JUAN CARLOS REY, l'ambassadeur de L'Union Européenne ne tarit pas d’éloges sur Maurice.


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Le pays a su tirer parti de la coopération avec l’Union européenne (UE). Toutefois l’ambassadeur de l’UE demande aux Mauriciens d’être réalistes. « Il faut remettre en question le Protocole sucre »
« Nous demandons qu’il y ait des blocs régionaux forts. Mais il faut se rappeler que la construction de l’Europe a pris cinquante ans. Nous ne pouvons pas demander aux pays africains de faire des miracles. »

Quel est le bilan de la coopération UE-Maurice ?
Nous célébrons cette année les trente ans de la coopération entre l’UE et Maurice. L’accord de Yaoundé II, les conventions de Lomé et l’accord de Cotonou ont été des éléments de développement non négligeables pour la République de Maurice. Le Protocole sucre a été un moteur inestimable dans le développement de votre pays. Néanmoins, il ne suffit pas d’avoir une contribution financière pour réussir. Il faut un véritable engagement des bénéficiaires et une stratégie de développement définie. Maurice a su réunir ces trois éléments. C’est ainsi que votre pays a connu la réussite.

Et aujourd’hui, parce que Maurice a connu cette réussite, il ne bénéficie plus des mêmes facilités accordées à certains de nos concurrents. N’est-ce pas une injustice ?
Je ne vois pas d’injustice. La situation actuelle est la conséquence des changements intervenus à l’échelle mondiale. Elle n’est pas le choix d’un bloc économique ou politique, elle est le résultat d’une décision adoptée par tous les membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dont Maurice fait partie. La fin des préférences ne veut pas dire la fin de tout. Il faut d’avance savoir se positionner dans ce nouvel environnement.

Même le Protocole sucre est menacé.
Le Protocole sucre doit être compatible avec les règles de l’OMC. Il est fortement attaqué par l’Australie. Il faut redéfinir ses conditions pour qu’il soit compatible. Il faut donc avoir le courage de le remettre en question.

Ainsi, nous devons apprendre à nous adapter à nouveau…
Maurice est un cas exceptionnel. C’est un pays phare dans la famille des pays Afrique Caraïbes Pacifique (ACP). Vous avez une capacité d’anticipation. La rationalisation dans le secteur sucrier en est un exemple. Vous prenez aussi des mesures pour résoudre les problèmes auxquels est confrontée l’industrie textile. Le ministre Cuttaree fait preuve de beaucoup de dynamisme pour défendre ce secteur.

Vous approuvez la proposition du ministre Cuttaree pour que des fonds de la Banque européenne d’investissement soient disponibles afin de soutenir l’industrie textile des pays ACP durant cette période de transition ?
C’est une initiative qui me semble tout à fait bien encadrée. Néanmoins, je me pose une question : le secteur textile-habillement est-il un cas à part ou peut-il être intégré dans le contexte global de la préparation des partenariats économiques? La Commission européenne a mis à la disposition des pays ACP, un budget global de 3 millions d’euros pour favoriser la préparation dans le cadre des partenariats économiques. Mais je serai ravi si les pays ACP parviennent à dégager des fonds spécifiques pour le secteur textile.

Mais l’industrie textile est un secteur très important pour les pays en développement.
Le textile-habillement représente 350 milliards d’euros. Les pays en voie de développement produisent environ 50 % des exportations textiles et 70 % des exportations du secteur habillement. Les enjeux en termes de pertes d’emploi sont non négligeables. Le marché européen a augmenté en moyenne de 6 % par an depuis 95. Maintenant, on parle de l’accord multifibre en 2005. Mais cela ne nous tombe pas dessus tout d’un coup. On était au courant du démantèlement de ces accords depuis des années.

Ne trouvez-vous pas que l’initiative Anything but arms parrainée par le commissaire Pascal Lamy favorisera nos concurrents et risque de mettre à mal notre situation économique ?
C’est un danger relatif. La performance de Maurice est telle qu’elle n’a rien à craindre des pays moins avancés (PMA). Les 48 PMA sont censés recevoir une considération spéciale, mais nous sommes également en faveur d’un traitement spécifique pour les petites économies insulaires. Cela est mentionné à l’article 89 de l’accord de Cotonou. De toute façon, Maurice fait preuve de dynamisme. La délocalisation de certaines industries vers Madagascar et le Mozambique est une initiative lucide. Vous profiterez du statut de pays moins avancés de ces deux États, dans le cadre d’un partenariat économique régional.

Mais vous savez que le commerce intrarégional demeure très faible.
Il y a l’exportation. 70 % du marché mondial de l’exportation du secteur textile-habillement sont destinés à deux marchés : l’Europe et les États-Unis. Je salue l’initiative Agoa. Elle offre la possibilité à des pays en voie de développement de diversifier le marché pour leurs produits.

L’UE encourage les initiatives de partenariat régional, mais le gros des investissements européens va en Chine. Que peut-on faire pour changer cette situation ?
Il faut casser le cercle vicieux. C’est vrai que dans le contexte de la globalisation, la question de compétitivité sera plus que jamais à l’ordre du jour. Seulement, il faudra voir le cadre de cette compétitivité. L’Europe n’acceptera pas une compétitivité basée sur la dégradation environnementale, le non-respect des dispositions des conventions de l’Organisation internationale du travail. On ne peut pas améliorer la compétitivité à n’importe quel prix. Ces questions qui avaient été écartées du débat à Doha, à la demande des pays en voie de développement, reviendront sur le tapis à Cancun.

À un moment, on avait senti une réticence de la part de l’Europe pour aider l’Afrique. On appelait cela le Lomé-fatigue. Est-ce toujours le cas ?
La globalisation est une rivière qui nous emporte. Nous sommes ravis de voir que l’Organisation de l’unité africaine a pris le modèle européen pour constituer l’Union africaine. J’ai appris qu’il y a des démarches pour une harmonisation entre la Southern African Development Community (SADC) et le Common Market for Eastern and Southern Africa (Comesa). C’est bien. Nous demandons simplement qu’il y ait des blocs régionaux forts. Toutefois, il faut se rappeler que la construction de l’Union européenne a pris cinquante ans. Donc, nous ne pouvons pas demander aux pays africains de faire des miracles.

Mais la consolidation des blocs régionaux n’affaiblirait-elle pas l’unité du bloc ACP ?
Pas du tout. D’ailleurs, dans un discours prononcé dans le cadre de la visite officielle du président du Ghana, le Premier ministre Sir Anerood Jugnauth a souligné la nécessité de consolider l’unité des ACP. Les 70 pays ACP et ceux de l’UE élargie constituent un bloc avec lequel il faudra compter dans les enceintes internationales. Il y a deux ans on disait qu’avec l’élargissement de l’Europe, l’Afrique allait être négligée, mais cela n’a pas été le cas. Au contraire, en plus de la contribution bilatérale des pays d’Europe, l’engagement de l’UE représente 50 % de l’aide au développement. Par ailleurs, l’UE soutient l’initiative du Nepad.

Quels seront les grands axes de la coopération UE-Maurice à l’avenir ?
L’objectif de la coopération sera de permettre à Maurice de se préparer à relever d’autres défis. Elle prendra la forme d’un soutien à l’élaboration des stratégies. L’approche classique est révolue. Il ne s’agit plus de dire « j’ai un savoir-faire, je produis une commodité ». Il faut savoir définir des stratégies pour s’adapter à un environnement qui change constamment.

Propos recueillis par Jérôme BOULLE

L'Express 11 mai 2003