Vagues de protestations sur nos plages…


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Une méconnaissance de la loi régissant nos pas géométriques provoque des conflits entre propriétaires de bungalows et pique-niqueurs. L'aventure " humiliante " d'un Mauricien vivant à l'étranger a relancé cette semaine la vieille polémique concernant l'accès à nos plages. Après la parution de notre article, la semaine dernière, l'ecriteau " Private Beach " a disparu à Péreybère...

Une vague de fond s'écrase sur nos côtes. Depuis la parution de l'article " Invitation sur la plage privée de Péreybère ", paru dans notre précédente édition, les réactions du public affluent. Le standard de Radio One a failli exploser cette semaine ; de nombreux appels ont ponctué les deux émissions d'Enquête en direct, consacrées exclusivement à la brûlante question : " Y a-t-il des plages privées à Maurice ? "

D'emblée, la réponse est non. D'ailleurs, la photo que l'express-dimanche a publiée, dimanche dernier, de la pancarte " Private Beach " n'est plus d'actualité. Des fonctionnaires du ministère des Terres et du logement, qui se sont rendus en début de semaine sur les lieux dans le but d'enlever cet écriteau illégal, sont rentrés bredouilles. L'écriteau avait déjà été enlevé. Vendredi, il était toujours invisible, comme l'atteste notre photo (voir ci-dessus). Le ministère des Terres a malgré tout ouvert une enquête pour situer les responsabilités dans cette affaire.

Au milieu de cette agitation, un fait est remonté en surface. La loi régissant les plages est méconnue, parce que pas assez vulgarisée. Ce qui provoque d'éternels conflits entre hôteliers, propriétaires de bungalows, pique-niqueurs, pêcheurs et touristes. À la police de Grand-Baie, on ne compte plus les dépositions liées à l'accès aux plages.

La singulière invitation de notre compatriote, Venen Paratian, à la plage de Pereybère n'en est qu'une autre illustration. En compagnie de sa famille, il prenait un bain à Pereybère quand un propriétaire de bungalow l'a invité à vider les lieux. Selon ce dernier, ils étaient sur une " plage privée ". Venen Paratian a catégoriquement refusé de partir, estimant être dans son droit. En relatant cette aventure, qu'il qualifie d'" humiliante ", il a relancé le vieux débat de l'accessibilité - ou plutôt de l'inaccessibilité - aux plages du pays.

L'État ne reconnaît aucune plage privée, comme le fait remarquer Rajen Khoobarry, Chief Surveyor au ministère des Terres. Les terrains bordant nos côtes sont tous du domaine public, comme le stipule le Pas Geometriques Act. De ces terrains, aussi appelés pas géométriques, certains sont loués à bail à des groupes ou à des particuliers. C'est sur ces terrains que sont construits les bungalows et hôtels pieds-dans-l'eau.

Mais beaucoup ont tendance à mal interpréter le terme " domaine public ", en faisant un amalgame avec " plage publique ". Michael Marie, cadre au ministère de l'Administration locale, explique que le pays compte au total 88 plages publiques. Ce sont des plages qui sont aménagées (toilettes, points d'eau, coin grill) par le gouvernement pour accueillir le public.

Public mais pas public…

Les autres " plages " sont certes du domaine public, comme le stipule la loi, mais ne sont paradoxalement pas " publiques " pour autant. Explication : pour les pas géométriques loués à bail, le droit de jouissance revient logiquement à la personne qui détient le contrat de location. Le terrain de l'État qu'il loue s'étend jusqu'à la trace laissée par la marée haute (High Water Mark). Pareil terrain est d'une profondeur minimale de 81,21 m à partir de la marée haute. Sans l'autorisation du locataire, l'accès sur le terrain loué est interdit (voir infographie).

