QUESTIONS À BRYAN GUJJALU, RESPONSABLE DES DIAGNOSTIQUES ENERGETIQUES

 


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"Le consommateur doit changer son mode de vie"

C’est le vent de panique depuis que les indicateurs de prix du baril de pétrole ne cessent de grimper. On parle d’éthanol, de hausse du prix de l’essence… Bryan Gujjalu, jeune ingénieur qui s’occupe, au sein d’APAVE, des diagnostics énergétiques, suggère que le premier pas vers une gestion rationnelle de nos ressources énergétiques estde sensibiliser la population au concept d’économie d’énergie.

•Comment définit-on le "gaspillage énergétique" ?

Il y a gaspillage quand il y a consommation inutile, improductive, d’une certaine ressource. On parle de gaspillage énergétique quand nous laissons se consumer inutilement une ressource. Par exemple, lorsqu’on laisse la lumière allumée derrière soi, ou la climatisation des bureaux le week-end, ou encore l’eau s’écouler d’un robinet qui fuit… Mais il y a également gaspillage lorsque nous utilisons des appareils à faible rendement énergétique : les chaudières d’aujourd’hui font consommer jusqu’à 40 % de moins que celles d’il y a 15 ans, certains réfrigérateurs sont choisis pour leur très faible coût à l’achat sans penser au coût de fonctionnement (consommation électrique excessive).

D’une manière générale on évoque le gaspillage dès que nous jetons quelque chose qui peut encore servir ou que nous ne mettons pas en place les moyens de recyclage ou de récupération. Une usine d’incinération peut récupérer jusqu’à 80 % du potentiel énergétique des déchets. La production d’électricité seule à partir de combustibles a un rendement dépassant rarement les 50 %, alors qu’avec des techniques de récupération comme la cogénération, le rendement de l’installation peut atteindre 80 %.

•Quelles sont les répercussions de ce gaspillage à court, moyen et à long termes sur notre économie ?

Tant que l’énergie est présente en grande quantité, donc accessible à coût réduit, elle sert à combler tous nos besoins, à remplacer le travail humain, à transformer la matière, à créer du confort... Quand elle commence à s’épuiser, et qu’il faut aller la chercher de plus en plus loin, voire même envisager de nouvelles sources, cela signifie que nous serons forcément appelés à repenser la manière dont nous fonctionnons, dont nous vivons.

Il faut bien qu’on se le mette en tête. Les politiques, les stratégies d’entreprises, et les budgets de chaque habitation devront s’adapter à la situation mondiale, marquée par la hausse du prix du pétrole et le constat que la demande en or noir ne fera qu’augmenter avec l’émergence de la Chine et de l’Inde, jusqu’à 50 % de plus d’ici 2025. Le paysage industriel lui-même changera probablement, intégrant des structures d’économie d’énergie jusqu’à l’heure non rentables.

On ne s’en rend peut-être pas compte, mais l’énergie se retrouve dans toutes les étapes aboutissant au produit final. Il n’y a pas de valeur ajoutée dépourvue d’un coût énergétique… Il n’y a pas de déplacement, de recherche scientifique, pas de progrès technologique et culturel, pas de confort, de lumière, de divertissement ni de communication, pas de vie… sans énergie. Si rien n’est fait sur le long terme, il est possible que, sur une période de transition plus ou moins longue, dans tous les aspects de notre vie quotidienne, tout se mette à coûter plus cher, beaucoup trop cher.

Ce "moyen et long terme" n’est d’ailleurs pas si "éloigné". Le pétrole intervient dans 40 % de la production de l’énergie primaire et les réserves prouvées nous laissent une cinquantaine d’années au rythme de la consommation actuelle… Et le problème, c’est que cette consommation va certainement exploser.

•Existe-t-il un "rating" pour quantifier et garder dans un seuil "permissible" le taux de gaspillage ?

Aucun gaspillage énergétique ne devrait être permis. Mais bien sûr, c’est là un idéal impossible à atteindre. Il est cependant tout à fait envisageable de définir des seuils d’efficacité énergétique minimale pour les gros consommateurs. La France l’a fait, à la faveur d’un vaste programme de sensibilisation. Des mesures réglementaires ont imposé un rendement minimal des réfrigérateurs, des lampes, et des chaudières d’une certaine puissance. Ces décrets obligent les vendeurs à afficher les performances énergétiques des appareils domestiques : le marché est ainsi interdit aux appareils électroménagers ne respectant pas cette exigence. L’étiquette de performance d’un réfrigérateur constitue en quelque sorte son "rating"…

•Comment sensibiliser la population à la nécessité de limiter le gaspillage ?

Sensibiliser les consommateurs est fondamental. Je suis convaincu que c’est essentiellement à travers un changement de comportements, une forte prise de conscience, que se feront les premiers pas vers une gestion rationnelle de nos ressources énergétiques. Il faut infléchir les tendances de la consommation actuelle. Il faut amener les gens à comprendre la problématique de l’épuisement de nos ressources, qu’ils la voient comme la réalité des prochaines générations.

