L'épopée des soldats mauriciens dans la Campagne de Mésopotamie…


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En entrant triomphalement dans Bagdad, mercredi dernier, et, quelques jours plus tôt dans la ville de Bassorah, les forces américano-britanniques ont permis aux occidentaux de prendre une singulière revanche sur leur histoire militaire. Une revanche qu'ils ruminaient depuis la première guerre mondiale - la Grande Guerre de 1914 - 1918 - soit à plus d'un siècle.

En effet, les Anglais, en particulier, versèrent sang et sueurs pour s'emparer du pétrole irakien dès le début du siècle dernier et, pour arriver à sa fin, l'Empire britannique mit à forte contribution ses colonies, dont l'île Maurice faisait alors partie. C'est ainsi que, selon des statistiques compilées dans les archives britanniques, environ soixante-huit de nos compatriotes ont été tués dans des combats engagés en Irak lors de ce qui fut appelé à l'époque "La campagne de Mésopotamie".

Présentée à nos vénérables ancêtres comme une "guerre de libération" contre la mainmise des Ottomans (les Turcs), la "Campagne de Mésopotamie (ancien nom de l'Irak)" fut, essentiellement, selon C.R.M.F Cruttwell, auteur de "A history of of the Great War of 1914 - 1918" (publié en 1982), "une guerre visant à s'assurer le contrôle du terminal de l'Anglo - Persian Oil Company de la région de Bassorah et du Shat-El-Arab, au confluent de l'Euphrate et du Tigre, jusqu'au bord de la Mer Rouge".

La première guerre mondiale opposa les puissances européennes, l'entente cordiale Grande Bretagne - France (rejointe bien plus tard par les États-Unis) à l'Axe Allemagne - l'Empire Austro-hongrois - La Turquie. Au tout début, ayant fort à faire avec les Allemands sur le continent, l'Angleterre, fidèle à son habitude, adopta deux méthodes afin de conquérir l'Irak. Sa stratégie, selon Cruttwell, consista à engager de serviles régiments de son armée indienne coloniale et, ensuite, d'exploiter les Arabes eux-mêmes qui voulaient en finir avec la domination turque mais tout en leur cachant ses véritables motivations. Toujours selon l'historien Cruttwell, "the British Government decided to encourage Arab aspirations as far as possible without making any definite commitment".

Cruttwell, qui fut lui-même un officier de la 1st/4th Royal Berkshire Regiment qui servi en France pendant la guerre et qui devint par la suite un agent du renseignement britannique au War Office de Londres, révéla la duplicité du gouvernement anglais en ces termes : "To this end (c'est -à-dire l'incitation des Arabes à se soulever contre leurs oppresseurs turcs sans prendre vis-à-vis d'eux en engagement définitif) a proclamation written in a kind of bastard biblical jargon had been prepared for the inhabitants giving such elusive hopes to the Arabs, as could subsequently be repudiated…"

La campagne de Mesopotamie débuta dès 1914 soit presqu'en même temps que commencèrent les hostilités en Europe. Au tout début, elle fut pour les forces britanniques et leurs contingents de sujets coloniaux qu'une promenade de santé. Comme Jéricho, la région de Bassorah tomba "almost at the sound of the trumpet", nota Cruttwell.

Selon Sir Charles Lucas, auteur lui de "The Empire at war" (volume IV)

"l'appetit venant en mangeant", d'audacieux et aventureux généraux anglais, à l'instar de Townsend, jettèrent très vite leurs dévolus sur les champs pétroliers irakiens du nord et c'est ainsi que soldats britanniques et indiens s'élancèrent vers Tirkrit et Mossoul. Ce fut une très grave erreur. Leurs marches furent parsemées d'embûches. Ils furent sérieusement ralentis par les grosses pluies, les tempêtes de sables, les inondations et nombre d'entre eux périrent de maladies (malaria et typhoïde). Commandés par de mauvais généraux aux tactiques militaires mal planifiés, ces vaillants soldats de sa Majesté, un peu comme les forces américaines récemment, évitèrent soigneusement de livrer de grands combats en contournant les grandes villes hostiles, et foncèrent directement vers Bagdad. Là, après cinq mois de siège, ils engagèrent, le 22 novembre 1915, la bataille de Ctesiphon. Cette bataille est passée dans l'histoire militaire de la Grande Bretagne comme un des plus grands désastres, une boucherie. Selon Sir Charles Lucas, "à Ctesiphon, les troupes turques, commandés par le général Nur - Ul - Din infligèrent une terrible défaite à l'armée britannique. Celle-ci recensa 4500 morts. Dans les semaines qui suivirent 10,000 combattants britanniques furent capturés et des milliers d'autres mis en fuite errèrent pendant longtemps dans le désert où ils furent rattrapés, torturés et assassinés".

Les forces britanniques, mieux organisées et renforcés par des régiments de soldats indiens et Mauriciens revinrent à la charge à partir de mars 1917 et après d'âpres batailles, finirent par capturer la capitale irakienne un mois plus tard. Ce qui leur permit ensuite d'envahir tout le nord du pays. Par la suite, dans le sillage de la décolonisation, les Anglais furent contraints de mettre fin à leur protectorat en 1958, date à laquelle l'Irak devint une république autonome non sans avoir été dépossédé des riches champs pétrolifères du Koweït.

