LIEUX DE CULTE SUR LES TERRES DE L'ETAT: Une vague religieuse déferle sur le littoral


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157 édifices, dont 71 dans l'Est recensés par "l'express-dimanche"

Le pied dans l'eau fait rêver. Pas seulement les hommes mais aussi les dieux. Un relevé effectué par la rédaction de l'express-dimanche cette semaine permet de recenser 157 structures religieuses, d'accès facile et visibles de la route alors que le ministre des Terres, Mukeshwur Choonee, fait mention de 131 structures illégales sur 30 sites. Toutes les régions de l'île en sont pourvues, mais l'Est affiche de manière plus flagrante sa religiosité.

On dénombre entre Rivière-du-Rempart et Mahébourg, pas moins de 58 lieux de culte sur les pas géométriques. C'est d'ailleurs dans l'Est que la destruction d'un site illégal par la police a eu lieu à Palmar le 26 septembre. L'endroit ne sera pas pour autant dépourvu de sanctuaires : à 10 mètres, deux temples et un couvent des Brahma Kumaris font face à la mer. Plusieurs de ces constructions en dur, de toutes les tailles, sont visiblement récentes ou ont été réhabilitées, voire agrandies, il y a peu. A Grande-Rivière-Sud-Est, à la Fish Landing Station, Maheshwar Bahadoor, le président de la société gérant le Ganga Maya Mandir, explique : "Mandir ine créé en 1979, mais li ti tipti. Ine refaire li ek ça l'année là noune fer inauguration." A ses côtés, s'étalent trois autres structures de différentes confessions.

Invitation à la sérénité

A Pointe-des-Lascars, un superbe et vaste parc spirituel, situé sur mer et rivière, invite à la sérénité. Mais, prudence au dévot âgé qui s'aventure sur les rochers glissants de Roches-Noires où deux colonnes contiennent des divinités. Qui ne connaît le bel ashram de Poste-de-Flacq situé sur l'îlot Goyave-de-Chine ? Lieu très fréquenté qui souffre, selon le conseil de district de Moka-Flacq, d'une tare : aucun permis de construction n'a été octroyé pour cet ensemble de bâtiments, inauguré la 19 octobre 1986 par le Premier ministre Sir Anerood Jugnauth.

A Anse Jonchée, deux structures "ine construire moins ki un an", dit un habitant, alors que deux autres "dépi longtemps." A Grand-Sable, au bord de l'eau, le terrain a été défriché et un mur de clôture est en construction autour d'un lieu de culte également en construction. A Quatre-Sœurs, un vaste site pied dans l'eau abrite non seulement idoles et structures, mais aussi des briques, macadams et pochettes de ciment : la rénovation va bientôt s'effectuer. Un fidèle hésite à en parler et finit par brouiller les pistes : "Dépi boucoup létemps existé ça. Capave ène 10 ans. Non, ène 50 ans passés. Nou banne grands dimounes ki ti créé ça."

Une tension règne dans la région et un responsable à GRSE, hanté par la destruction à Palmar, s'énerve : "Mo dire ou franchement, Choonee pas conne garde so dignité." A Poste-Lafayette, où se dresse fièrement une grotte récente, Ram, un pêcheur, s'écrie : "Si Choonee vine ici, calotte, coup de pieds li pou gagné."

Les rumeurs enflent

Au Sud, le temple saccagé lundi soir sur la plage de Rivière-des-Galets a bouleversé le village. "C'est un massacre. Ils ont enlevé la murthi [idole], l'ont détruit et la police en a retrouvé des morceaux à Pomponnette. Ils ont aussi jeté de l'essence et mis le feu au temple," dit Rajendra Puddoo, secrétaire de la Chamouny Marathi Vishwanath Mandir Association. Il affirme que la première idole y a été placée en 1973 et que la construction de la plate-forme bleue a débuté en 1974 grâce à une aide financière du conseil de district de Grand-Port-Savanne. C'est le troisième acte de vandalisme sur ce lieu depuis le début de l'année, dit-il alors que la police déclare soupçonner "une bande de drogués".

