers perturbent les poissons dans leur habitat. « Zot mars lor nou kaziers ! Aster zot pe fer lotel… » s’indigne Navin Luximon. Les autres approuvent du chef.

Mais les hôtels représentent des opportunités. Pourquoi s’en plaindre ? « Ki sans ou pe koze ? Lotel pa pou les nou koste li », estime Cyrano Entresol qui préside l’Organisation des pêcheurs professionnels du Sud-Est.

Il raconte qu’il s’est rendu au ministère du Tourisme prendre des formulaires pour obtenir un permis de bateau pour plaisanciers. « Minister dir nou pena form. Ou kapav crwar sa ou ? » Pour lui, il est évident que les hôteliers veulent contrôler le business. Ils doivent faire marcher leurs propres boat-houses. « Nou tann dir pou donne nou douz patent alor li nou enn centaine de peser dan sa rezion la. Me pa enkor trouv narien la ».

Les pêcheurs s’estiment incapables de concurrencer les hôtels. Ils n’en ont pas les moyens ni la compétence, reconnaissent-ils. De la pêche à la prestation touristique, le pas à franchir est celui d’un géant pour un pêcheur aux ressources intellectuelles et financières limitées. On peut se demander où sont les autorités qui sont sensées encadrer et encourager les petits entrepreneurs. Elles ne sont pas à Chemin-Grenier ni à Surinam et encore moins à Baie-du-Cap.

Mais le pêcheur peut espérer vendre sa prise aux hôtels. Il pourrait même s’y faire embaucher… Les pêcheurs ne se font aucune illusion. Ils savent que les hôtels sont très pointilleux par rapport à la taille et la qualité des prises. Ils recherchent également une fourniture régulière d’un certain volume. « Sa pou bizin al aste ar nou cas pou fourni lotel sa ! », relève Navin Luximon.

Plus loin, à Surinam, des agriculteurs tiennent un discours similaire. Le Sud est un gros producteur de produits maraîchers et de certains fruits comme la banane. Mais les agriculteurs se donnent très peu de chance de pouvoir accéder au marché hôtelier. « Lotel ena so dimounn ar ki li aster. Sa bann la ale pran legim dan lankan. Li capav pran enn dé zafer ar nou. Mai pou le ress, li ena so prop sours », déclare Atma Muhoora, maraîcher. Il ajoute que la formule employée par les hôteliers pour payer leurs fournisseurs ne convient pas forcément aux petits agriculteurs.

À côté, Veeren Loganaden, ancien laboureur d’Union Ducray, s’est recyclé en marchand de beignets. Ce père de famille de 48 ans ne voit aucune opportunité nouvelle à saisir avec l’ouverture des hôtels dans le voisinage. Vu son parcours, on peut dire qu’il a tout de l’entrepreneur. Mais il avoue ne pas disposer des ressources nécessaires pour ouvrir un petit bistrot par exemple.

« Ou krwar lotel pou enkouraz so touris vinn manze dan vilaz ? Bann artisana kapav gagne enn sans. Mai sa osi lotel riske lev nene et dir kalite pas bon. Dayer, get sa prozet St Félix la. Zot pe rod fer enn larout ki pou pass endeor vilaz net. Touris la pa pou mem passer par la » dit-il.

Orienter le développement vers un résultat harmonieux

Et l’emploi alors ? Nos villageois conviennent que de nouvelles opportunités s’offrent aux jeunes de la région. Au centre de l’IVTB de Surinam, les stagiaires en électricité et en mécanique sont tout sourire. « Nou kapav ale fer maintainance dans lotel. Mo pense pou bizin aprann enkor. Pou mie si nou konn osi air conditionner », disent Christopher Raboude et ses amis.

Le manque de formation et d’éducation est justement ce qui empêche bon nombre de villageois du Sud de profiter des emplois dans le secteur hôtelier.