" Mais la mer appartient à tout le monde ! ", insistait vendredi matin un auditeur de Radio One. Certainement. " La partie qui n'est pas louée, donc accessible à tous les Mauriciens, se situe après la marque de la marée haute sur la plage et se prolonge jusqu'à l'horizon. Le public peut marcher librement sur cette bande qui varie en fonction de la marée ", souligne Ganesh Naidoo, Principal Surveyor au ministère des Terres. Que se passe-t-il quand la marée monte ? Si on respecte la loi, on doit attendre dans l'eau, le temps que le niveau de la mer baisse à nouveau… En résumé : on peut circuler librement après la High Water Mark et on peut nager n'importe où en toute légalité. Mais certainement pas en toute sécurité parce qu'à certains endroits de l'île, surtout là où il n'y pas de lagon, la mer est dangereuse…

La Beach Authority, une émanation du ministère de l'Administration locale, a pour but de gérer nos plages. Un dossier important (longtemps enfoui dans les tiroirs) auquel s'attelle cet organisme concerne l'accès aux plages, déclare Zaida Lallmahomed. Selon la loi, il doit y avoir un accès public aux plages tous les 500 mètres. Or, dans la pratique, tel n'est pas le cas. Dans le Nord, on roule bien souvent plus de trois kilomètres avant de trouver une impasse avec le bleu-vert du lagon au bout.

Entre-temps, le public est contraint de se rendre sur les plages publiques, qui sont surpeuplées les week-ends. Une poignée de Mauriciens profitent des pas géométriques. De ces locataires, on a entendu deux types de raisonnement. Il y a le locataire jaloux de ses prérogatives qui dit ceci : " Je m'acquitte auprès de l'Etat d'une location annuelle. Et récemment, on nous a imposé une Campement Site Tax. Malgré ces frais, il y en a qui viennent sur nos terrains et qui ne veulent pas comprendre les délimitations stipulées par notre contrat. Nous aussi, nous avons des droits. Il faut les respecter. Et non pas venir là où nous payons pour faire du désordre… "

Il y a aussi le locataire gêné par rapport à la majeure partie de ses compatriotes : " J'ai eu de la chance d'avoir dans les années 70 un bail pour un terrain au bord de la mer. J'ai construit une belle petite maison et je me réveille tous les jours en face de la mer. Cette faveur m'a été accordée en raison de mes appartenances politiques ; j'étais proche d'un leader de parti, aujourd'hui décédé. Mais quand je vois les autres Mauriciens qui doivent se rendre sur les plages publiques, je me sens gêné. C'est discriminatoire envers ceux qui n'ont pas eu de bons contacts au bon moment. Je ne serai pas contre le fait que le gouvernement, par équité, ne renouvelle pas mon contrat et rase toutes les propriétés privées contre dédommagement… "

En attendant que cet éternel conflit soit tranché, ce qui relève des politiques, d'autres pavés seront jetés dans la mer. Le gouvernement enchaînera, lui, ses opérations " Anou alle la mer "…

Nad SIVARAMEN

 

Venen Paratian : " Nous ne sommes pas des bouées "

" Comment peut-on accepter que le public n'ait le droit de circuler qu'entre les marques de la marée basse et de la marée haute ? Que se passe-t-il au moment de la marée haute ? Sommes-nous contraints de marcher dans l'eau ? Sommes-nous des bouées appelées à flotter devant les belles résidences pieds-dans-l'eau ? " Venen Paratian, qui vit à Genève, est venu, le temps de ses vacances, soulever cette vieille polémique.

Il estime que le Pas Géométriques Act est discriminatoire envers la plupart des Mauriciens et en privilégie une poignée.

" Le problème d'accès à la plage n'est toujours pas réglé, malgré de fréquentes promesses du ministère compétent. Les Mauriciens ont besoin de loisirs et ce n'est pas normal qu'on limite leur droit d'aller à la plage. "

Venen Paratian, qui rentre à Genève le 16 janvier, se propose de créer un groupe de pression pour " la libération de nos plages. On pourrait appeler l'association, Groupe 88 à cau-se des 88 plages publiques existantes. "

Les baux expirent en 2020

La plupart des baux accordés à des particuliers pour la construction des bungalows pieds-dans-l'eau expirent en 2020. " Certains ont déjà expiré, mais nous ne les avons pas encore renouvelés. Toutefois, les locataires occupent toujours les terrains, en attendant une décision du gouvernement ", explique un cadre du ministère des Terres. Selon lui, ce sera " une décision politique difficile à prendre vu que ceux qui ont obtenu le contrat de bail sont des proches des partis politiques. " Si ces baux sont renouvelés en 2020, les heureux bénéficiaires pourront encore en jouir pendant 40 longues années…

L'Express 12 janvier 2003