Peter Goldsmith, président de la Tourism Authority "Le secteur informel du tourisme est en voie de réglementation"


Retour: Nouvelles Locales / Tourisme

Peter Goldsmith, président de la Tourism Authority "Le secteur informel du tourisme est en voie de réglementation"

Savez-vous que le secteur informel du tourisme mauricien génère plus d'un milliard de roupies par an et compte entre 5000 et 7000 chambres alors que le secteur formel ne dispose que d'un peu moins de 10 000 chambres ? Pour pallier la situation le ministère du Tourisme a fait promulguer le Tourism Act de 2002 dont une des clauses fait obligation aux propriétaires des établissements - villas, campements, appartements, guest houses - du secteur informel de se faire enregistrer. Nous sommes allés demander à Peter Goldsmith, président de la Tourism Authority, les résultats de cet enregistrement, dont le délai a expiré en fin de semaine. Dans l'interview qui suit, il explique la philosophie de cette démarche et la réaction des opérateurs concernés.

Cela fait des années que les différents ministres du Tourisme parlent de réglementer le secteur informel du tourisme - les campements, bungalows et appartements loués aux touristes et se gardent de le faire. Qu'est-ce qui a changé, cette fois ?

Je crois qu'on peut dire que le ministre Bodha a saisi le taureau par les cornes, a soumis le dossier au cabinet, a fait adopter le projet de loi au Parlement, le Tourism Act 2002, et l'a fait mettre en pratique. Comme vous l'avez souligné, beaucoup en ont parlé dans le passé et ne sont pas allés plus loin, en raison sans doute de lobbies qui s'y opposaient avec force. Sur ce sujet, il faut reconnaître que le ministre et le gouvernement se sont laissés guider par une réflexion reposant sur la logique. Pourquoi est-ce qu'on réglemente le secteur sucre et le secteur textile, par exemple, et ne fait-on autant pour le tourisme. La régulation n'est pas un obstacle au développement d'une industrie mais au contraire lui permet de mieux fonctionner.

Les opérateurs du secteur informel avaient, jusqu'à la fin de cette semaine, pour se faire inscrire selon les dispositions du Tourism Act. D'après mes informations, seulement cent des plus de sept cents opérateurs informels, pour ne pas dire illégaux, se sont fait enregistrer. Comment expliquez-vous cette, disons, résistance ?

Il faut, je crois, voir les choses dans leur contexte. Il y a eu, au début de l'année, un communiqué invitant les opérateurs du secteur logement du tourisme à se faire enregistrer. Cette réticence - je préfère ce mot dans ce cas précis - de ceux qui doivent se faire enregistrer découle selon moi d'une mauvaise interprétation de cet exercice. L'objectif de cet enregistrement est très clair. Il est connu que le secteur informel du tourisme mauricien compte plusieurs milliers de chambres qui sont louées aux touristes. Leur nombre est estimé entre 5000 et 7000 chambres alors que le secteur formel compte un peu moins de 10 000 chambres. Les chambres du secteur informel sont de qualité très variable. Le but de l'enregistrement est de permettre à ceux qui veulent faire du tourisme selon les normes au niveau des guest houses, des bungalows, appartements et campements de participer pleinement à l'industrie touristique en tant que professionnel. Cet exercice ne vise pas à punir ou à utiliser les moyens de rétorsion mais est une invitation à la participation.

Mais cette entrée officielle dans le secteur formel sera assortie, j'imagine, d'une taxe, d'une licence, de la TVA. Est-ce que ce n'est pas cet aspect fiscal qui fait résister les opérateurs du secteur informel ?

Si le gouvernement voulait employer des moyens de rétorsion, il n'aurait pas lancé une invitation à l'enregistrement. Il se serait contenté de faire faire un recensement des bungalows, campements et autres appartements du secteur informel, de faire questionner les propriétaires et de les taxer. L'approche qui a été choisie pour cet exercice est très démocratique. C'est une invitation à se joindre au secteur formel de l'industrie pour bénéficier de tous les avantages qui sont offerts. Nous avons établi des normes pour les nouveaux opérateurs de la petite hôtellerie et autres tourism residences pour assurer une qualité certaine du produit Maurice dans ces gammes.

Et qu'allez-vous faire des chambres déjà existantes ?

Nous leur proposons toute une série de "guidelines" pour leur permettre de se mettre au niveau requis. La contrepartie consiste à bénéficier, une fois enregistré, de l'accès à des emprunts à des conditions favorables auprès de la Banque de Développement pour monter en gamme. Ils bénéficieront également d'un panel d'architectes pour éventuellement transformer leur produit existant de manière à le faire entrer dans les normes requises. Je tiens à dire que cela prendra un certain temps. Nous n'allons pas changer les choses du jour au lendemain, mais il est important pour l'image de l'industrie que la qualité de son produit soit améliorée. Dans son ensemble, pas seulement à son sommet. Nous allons accorder un moratoire pour que les nouvelles normes soient mises en place.

Quel sera la durée de ce moratoire ?

