Sanctuaire de Robert Edward Hart: La Nef de Souillac a été rasée


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La nouvelle paraissait incroyable, et pourtant elle est, hélas, vraie. La Nef, sanctuaire du poète Robert Edward Hart à Souillac depuis 1943, aussi connue comme La Maison de Corail, a été entièrement rasée. Devant initialement faire l'objet de réparations au toit, elle aurait été jugée dangereuse parce qu'en trop mauvais état par les techniciens du ministère des Infrastructures publiques et vient d'être complètement démolie. Si le ministre Ramdass affirme qu'il s'assurera que la DWC la reconstruira telle quelle, cette mesure ne manque pas de susciter révolte et inquiétude chez les défenseurs d'un patrimoine qui ne compte plus les atteintes irréversibles.

La nouvelle nous parvient mardi dernier au conditionnel : La Nef, la fameuse maison habitée par le poète Robert Edward Hart à Souillac depuis 1943, acquise par l'Etat en 1963 et convertie en musée en 1967, serait en train d'être en partie ou totalement démolie. Une nouvelle d'abord accueillie avec incrédulité. Comment, en effet, concevoir que puisse, et pour quelles raisons, être démolie cette petite habitation, dont le cachet réside dans une construction en elle-même spéciale et hors du commun en raison de l'utilisation de corail, ce qui lui a d'ailleurs valu l'appellation de Maison de Corail ? La Nef n'est-elle pas un lieu unique ? La Nef n'est-elle pas une partie reconnue de notre patrimoine, puisque l'Etat lui-même l'a transformé en "musée" qui peut être visité les jours de semaine et qui restitue l'habitat du poète ?

Des travaux estimés à Rs 1,7 million

Contacté, le ministre des Arts et de la Culture, Motee Ramdass, va aux renseignements. Et il nous informe que des travaux sont bel et bien en cours à La Nef. Selon le rapport obtenu, il ressort qu'un contrat fut alloué en juin 2000 à la Development Works Corporation (DWC) en vue de procéder à la réfection, voire au remplacement du toit qui coulait de toutes parts et qui contenait de l'amiante, matière qui n'est plus autorisée de nos jours dans les constructions. Toutefois, une fois la toiture enlevée, les ingénieurs du ministère des Infrastructures publiques devaient, d'après leur rapport, constater que toute la structure de la maison (dont ses murs composés d'un mélange de chaux, de sable et de corail) avait atteint un état tel qu'il serait impossible d'y poser un autre toit. "La maison était devenue dangereuse", nous dit-on.

Décision est en conséquence prise d'entreprendre des travaux de "réfection". C'est Mme Calleechurn de la DWC qui est désignée "Project architect". Coût estimé des travaux : Rs 1,7 million. En septembre dernier, tous les objets que contenait la maison sont transférés vers le Musée de Mahébourg. Les travaux commencent peu après. Mais alors que, du côté de la DWC, on parlait jeudi dernier de travaux de "consolidation" qui restaureront la maison "as it was" mais sans les fuites qui l'ont affectée, une visite sur place le même jour fait bien voir que la maison a bel et bien été rasée. Le ministre Ramdass, qui a tenu à venir lui aussi faire un constat de visu, dit que les ingénieurs de la DWC ont donné l'assurance que La Nef sera reconstruite dans son état originel. "Je compte personnellement m'en assurer à partir de là", nous déclare-t-il sur place.

Comment une telle décision a-t-elle été prise ?

Reste que l'on ne peut que se demander comment cette maison pourrait bien, justement, reprendre son aspect originel puisque, comme en attestent les piles de briques en ciment dans la cour, il est question de refaire une structure en béton. Suffira-t-il ensuite de "coller" du corail sur les murs pour se donner l'illusion d'avoir recréé La Nef à l'identique ?

"Comment ces travaux ont-ils été décidés ? Quelle expertise a été utilisée ? A défaut de posséder à Maurice les compétences à même de préserver cette structure qui fait partie de notre patrimoine, a-t-on au moins essayé de faire appel à de telles compétences qui existent par exemple à la Réunion ? S'est-on vraiment assuré qu'il était impossible de sauver cette maison en prenant des mesures palliatives au lieu de la raser purement et simplement ?", s'insurge le photographe Yves Pitchen, qui a été l'un des premiers à découvrir ce qui se passait à Souillac.

"Un inventaire photographique complet et professionnel a-t-il été effectué avant la démolition afin de s'assurer que l'on a au moins une base permettant de prétendre à restituer les choses en l'état ?", renchérit Tristan Bréville, directeur du Musée de la Photographie, qui possède personnellement une intéressante collection de photos prises à La Nef il y a quelques années et qui projetait de publier un ouvrage au sujet de cette maison unique tant par sa construction que par son atmosphère.

La Nef a été rasée. C'est un terrible sentiment d'impuissance, sentiment d'arriver trop tard, qui envahit celui qui, du bout de l'allée qui menait autrefois à la Maison de Corail, ne découvre plus qu'un tas de gravats et un bulldozer qui remue implacable son bras de fer sur fond de mer. Combien de temps encore de telles décisions concernant notre patrimoine commun pourront-elles continuer à être prises en tout petit comité ? Combien de temps encore devrons-nous assister impuissants à l'effritement graduel mais implacable de tout ce qui contribue, réellement, au cachet et à l'âme de ce pays?

 

11 Novembre 2001

Le Week End