Les habitudes à changer sont si profondément ancrées en nous qu’il faudrait sans doute profiter de certaines conjonctures pour lancer des campagnes d’information à fort impact émotionnel. Des campagnes avec des faits et des chiffres évocateurs, qui montrent le gaspillage généralisé et ce que des gestes simples peuvent économiser.

Le consommateur comprend-il les conséquences sur sa facture, si on ne trouve pas une énergie de substitution au pétrole? Sait-il que l’éclairage représente 15 % de son budget, et qu’il peut déjà réduire sa facture en respectant quelques règles simples, sans réduire son confort ? De même sait-on que la programmation d’un degré de moins pour la climatisation entraîne une surconsommation de 7 % ? Vous imaginez le potentiel d’économie à l’échelle du pays, si tous les foyers diminuent leur consommation ?

• Vous avez mentionné les mesures réglementaires imposées en France aux vendeurs d’électroménager. Quelles autres mesures les autorités peuvent-elles prendre ?

Il y a encore la possibilité d’inciter les industriels à intégrer la problématique énergétique dans leur choix d’investissements. Sans entrer dans la polémique de faisabilité de telle ou telle mesure dans le contexte mauricien, on peut citer celles qui ont fait leurs preuves ailleurs : les mesures fiscales comme la réduction de la TVA pour les travaux visant à mieux isoler, l’amortissement exceptionnel sur un an des investissements destinés à économiser l’énergie (cogénération par exemple), l’exonération de taxes sur les véhicules de société fonctionnant au GPL…

• Les répercussions du gaspillage sur notre économie se font-elles ressentir ?

En fait, le gaspillage a pour l’instant des répercussions positives sur notre économie : il crée de l’emploi, il permet au tourisme de surenchérir toujours un peu plus sur les services hôteliers, le confort et l’esthétique de ces lieux. La surconsommation de produits par rapport à nos besoins de base fait vivre tout un secteur du commerce, du marketing, de la publicité, etc. A partir du moment où cette énergie devient plus coûteuse, les marges commerciales vont être réduites, avec des conséquences certainement négatives sur l’économie…

•Et l’importation des produits pétroliers qui va croissant, quelle est selon vous l’alternative pour la limiter ?

A ma connaissance, nous ne développons pas de technologies ou de procédés qui auraient permis de réduire nos importations. Nous nous contentons d’implanter le résultat des recherches menées par d’autres. Ce qui arrive dans ce genre de situation, c’est-à-dire quand on a le réflexe ou la volonté d’investissement et de capitalisation des innovations techniques, c’est qu’on attend souvent que les techniques soient bien éprouvées avant de les importer, ou qu’elles coûtent moins à l’application. Entre-temps, notre dépendance énergétique s’accentue.

Mais je le répète : le gros gisement d’économie, à mon avis, se trouve dans la baisse de la consommation au niveau des utilisateurs finaux. Nous limiterons nos importations en limitant la demande locale. On peut aussi envisager des mesures poussant à la diversification des sources d’énergie, par exemple dédouaner le GPL, ou tout ce qui concerne les véhicules électriques. On peut aussi voir parmi les technologies utilisant les énergies renouvelables existantes celles qui peuvent être rentables à moyen et long termes. J’insiste sur la rentabilisation à long terme : il faut avoir la volonté d’investir dans des solutions techniques, même si elles supposent des temps de retour sur investissement de 5 ou 10 ans ; au final, même si le bilan financier est nul, le bilan énergétique, lui, sera fortement positif, d’où une indépendance énergétique améliorée.

• Vers laquelle des solutions techniques Maurice devrait-elle se tourner ?

A l’échelle mondiale, y a plusieurs écoles de pensée : certains pensent qu’il faut miser sur les énergies renouvelables comme l’éolienne, le photovoltaïque (qui pour l’instant a des rendements prohibitifs), l’hydroélectrique, le géothermique, la biomasse. Au niveau de notre île, c’est la biomasse qui est intéressante et que nous utilisons déjà, à travers la cogénération ou la production de bioéthanol. Certains misent sur d’autres sources d’énergie : les défenseurs du nucléaire soutiennent que c’est une énergie relativement propre et dont les risques, comparés à certaines industries, sont minimes ou en tous cas bien maîtrisés. On parle aussi un peu de l’hydrogène comme nouveau vecteur énergétique, mais à ma connaissance, la technologie reste à développer. L’hydrogène, une énergie propre, remplacerait alors le pétrole. Bien sûr, il ne faut pas négliger le potentiel de toutes ces découvertes à venir, mais je préfère encore une fois miser sur un changement des modes de vie et sur l’amélioration des installations actuelles : ça, c’est du concret.

• Que veut dire pour vous une "politique intelligente" sur le plan énergétique ?

Une politique intelligente est premièrement une politique visionnaire qui prend en considération l’amélioration globale de la vie des hommes, mais aussi le respect de l’environnement. Une vision à long terme est essentielle. Cela signifie préférer investir dans les recherches pour des énergies nouvelles plutôt que dans les énergies polluantes. C’est ne pas céder aux compromis technico-économiques qui poussent à préférer des installations moins performantes et moins onéreuses à l’achat.