À titre d’exemple, l’Heritage Golf and Spa a reçu quelque 800 demandes d’emploi à la suite de son d’appel de candidatures. Bon nombre d’entre eux ont été éliminés dès le départ.

Les villageois sont déçus et ne comprennent pas souvent. « Se pa nou bann madam e zanfan ki pe gagne travail. Inn fer aplikasyon. Zot pe enkor atann repons e laba, nou tann dir bann dimounn sorti loin inn fini gagne travay », déclare avec une pointe d’amertume, Navin Luximon.

S’éduquer ? Il le veut bien. Cependant, fait-il ressortir, ce n’est pas nécessaire pour un jardinier, un aide-cuisinier ou encore un plongeur de détenir un diplôme universitaire. Luximon n’a peut-être pas tort. Mais la loi de l’offre et de la demande joue contre cette catégorie de chercheurs d’emploi. Ils sont assez nombreux dans la région, des licenciés d’usines textiles et sucrières essentiellement. Ces entreprises ont veillé à l’intégration de leurs anciens employés. Mais le nombre de jardiniers qu’un hôtel peut employer est limité.

Et alors on se demande si Bel-Ombre et St-Félix n’ont pas été survendus aux habitants de cette localité. Il ne fait aucun doute que les hôtels entraîneront un rehaussement conséquent des infrastructures dans la région. L’État s’est engagé à construire des facilités sociales ainsi que l’aménagement d’une plage publique à Bel-Ombre.

Mais on parle là du développement du Sud en dehors du périmètre hôtelier comme cela s’est passé à Grand-Baie. On parle d’intégration communautaire à la manière de Trou-d’Eau-Douce.

La Small and Medium Investment Development Organisation avait autrefois une cellule destinée à promouvoir l’entrepreneuriat dans le tourisme. Cela fait plus deux ans maintenant que ce service a été enterré sans qu’on sache pourquoi.

« Les banques auraient pu intervenir, en particulier les institutions spécialisées comme la Banque de développement », fait remarquer Dinesh Burrenchobay, directeur des ressources humaines du groupe hôtelier Sun Resorts. Le Touessrok, un des fleurons de cette chaîne, est au centre du développement communautaire à Trou-d’Eau-Douce.

Autrefois un modeste village de pêcheurs, Trou-d’Eau-Douce est aujourd’hui une pittoresque station balnéaire avec des signes extérieurs d’un certain niveau de vie. Boutiques, restaurants et bistrots, pensions de famille et bungalows privés à louer, plaisanciers faisant la navette jusqu’à l’Ile-aux-Cerfs et la cascade de Grande-Rivière-Sud-Est. Le petit entrepreneuriat est vibrant de santé.

Le Touessrok entretient des relations cordiales avec les villageois. L’hôtel parraine le développement. « Sur les 750 personnes travaillant à l’hôtel, 200 vivent au village. Leur bien-être et celui de l’entreprise, passe par celui du village », relève Dinesh Burrenchobay.

Grandir sous l’ombre bienveillante des hôtels n’est pas sans avantages. La plupart des établissements ont un budget social conséquent. Celui de Sun Resorts s’élève à Rs 5 millions. Beachcomber double facilement la mise.

« Le nombre de véhicules garés sur le parking du St Géran est sans doute le signe le plus évident de l’amélioration du niveau de vie parmi nos employés. Et si vous faites un tour au village, la personne la mieux mise est généralement un de nos employés. Le progrès peut être moins visible à l’échelle du village. Mais il est évident qu’il n’y aurait pas eu autant de petites entreprises à Trou-d’Eau-Douce sans nous. »

À Trou-d’Eau-Douce comme à Grand- Baie, le processus dit de trickle down a suivi son cours naturel et c’est avec le temps que le développement communautaire est devenu visible. Un petit coup de pouce des autorités aurait pu permettre aux Sudistes de jouir du même effet sans avoir à attendre vingt ans. Et en plus, un tel encadrement orienterait le développement vers un résultat harmonieux.

L'Express 10 Octobre 2004