Il n'a pas encore été fixé, mais je peux dire qu'il sera raisonnable et réaliste pour permettre aux propriétaires de prendre les dispositions nécessaires. Je tiens également à souligner un fait très important : les opérateurs vont continuer à opérer après l'enregistrement de leur établissement.

Le délai d'enregistrement sera repoussé de quelques semaines pour permettre aux opérateurs de bien comprendre ce que nous sommes en train de faire. Nous sommes conscients que toute action à sens régulatoire se confronte à une réticence, pas forcément voulue, des gens qui, étant dans le doute, préfère attendre. Compte tenu de ce fait, nous nous attendions à une réticence

Eu égard au nombre des inscrits, on peut même dire que c'est de la résistance, Peter Goldsmith.

Je préfère parler de réticence et d'appréhensions. L'appréhension est surtout fiscale. Les Mauriciens ont toujours eu une appréhension vis-à-vis de l'Income Tax alors que nous avons ici un système fiscal des plus raisonnables, le taux d'imposition ne dépassant pas les 25%. Je pense que l'objectif d'un opérateur est de se pencher sur comment gagner de l'argent plutôt que sur comment ne pas payer la taxe. Il vaut mieux se concentrer sur comment gagner plus plutôt que de faire des économies de bout de chandelle pour payer moins. À Maurice, comme partout dans le monde, on associe le terme régulation à taxation, à imposition de charges et toutes sortes de mesures qui viennent déranger une opération rémunératrice. Une opération qui, dans le cas qui nous occupe, rapporte depuis un bon moment. Nous ne voulons pas interrompre cette opération qui a sa place dans l'industrie touristique, mais l'intégrer dans le cadre d'un secteur régulé.

Qu'allez-vous faire si la résistance ou - pour vous faire plaisir - la réticence à l'enregistrement continue ?

Une réticence à la loi peut être comprise mais pas une résistance. Il y a une loi qui a été votée et qui prévoit que toute infraction entraîne des mesures punitives. Nous ne voulons pas en arriver à ce stade. Le Tourism Act prévoit, par exemple, une amende pour ceux qui contreviennent à la loi, qui va jusqu'à Rs 200000. C'est un mécanisme prévu mais nous ne souhaitons pas en arriver à son exécution.

Qu'allez-vous faire des produits qui sont à la limite de l'acceptable, comme ces petites chambres dans des blocs en béton situés à deux kilomètres de la plage vendus comme des bungalows individuels pieds dans l'eau.

Nous recevons beaucoup de plaintes à ce sujet. Il est un fait que pas mal de touristes achètent des produits par internet et quand ils débarquent ils se rendent compte que la photo de la publicité ne correspond pas à la réalité. Cela a été rendu possible du fait qu'une partie de l'industrie a évolué pendant des années en dehors de tout cadre régulatoire. Ce n'est plus possible. Le tourisme est tellement important dans l'économie nationale pour que nous imposions un niveau acceptable pour le marché. Avec la régulation, ce genre de problème n'existera plus dans la mesure où tous les établissements seront répertoriés.

Arrêtons de tourner autour du pot : ceux qui ne correspondent pas aux normes devront, à terme, fermer boutique ?

Je nuancerai, si vous le permettez : ceux qui ne pourront pas se conformer aux normes pourraient, éventuellement, avoir à disparaître.

Mais il n'y a pas que les gargotes dans le secteur informel où certains se sont créés de petits empires ou de petites chaînes de location au fil des années. Est-ce que les propriétaires de ces petits groupes sont plus enclins à se faire enregistrer que les individuels ?

Je crois pouvoir dire qu'ils font partie de ceux qui ont tout de suite compris les avantages attachés à la réglementation. Ils se sont rapidement fait inscrire. Ceux qui possèdent des villas de luxe - prisés par une clientèle internationale - seront encouragés à développer ce genre de produits. Il existe déjà à Maurice des villas louées entre trois et quatre milles euros par jour. Il faudrait que ce secteur fasse partie de l'industrie locale et doit donc être enregistré. J'aimerais souligner qu'il existe également des petits produits modestes qui sont absolument impeccables.

La réticence à l'enregistrement vient surtout généralement de ceux qui craignent de ne pas pouvoir respecter les normes établies. Il ne faut pas craindre d'aspirer à une amélioration de qualité. Cela prendra du temps pour appliquer les critères de manière pragmatique. Nos inspecteurs visitent les établissements qui se sont fait inscrire et je dois faire ressortir que nous avons déjà eu de très bonnes surprises. Nous avons découvert des produits nouvellement enregistrés largement au-dessus des normes établies et d'autres qui ne le sont pas. Mais c'est là que nous offrons des possibilités d'amélioration, car nous ne sommes pas uniquement un bureau de contrôle mais également un organisme pour aider et guider le secteur à améliorer le produit.

Disposez-vous de suffisamment de personnes pour faire les enquêtes ?

Nous avons une très petite équipe pour le moment et sommes en train de développer la structure de l'autorité elle-même. Nous allons plus tard émettre des licences et collecter les revenus de ces licences.