Mais les rumeurs enflent et se répandent. "Mo tanne dire dans St-Félix, ène statue Hanuman ine crasé ek dans Chamouny, zotte ine mette difé ek statue Kali", dit l'un d'entre eux. A St-Félix, aucun habitant n'est en mesure de confirmer ces propos. Une vingtaine de lieux de culte sont relevés dans le Sud, dont 9 sur les pas géométriques. Rivière-des-Galets en compte 6 sur les pas géométriques à proximité du cimetière et Le Bouchon, trois. Une association religieuse possède un bâtiment imposant en face du jardin Telfair de Souillac.

Le district de Rivière-Noire n'en possède qu'une demi-douzaine sur les plages bien que la région en compte plus d'une quarantaine dans les terres. On en trouve sur les plages d'Albion, Tamarin, Baie-du-Cap et Baie-de-Macondé. Aucune ne semble de construction récente, même si certaines ont subi des liftings. Elles font partie du décor. "Le temple est dans un coin discret et cela ne me gêne pas", commente un surfeur à Tamarin. Même son de cloche à Albion, où un habitant souligne toutefois que "le seul ennui, c'est que certains dévots laissent les restes de leurs offrandes, ce qui enlaidit l'endroit".

Au Nord, d'où a pris naissance la polémique autour du squatting religieux avec l'affaire de l'Ananta Maa Mandir de Grand-Baie, 23 structures se trouvent sur les plages entre Baie-du-Tombeau et Poudre-d'Or. Pointe-aux-Piments compte deux structures et à Trou-aux-Biches - dont la grotte serait bâtie sur le site d'une ancienne chapelle détruite par un cyclone, des sièges ont été aménagés par les fidèles qui préservent farouchement ce lieu. "Les forces vives ont voulu déplacer la grotte pour y installer une marina, mais on s'y est opposé", témoigne un habitant.

A Grand-Baie, quatre sites religieux de différentes confessions sont à proximité des Pas géométriques. Celui aménagé sur des rochers au bord de l'eau est au centre d'une controverse. Les forces vives ont fait circuler une pétition réclamant sa démolition; des manifestations ont eu lieu pour son maintien. Cap-Malheureux se vante de son église au toit orange et à Anse-la-Raie, la construction d'un mandir est en cours. Poudre-d'Or est le mieux pourvu avec six structures.

Hormis l'Ouest - dont le président du conseil de district, Khemraz Orthoo affirme fièrement : "Nous n'avons pas de prolifération de structures religieuses car des actions légales sont entreprises dès qu'une structure ne détenant pas un permis est notée" - les milieux politiques sont embarrassés par ce dossier. Sookdeo Seepargauth, vice-président du conseil de district du Sud, refuse toute déclaration : "Mo péna aukène renseignement lor ça sujet là." A l'Est, Dharmanand Groodoyal, président du conseil de district de Moka-Flacq, souligne que "la plage, maintenant, c'est Beach Authority ki occupé" et finit par se dire "d'accord avec politique gouvernement". Son opinion : "Pas capave mette structure n'importe cotte ça", mais "cé ki ti la dépi avant, nou pas capave détruire li". Sans précision.

Au conseil de district du Nord, on souligne, sous couvert de l'anonymat, que toute personne désireuse de construire un bâtiment doit détenir un permis de développement, que les contrevenants sont avertis de cesser leur activité et qu'en cas d'obstination, un ordre de démolition peut leur être servi. Ailleurs, on se débarrasse du bébé encombrant. Viren Ramdun, président de la Hindu House, estime qu'il faut laisser le soin à l'Etat de régler la question des lieux de culte sur les plages alors que Somduth Dulthamun, président de la Sanathan Dharma Temples Federation, se refuse à tout commentaire.

Qu'à cela ne tienne, le numéro 4 du gouvernement, Pravind Jugnauth, prend le taureau par les cornes et pose, cet après-midi, la première pierre d'un temple à La Tour Koenig.

