La contre-expertise dit non au projet Beachcomber à La Prairie


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Le projet du groupe Beachcomber d'extraire 1.5 million de mètres cubes de sable à la Prairie dans le cadre de la construction d'un hôtel de 250 chambres, ne doit pas être autorisé. C'est la conclusion à laquelle sont arrivés les consultants étrangers choisis par le gouvernement pour effectuer une contre-expertise de ceprojet. Dans un rapport soumis au cours de la semaine écoulée, et examiné vendredi au conseil des ministres, ils affirment que cette extraction de sable à grande échelle aurait des conséquences désastreuses sur l'environnement. Ce à quoi viennent s'ajouter des considérations socio-économiques également négatives, qui les amènent à rejeter ce projet. Pour en proposer un autre, qui verrait plutôt la construction de deux petits hôtels mais aussi l'accroissement de l'espace public.

En 2001, le groupe Beachcomber présentait un projet hôtelier à la Prairie qui impliquait une double demande. D'une part la location à bail d'une portion de 8 hectares de pas géométriques devant permettre la construction d'un hôtel de 250 chambres. D'autre part l'autorisation, préalable, d'extraire quelque 1.5 million de mètres cubes de sable du lagon de La Prairie, à une profondeur moyenne de 0.5 mètres, dans une volonté proclamée de "désensabler" le lagon pour le "revitaliser" et le rendre praticable. Cette extraction, d'une durée estimée de 15 à 18 mois, devait être confiée à la United Basalt Products (UBP) qui se chargerait ensuite de vendre ce sable. Les recettes seraient ensuite utilisées pour faire un don de Rs 100 millions en vue de financer un plan social et d'aménagement de la région sud-est.

Sur la base d'un Environment Impact Assessment (EIA) Report signé par SIGMA Ove Arup and Partners, Beachcomber avait soutenu que cette extraction de sable ne représentait aucun danger, et constituait même, au contraire, une nécessité au vu de l'ensablement de ce lagon, présenté comme une menace directe pour la survie marine à cet endroit. Ce projet impliquait aussi de dévier la route côtière sur une distance d'environ un kilomètre, pour la faire passer à l'intérieur des terres.

D'emblée, cette demande embarrasse le gouvernement. Qui vient d'interdire, en principe de façon définitive, toute pratique d'extraction de sable, de multiples études et arguments scientifiques et écologiques ayant été mis en avant et présentés comme irréfutables pour justifier cette mesure. Face à cette situation difficile, le conseil des ministres prend la décision, lors de sa réunion du 28 septembre 2001, d'avoir recours à une contre-expertise menée par une firme indépendante de consultants.

Suite à un exercice d'appels d'offres, c'est la compagnie SSPA Sweden AB qui obtient, le 19 avril 2002, le contrat. Celle-ci vient, au cours de la semaine écoulée, de remettre au gouvernement son rapport en deux volumes.

L'EIA de Beachcomber jugé "deficient"

Cette étude a été menée en deux phases distinctes, de façon à couvrir aussi bien les mois d'été que d'hiver. En ce qui concerne l'impact environnemental, les consultants sont arrivés à deux conclusions principales.

Pour eux, le EIA Report présenté par Beachcomber est "deficient" sur pas moins de sept points. Ils jugent ainsi que les faits pertinents sont décrits de façon sommaire, partiale et trop insuffisante pour permettre une juste évaluation des conséquences attendues; que le rapport comporte un certain nombre d'inconsistances dans sa présentation de données; que l'impact environnemental et écologique de l'extraction de sable n'est pas abordé objectivement et que les informations et les données fournies ne se rapportent pas correctement aux vraies conditions prévalant dans le lagon; que l'analyse de l'aspect pêcherie incluant les ressources poissonnières du lagon et les préoccupations socio-économiques y relatives ne sont pas reflétées; que la gestion du transport du sable est décrite de façon inadéquate et que la mise en pratique des mesures proposées n'est pas réaliste.

Sur la base de leurs propres études, ils arrivent eux à la conclusion que, du point de vue environnemental, l'extraction de sable proposée par les promoteurs aurait des effets négatifs graves. Ils rejettent donc la proposition de l'extraction de sable car ils estiment : que cette proposition est inconsistante et en contradiction avec la récente décision gouvernementale d'interdire l'extraction de sable; que le lagon présente actuellement un environnement marin stable avec peu de problèmes susceptibles de menacer son fonctionnement écologique (le South East Coastal Tourist Zone Planning Study de mai 1995 a d'ailleurs recommandé que tout le lagon de La Prairie soit considéré comme "a region of marine park/reserve"); que le sable, dans cette région, ayant une régénération estimée à 1 200 mètres cubes par an, cela prendrait au moins 1 000 ans pour que se régénère le volume de sable équivalent à celui à être extrait; que les activités de dragage vont non seulement détruire le sea grass habitat de la région où l'extraction aura lieu mais aussi celui des régions avoisinantes en raison de la re-suspension des sédiments; que cette destruction de l'habitat marin va résulter en une destruction complète des ressources vivantes dans cette région, et une diminution marquée des ressources en termes de faune marine (poissons, mollusques et crustacés); que l'accroissement des water related activities proposé par l'hôtel va retarder de façon significative la période de récupération de l'habitat marin initialement estimée entre 3 et 5 ans; que l'existence de la couverture corallienne très vivante qui caractérise cette région sera très sérieusement menacée et prendrait des années à se redévelopper; que l'extraction de sable, si elle était autorisée, aurait des effets érosifs accrus du côté de l'estuaire de l'Embrasure, ce qui constituerait une menace pour le sanctuaire d'oiseaux situé dans cette région.