Quels seront les montants des licences dans le secteur hébergement de l'industrie du tourisme ?

Ils n'ont pas encore été fixés. Nous n'avons pas encore établi un chiffre absolu. Nous sommes en train de discuter de la question au sein du Tourism Authority mais je pense pouvoir dire que les licences seront équitables et raisonnables

Par rapport à quoi ?

Par rapport à la taille de l'établissement, à sa gamme, à la clientèle à laquelle il est destiné. Cela va faire des coûts additionnels pour l'opérateur qui aura à le récupérer auprès de la clientèle. Le tout enclenche un mécanisme d'amélioration. Un opérateur peut profiter de son entrée dans le secteur informel pour augmenter la qualité de son produit en achetant, par exemple, des climatiseurs grâce aux prêts bancaires auquel il ne peut pas avoir accès actuellement. Ce sera une licence renouvelable annuellement dont le montant sera calculé, selon toute probabilité, sur le nombre de chambre ou à l'unité dépendant du produit. Ce sera un montant raisonnable que les propriétaires pourront rapidement récupérer à travers leurs tarifs de location. Nous n'avons aucune intention d'atrophier une industrie qui fonctionne bien dans l'informel. Nous voulons au contraire leur donner les moyens d'entrer dans l'industrie pour la renforcer.

Nous ne voulons exclure personne mais tout le monde aura à participer dans un cadre défini.

En fin de compte, vous êtes en train de commencer un exercice de classification de l'hôtellerie mauricienne.

C'est exact, mais il ne faudrait pas confondre entre classification et "grading". Il existe déjà un grading commercial décidé par les tours operators dans leurs brochures. La classification que nous allons mettre en place débutera avec les hôtels très haut de gamme, la gamme moyenne, les petits hôtels, les guest houses, les self catering. Puis, nous nous pencherons sur la classification des restaurants depuis la haute gastronomie jusqu'aux fast food. Dans tous les cas, et à tous les grades ou niveaux, nous allons œuvrer pour le respect de la qualité.

Que représente en terme financier le turn over du secteur informel par rapport au secteur formel dans l'industrie touristique ?

Le turn over de l'industrie touristique pour 2001 était de Rs 21 milliards. Il est estimé que celui du secteur informel était, pour la même année, de Rs 1 milliard. C'est une somme considérable. Mais il ne faut pas croire que le but de l'opération ne vise qu'à faire rentrer dans les caisses de l'État les sommes qu'il ne récolte pas pour le moment. Nous voulons encourager le secteur informel à se professionnaliser. Nous voulons qu'ils soient présents et reconnus et s'organisent pour contribuer à améliorer l'ensemble de l'industrie. Une fois que les opérateurs se seront rendus comptes des avantages, à long terme, de l'enregistrement, je pense que la réticence sera remplacée par une réaction plus positive. On ne peut plus faire du tourisme en amateur, à la petite semaine dans un pays comme Maurice. L'enregistrement offre non seulement un immense potentiel d'amélioration du produit mais également de son expansion.

Est-ce que la reconnaissance du secteur informel n'est pas en contradiction, quelque part, avec la politique déclarée de faire de Maurice une destination touristique haut de gamme ?

Maurice est une destination haut de gamme, c'est un fait. Mais il existe aussi des touristes qui achètent un billet sec pour venir à Maurice en raison de son image de marque. Nous n'avons aucune intention de les empêcher de venir à Maurice, mais nous souhaitons qu'ils aillent loger dans des endroits reconnus. Il y a un pourcentage important de touristes qui viennent à Maurice, qui ne logeront jamais dans la grande hôtellerie. Nous voulons qu'ils soient logés dans des établissements plus modestes mais bien tenus, selon des normes professionnelles. Soyons clairs : nous ne pourrons jamais effacer de la carte touristique de Maurice le secteur informel. Autant le réguler, le contrôler et l'intégrer dans l'industrie. L'enregistrement est le premier pas de la reconnaissance officielle. Il témoigne du désir de l'opérateur d'intégrer l'industrie, de se faire reconnaître et, quelque part, de ne plus travailler dans l'illégalité.

Ne peut-on pas craindre que cette Tourism Authority devienne à terme un autre corps para étatique avec ce que cela peut impliquer en terme de lenteur administrative ?

Non. Je crois qu'il faut plus regarder du côté de la Mauritius Tourism Promotion Authority qui, tout en faisant partie du ministère du Tourisme fonctionne très bien et remplit pleinement son rôle de promoteur de la destination. Nous allons nous inspirer de son fonctionnement pour travailler. Nous ne sommes pas en train de créer un autre monstre administratif mais au contraire un organisme de facilitation qui va marcher de pair avec la MTPA. J'en profite pour dire que les établissements du secteur formel qui vont se faire enregistrer vont également bénéficier des promotions faites par la MTPA. Nous voulons qu'à terme Maurice soit vendue comme une destination complète avec sa gamme de produits touristiques.

Le Week End 13 Avril 2003