Vel MOONIEN
Valérie VENCATACHELLUM


Concentration
à Pointe-aux-Piments

D'après un recensement effectué par les officiers des Administrations locales, 131 structures religieuses illégales sont réparties à travers le pays. Selon Gaj Pyndiah, le président de la Beach Authority , il y a une concentration de ces structures illégales sur la plage de Pointe-aux-Piments. Une dizaine d'entre elles ont été érigées sur de gros rochers. La tâche de les faire enlever des plages incombe à la Beach Authority. Quatre structures ont été enlevées par cette dernière jusqu'à présent. Gaj Pyndiah affirme qu'il privilégie le dialogue avec les différentes associations religieuses. "Après un premier contact avec les associations religieuses, nous constatons que la plupart d'entre elles se montrent compréhensives. Elles ont accepté de faire enlever les structures." Les choses vont dans la bonne direction, ajoute-t-il, et si besoin est, la Beach Authority pourra les aider à les faire enlever. Cependant, celle-ci fait face à un problème de taille. Elle n'arrive pas à retracer les propriétaires de bon nombre de ces structures illégales. "Même les associations religieuses ignorent qui les ont érigées."

Gaj Pyndiah compte faire activer les choses après la Durga Pooja vers le 15 octobre. Actuellement, une série de prières est destinée à la déesse hindoue Durga.

Bindu BOYJOO

 

 

 

QUESTIONS À…

MOOKHESSWUR CHOONEE, ministre du Logement et des terres

"Le dialogue et la compréhension doivent prévaloir"

> Harish Boodhoo vous accuse de "parti-pris" et se demande si la démolition des lieux de culte est une priorité du gouvernement ?

"Chaque cas de lieu de culte illégal est traité individuellement. Avant de procéder à une démolition, nous prenons toutes les mesures afin que tout se passe dans l'ordre et la légalité. Il y a des organisations religieuses qui prennent les devants et déplacent les lieux de culte contestés. Nous ne pouvons prétendre régler tous les problèmes d'empiètement sur les plages publiques mais nous n'allons pas tolérer de nouvelles constructions illégales. À Palmar, toutes les mesures requises ont été prises, dont un rituel pour le déplacement du lieu de culte par un religieux. Nous ne menons pas une politique de deux poids, deux mesures. Nous ne prenons jamais de décision à la légère.

> Il existe des structures légales sur les Pas géométriques. Qu'est-ce qui justifie une construction et pas une autre ?

Normalement aucune construction n'est permise sur les Pas géométriques sans l'autorisation par écrit du ministère de tutelle. Suivant cette logique il y a eu dans le passé certains cas où des baux renouvelables régulièrement ont été octroyés à certaines sociétés religieuses. C'était à la discrétion du ministère de juger du mérite de la demande. La Section 24 (1) du Pas Géométriques Act est très explicite à ce sujet : "No person shall take possession of, encroach upon, cultivate or put up any building or other structure on any part of any Pas géométriques without the express authorization in writing of the Minister." Tout contrevenant est donc perçu comme étant un squatter.

> Vous dites que la décision de démolir ces structures illégales sera prise au cas par cas. Quels seront les critères utilisés ?

Le 25 juillet 2001 est le "cut-off date" pour le squatting. Toute structure érigée illégalement sera automatiquement démolie. Mais pour les structures religieuses, étant donné la nature sensible de la question, on essaiera de trouver une solution à l'amiable. Pour cela, je lance un appel au dialogue et à la compréhension des responsables. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait arriver à un consensus dans l'intérêt national. Déjà deux grottes ont été déplacées par leurs responsables à Grand-Gaube et à Mahébourg. A Pointe-aux-Sables, la raison et le dialogue ont primé. Je souhaite que d'autres suivent l'exemple.

> Votre ministère a décidé de ne tolérer aucune nouvelle structure religieuse illégale sur les plages. Quelles sont les sanctions prévues dans la loi en cas d'infraction ?

Des sanctions légales sont prévues à la section 24 (5) et (7) du Pas Géométriques Act. Si un squatter ignore la "notice to squatter" apposée sur la structure décriée, il s'expose à une amende ne dépassant pas Rs 1 000 et à une peine de prison ne dépassant pas trois mois. S'il récidive après la démolition par les autorités, il s'expose à une amende ne dépassant pas Rs 5 000 et à une peine d'emprisonnement ne dépassant pas trois ans.