Mais il ne sera pas possible d’élaborer une véritable politique énergétique sans que la population n’ait compris la démarche et son utilité. Dans son aspect pratique – éviter une situation de crise économique. Et dans le principe "moral" anti-gaspillage, ou même humaniste (laisser le monde à nos enfants en meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé).

Une politique intelligente se traduit par les choix législatifs. Maurice commence à surveiller les industries polluantes ; on peut envisager la même démarche avec les gros consommateurs d’énergie, ou affichant des intensités énergétiques médiocres. L’Etat leur imposerait alors des contrôles réglementaires ou des audits faits par des organismes indépendants, avec obligation de résultat. C’est en effet l’Etat qui sera moteur du changement, tant au niveau des industriels que de la population. Les mesures de contrôle et de promotion d’actions en faveur de technologies énergétiquement plus efficaces, de même que les contraintes réglementaires ne seront acceptées que si les consommateurs en comprennent vraiment les raisons, et qu’on les aide à franchir le pas et à s’équiper différemment.

•Qu’entendez-vous précisément par "contrôles réglementaires ou audits" ?

Le contrôle réglementaire consiste à faire valider, par un organisme indépendant ou une tierce partie, la conformité d’une installation par rapport à des seuils fixés par la législation. Les recherches sur les économies d’énergie sont suffisamment avancées, en Europe notamment, pour pouvoir comparer divers ratios à des valeurs de référence, et détecter ainsi d’éventuelles anomalies dans la consommation. Ces valeurs de références permettent de déterminer les seuils vérifiés lors de l’inspection.

Les audits, ou diagnostics énergétiques, font partie de la démarche d’aide à la décision. Ces audits peuvent être demandés suite à un contrôle réglementaire mettant en évidence un réel problème d’efficacité énergétique des installations. L’inspecteur analyse le système, les variations de la consommation dans l’année, ce qu’il produit, l’agencement des installations et l’utilisation des équipements, les méthodes de récupération envisagées… Ensuite, il émet un rapport permettant aux décideurs de comprendre les faiblesses énergétiques de leurs entreprises, c’est-à-dire la part d’énergie consommée par rapport à la valeur qu’ils créent. Ils peuvent ensuite choisir parmi un certain nombre de solutions chiffrées, en investissement et en temps de retour sur investissement, celles qu’ils vont mettre en place en priorité.

•A Maurice, quels sont, selon vous, les secteurs les plus gourmands en énergie ?

Le transport est très souvent le secteur le plus vorace (20 % à 30 % de la consommation d’énergie primaire d’un pays), et au vu du nombre de véhicules que nous comptons sur nos routes (quelque 280 000), ce secteur mérite notre attention. On peut déjà agir sur deux fronts : premièrement, diminuer le nombre de véhicules individuels circulant, en organisant des transports publics dignes de ce nom. Je ne serai pas surpris qu’un bus rempli supprime une quarantaine de véhicules de la circulation, d’où une économie de centaines de milliers de litres de carburant par jour.

Deuxièmement, rehausser le niveau de la maintenance des bus : les nuages noirs qu’ils crachent traduisant un encrassement qui amoindrit l’efficacité énergétique du moteur (d’où une surconsommation).

Même si le secteur industriel mauricien (textile, agroalimentaire,…) recèle un potentiel d’économie d’énergie de 5 % à 20 %, il ne faut pas non plus oublier le secteur de l’hôtellerie ou du bâtiment. En ce qui concerne le bâtiment en particulier, il y a d’importantes améliorations à faire, à la conception notamment : on ne pense pas toujours à intégrer l’efficacité énergétique dans l’architecture ou la disposition des pièces. Orientons-nous le bâtiment ou la maison de manière à optimiser l’utilisation de la lumière naturelle plutôt que l’éclairage électrique ? Les ouvertures sont-elles prévues pour favoriser la circulation naturelle de l’air, afin de réduire l’utilisation de climatisation ?

Quant au secteur public, l’APAVE a proposé au ministère des services publics, début 2002 et début 2004, la mise en œuvre d’un "Programme d’analyse, de réduction et de suivi des dépenses d’électricité du secteur public". Ce programme en trois phases, financé par l’Institut de l’Energie et de l’Environnement de la Francophonie, avait fait l’objet d’une pré-étude qui évaluait l’allègement de la facture électrique de l’Etat à Rs 7 millions par an après la première phase, et à Rs 15 millions supplémentaires après la deuxième phase. Bien évidemment, ces chiffres paraissent insensés, car il est difficile d’admettre qu’on soit si loin de l’optimisation énergétique. Mais il est intéressant de noter qu’un programme similaire a été mené en Côte d’Ivoire, et a permis de réaliser des économies de l’ordre de 30 milliards de francs CFA (soit Rs 1,6 milliard) sur 10 ans. On comprend alors un peu mieux le travail qu’il reste à faire, pour cesser de perdre des gigantesques sommes d’argent…

"Un bus rempli, cela fait quarante véhicules de moins dans la circulation, d’où une économie de centaines de milliers de litres de carburant par jour."

L'Express 10 septembre 2004