La survie des pêcheurs menacée

Tout cela, estiment les consultants, aura un impact sur la communauté des pêcheurs de la région. Qui verront leur survie menacée par les activités d'extraction et qui, en raison de leur âge avancé (en moyenne 48 ans) et de leur absence d'éducation de base, auront peu de chances de trouver des emplois alternatifs. Cette région, poursuit le rapport, comprend 92 pêcheurs enregistrés qui dépendent de la pêche dans le lagon. Or, l'extraction entraînerait une baisse annuelle de 48% de la pêche dans le lagon, soit environ 32 000 kilos de poissons en moins, soit une perte annuelle de Rs 1.2 millions pour les pêcheurs artisanaux et Rs 1.2 million également pour les pêcheurs amateurs. Ils estiment qu'il faudra au moins six ans et demi avant que les activités de pêche puissent reprendre leurs cours normaux dans cette région, à condition qu'il n'y ait pas de "disturbing water activities".

Pour eux, le montant total de compensation à être versé aux pêcheurs artisanaux de la région s'inscrirait dans une fourchette de Rs 18 à 27 millions. La question de compenser les pêcheurs amateurs, pour lesquels la pêche représente aussi une source de revenus comme de protéines, pourrait aussi devenir un problème, estiment les consultants, vu la difficulté d'identifier ceux qui devraient être éligibles et de déterminer le montant de leur compensation.

L'extraction de sable occasionnerait aussi, dit le rapport, des dommages au réseau routier. Le transport du sable de La Prairie vers Médine où il serait stocké pour être lavé et vendu, implique 600 allers-retours par jour pendant plus de 15 mois. Ce qui nécessiterait des travaux d'amélioration des routes existantes au coût de Rs 150 millions, excluant le renforcement du pont de Rivière Noire.

Par ailleurs, le rapport estime qu'il ne pourrait y avoir un contrôle adéquat de la région, de la profondeur et du volume de sable dragué, si cette activité est autorisée à un promoteur privé. Ce qui soulève le risque de surextraction.

Enfin, les auteurs du rapport soulignent la question de la propriété publique. Le sable, disent-ils, appartient au domaine public et aucun intérêt privé ne devrait pouvoir se l'approprier et l'exploiter. Ils disent ainsi avoir estimé que la valeur commerciale des 1,5 million de mètres cubes de sable que le promoteur se propose d'extraire à environ Rs 1,125 milliard, ce qui donnerait des profits nets de Rs 451 millions. Rappelons que Beachcomber avait lui évalué les profits nets à "environ Rs 100 millions ou plus".

Un plan intégré pour satisfaire touristes et Mauriciens

En conclusion, les consultants recommandent cinq scénarios possibles, sur la base desquels ils formulent deux recommandations.

La première consiste à attendre que soit terminé l'Integrated Coastal Zone Planning and Management (ICZPM) avant de prendre une décision sur le projet d'hôtel. Ce qui pourrait prendre 2 à 3 ans.

La deuxième recommandation, celle pour laquelle penchent les consultants, propose un plan de développement intégré de la région de La Prairie, qui implique une reconfiguration de la région. En clair, ce plan impliquerait, au lieu d'un site pour la construction d'un grand hôtel, de pourvoir deux sites pour la construction de deux petits hôtels haut de gamme. Ces deux sites (de 5.5 et 4.5 hectares) se trouveraient au-delà de la ceinture des pas géométriques, sur des terrains privés. La grande extraction de sable prévue ne serait pas autorisée. À la place, une petite opération d'extraction pourrait être effectuée près de la plage, dans le double but d'approfondir une zone délimitée pour la baignade uniquement, et d'utiliser le sable ainsi obtenu pour reprofiler la plage. La région de la plage, elle, serait améliorée avec aménagement de parking, toilettes, centre nautique, lieux de ravitaillement, abris etc. Cette zone élargie, grâce notamment à une déviation de la route vers l'intérieur, serait proclamée plage publique. La route existante serait utilisée pour le beach traffic uniquement.

Les consultants considèrent que cette proposition constitue une option plausible pour le développement de toute la région de la Prairie et du Morne en tant que centre d'activité touristique. Ils estiment que cela ne causerait pas de dommages environnementaux, que cela ne mettrait pas en danger l'activité et la survie des pêcheurs, que cela ne présenterait pas d'inconsistance par rapport aux politiques officielles, alors que le projet de Beachcomber est incompatible ou en opposition à la plupart des politiques définies et affirmées par le gouvernement.

Ils mettent aussi en avant, au-delà, l'importance stratégique de La Prairie, aussi bien pour les touristes qui ne fréquentent pas les hôtels que pour les Mauriciens eux-mêmes. Et de mettre en avant le fait que même si la majorité de ceux interrogés dans le cadre de leur étude socio-économique se disent favorables à un développement hôtelier dans le sud-est, ils n'en demeurent pas moins 72% à vouloir que les hôtels ne soient plus construits directement sur la plage.

Une réunion interministérielle, présidée par le vice-Premier ministre, aura lieu demain pour notamment prendre les décisions qui s'imposent au vu de ce rapport. "En commanditant cette étude, le gouvernement a agi de façon responsable et compte bien aller jusqu'au bout de cette logique", nous déclarait hier le ministre de l'Environnement, Rajesh Bhagwan.

Le week end 11 mai 2003