Patrick YVON

DÉMOLITION DES LIEUX DE CULTE

Boodhoo défie Choonee

Le bras de fer que la démolition des lieux de culte érigés illégalement sur les Pas géométriques a suscité n'est pas prêt de se terminer. Alors que le ministre du Logement, Mookhesswur Choonee, veut en finir avec le squatting, Harish Boodhoo prend fait et cause pour les dévôts de Palmar à qui une démolition aurait causé préjudice. Pour lui, les choses ne peuvent s'arrêter là.

Harish Boodhoo fera part de ses intentions le 20 octobre dans un meeting à La Louise. "Maurice est un pays fragile. Il faut s'armer de prudence avant de toucher aux traditions et à la religion", a-t-il indiqué lors d'une rencontre avec la presse vendredi. Dans l'assistance, des habitants de Palmar, dont Parash Sohraye, un des principaux animateurs du Shri Krishna Ashram, organisation ayant installé le lieu de culte.

Harish Boodhoo a souligné que, selon la tradition, l'installation ou le déplacement d'un lieu de culte est précédé d'une cérémonie. Il regrette que, dans le cas de Palmar, le gouvernement ait choisi la manière forte pour le détruire.

"On est assis sur un volcan", a aussi indiqué Harish Boodhoo en se référant à l'incident de Rivière-des-Galets, où un lieu de culte a été profané. La situation créée autour de la démolition des lieux de culte a pris selon lui une telle ampleur que, même s'il est établi que l'acte de profanation est l'œuvre de voyous, il sera difficile de calmer les passions.

Il ajoute que la démolition des lieux de culte a créé une perception selon laquelle seuls les lieux de culte d'une communauté de croyants sont visés. Il se demande aussi si la démolition des lieux de culte est une priorité du gouvernement. "Ils ont transformé le pays en un laboratoire et utilisent la population comme cobaye." Il s'interroge sur le nombre de cas d'empiètement sur les terres de l'Etat non résolus jusqu'ici. Harish Boodhoo met au défi le ministre Choonee de publier la liste de tous les cas d'empiètement recensés par son ministère.

Harish Boodhoo a sévèrement dénoncé le gouvernement pour avoir laissé impuni un groupe d'hommes qu'il associe à une milice populaire et qui, selon lui, n'hésite pas à semer la terreur. Harish Boodhoo a raconté comment lors d'une réunion à Palmar, il a été insulté, provoqué et menacé de mort par ce groupe d'hommes. "Chaque jour réserve son lot de surprise, d'ironie et de paradoxe. Je me demande ce qui se passera si chaque communauté se dote d'une milice populaire ?"

Lindsay PROSPER

EGLISE CATHOLIQUE

Sept grottes illégales

Selon une liste de la Beach Authority au Diocèse de Port-Louis, sept grottes illégales ont été répertoriées sur le littoral. Elles se trouvent à Pointe-aux-Piments, Rivière-des-Créoles, Le Bouchon, Beau- Vallon, Grand-Gaube, Palmar et Pointe-du-Diable. Celles de Mahébourg et de Grand-Gaube ont été récemment déplacées avec l'aide des villageois. "Des pourparlers sont en cours avec les paroissiens et les prêtres de ces localités pour déplacer les autres grottes", a expliqué à l'express-dimanche, Marina Ythier-Jacobsz, porte-parole de l'Evêché. Elle précisé que "les autres grottes ont été érigées dans la légalité" car "l'illégalité ne saurait être tolérée."

P. Y.

PARLEMENT

Le squatting religieux au Question Time
Les structures illégales sur les Pas géométriques feront l'objet de trois interpellations. La première émane du député James Burty David, qui demande au ministre du Logement et des terres si son ministère a fait un relevé de ces structures sur notre littoral et s'il compte en circuler la liste. Le député Balkissoon Hookoom demande au ministre les raisons de l'opportunité de la démolition de la structure illégale sur la plage publique de Palmar. Le Whip de l'opposition, Arvin Boolell, demande toujours au ministre Choonee si les requêtes pour des terres de l'Etat d'avant mars 2001 seront examinées.

 

L'Express 13 octobre 2002