En tant que sujets coloniaux britanniques, des soldats mauriciens en Mésopotamie participèrent activement à la campagne de Mésopotamie. Ils étaient répartis en deux groupes distincts. D'un côté, il y avait les "volontaires" et de l'autre les enrôlés du Mauritius Labour Battalion.

Le premier groupe était en fait composé essentiellement des personnes venant des communautés franco et anglo-mauricien. Le poète et écrivain Robert Edward Hart, réputé humaniste hors pair mais qui, semble-t-il, n'était pas exempt de certains préjugés de classe tenaces écrivit par la suite que les soldats du premier groupe étaient des personnes "éclairées qui se portèrent volontaires et qui étaient parties à leurs propres frais intégrer les armées britanniques ou françaises - y compris les régiments impériaux ou coloniaux - généralement en qualité d'officiers". Ce corps de volontaires comprenait plusieurs médecins dont les docteurs Arthur Célestin, Clifford Mayer et Raoul Leblanc.

Pour sa part, le Mauritius Labour Battalion fut mis sur pied par le biais d'une Proclamation du Gouverneur, Sir Hesketh Bell, en novembre 1915. Le premier contingent de ce Battalion quitta l'île Maurice pour la Mésopotamie le 10 janvier 1916. D'autres contingents suivirent en avril 1917 et un dernier groupe de 350 hommes s'embarqua en juin 1918. Au total, 1700 Mauriciens s'engagèrent au sein du Mauritius Labour Battalion et c'est parmi eux qu'on dénombra le plus grand nombre de tués aux combats, soit soixante-huit soldats.

Le premier contingent du Battalion fut affecté aux travaux de remise en état du port de Bassorah. Le reste se vit confier d'autres tâches, dont celle de la surveillance des installations pétrolifères et des routes du nord du pays. Après la guerre (fin 1918) ce contingent demeura encore une année en Mésopotamie puis rentra à Maurice après un court transit en Egypte. Parmi les officiers du Mauritius Labour Battalion se retrouvèrent MM. Gantit, Le Merle, Le Menu et O'Connor.

Le sous-lieutenant William B.S. D'Avray, fils du recteur anglais du Collège Royal, se porta lui volontaire au sein du XXXII Sikh Regiment de l'armée indienne. Il mourut les armes à la main à la fameuse bataille de Ctésiphon le 22 novembre 1915. Une plaque commémorative érigée à sa mémoire se trouve en l'église anglicane de St. Paul, à la Caverne, Vacoas.

En ce début du 19e siècle, les préjugés sociaux sont tenaces et cela se reflète dans les agissements des autorités. C'est ainsi qu'il y a des différences de traitements très visibles vis-à-vis des Mauriciens engagés dans la guerre. Le 21 mars 1917, le gouverneur Sir Hesketh Bell offre un déjeuner au Chateau du Réduit. Mais, seul y est convié le contingent de "volontaires". Dans son livre intitulé "Les volontaires Mauriciens à la Guerre", Robert Edward Hart se croit obligé d'expliquer dans les termes qui suivent pourquoi l'effort de guerre des Mauriciens n'a pas été plus conséquent : "L'île Maurice, écrivit-t-il, est une île de population singulièrement hétérogène qui représente en chiffres ronds 370 000 âmes, dont 260 000 Indiens sans parler des Chinois et autres alliés et peut-être à peine 2,000 individus appartenants aux classes éclairés et dirigeants. Or, c'est une minorité… qui sont issus, à part les vaillants combattants du Mauritius Labour Battalion, tous ceux qui ont servi aux armes". Cette différence de traitement envers ces vaillants combattants allait par la suite se traduire par leur exclusion totale de la liste du monument dédié aux morts érigé devant le Collège Royal.

Dans son livre "The Empire at war" (volume IV) l'écrivain Sir Charles Lucas parle du Mauritius Labour Battalion en ces termes "they were coloured Mauritians, officered by white men, served in a labour battalion…"

Certains soldats et proferssionnels mauriciens se firent remarquer en Irak pour leurs talents autrement plus prononcé que celui du maniement des armes. C'est ainsi que le docteur Raoul Leblanc qui était parti pour Badgad en mars 1917 y devint bactériologiste. Selon Robert Edward Hart, ce bon docteur Leblanc faillit de peu mourir lui-même d'une variole contractée alors qu'il était au chevet de ses malades. Le journal mauricien Le Radical fit état à l'époque du cas d'un certain M. Fuyard. Ce petit apprenti - ouvrier aux ateliers de Plaine Lauzun qui ne touchait que 50 sous par jour s'était enrôlé dans le premier contingent de travailleurs. Il obtint à Bagdad un emploi qui lui rapporta des salaires de 200 par mois. Ce qui était une petite fortune à l'époque.

Notons enfin que, comme dans tout conflit, la Grande Guerre ne fut pas exempte de positionnement opportuniste. Ainsi, à défaut de parler de l'inévitabilité de la guerre de 1914 - 1918, une communauté religieuse bien spécifique présente à Maurice et qui, de prime abord, pouvait se sentir proche culturellement des Irakiens, mais dont finalement, l'allégeance était partagée, se crut obliger de préciser sa loyauté envers le gouvernement britannique à travers un communiqué publier dans les journaux mauriciens dans lequel elle affirma "n'éprouver aucune sympathie pour l'Allemagne !".

Le Week End 13 avril 2003