Un sursaut doit rapidement venir de ce pays tout entier


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Cette semaine verra une nouvelle adaptation, la troisième, d'une pièce très forte de Dev Virahsawmy, Toufann. Loin toutefois de se contenter d'en être heureux, l'homme se dit très inquiet : car au-delà de la scène théâtrale où le créateur résout les choses selon un idéal, son analyse lucide et perspicace le porte à croire que la scène mauricienne est actuellement menacée par un cyclone que nous risquons de ne pas avoir les moyens de contrer. À moins, peut-être, d'un sursaut et d'une prise de conscience rapide, et à tous les niveaux. Un "miracle", dit-il. Parfois polémique, mais toujours argumenté dans ses prises de position, l'éducateur, homme de culture, chantre du créole et du métissage, ex-politicien et citoyen toujours en éveil, délivre ici une réflexion à laquelle il semble urgent d'être réceptif. Et, pourquoi pas, de réagir.

Pour évoquer d'abord votre actualité directe, une nouvelle lecture de votre pièce Toufann sera présentée la semaine prochaine. En quoi cette pièce est-elle particulière ?

Toufann est une création, qui s'est inspirée de The Tempest de Shakespeare. Il y a deux idées centrales qui la dominent. En premier lieu, il y a le fait que parfois dans la vie, on subit une souffrance, mais par la suite on impose pire souffrance à d'autres. On le voit par exemple dans la situation au Moyen Orient. Les Juifs, qui ont souffert du crime terrible qui a été perpétré contre eux pendant la Deuxième Guerre mondiale, infligent aujourd'hui le même crime aux Palestiniens. À Maurice, les hindous ayant vécu des conditions très difficiles comme coolies, se servent aujourd'hui du pouvoir politique qu'ils ont acquis pou fer dominère. Dans la pièce, il y a la fille de Prospero, Cordelia, qui va lui faire remarquer que de victime, il est devenu un agresseur. En deuxième lieu vient le personnage de Caliban, qui demeure un monstre chez Shakespeare. Moi je retourne les choses et je fais de Kalibann le héros. C'est un métis beau, intelligent, dont la fille de Prospero va tomber amoureuse et enceinte. Toufann est donc une façon de revisiter une histoire à partir de choses que nous vivons aujourd'hui.

Doit-on y voir une apologie du métissage ?

Oui. Toufann, c'est le triomphe du métissage culturel et biologique. Pour moi le métissage n'est pas seulement une question d'actualité, mais une nécessité sur la planète où nous vivons. Parce que si nous ne prenons pas conscience, tous, que nous appartenons à une même race et que nous pouvons partager beaucoup de choses, nous allons avoir de plus en plus de tueries comme en Bosnie, au Rwanda, en Afghanistan. Je vois dans le métissage une grande générosité, amour, partage, créativité. Quand des gènes venant de souches différentes se rencontrent, c'est un plus pour l'humanité. Même chose au niveau culturel. À ce titre je pense que le morisyen en tant que langue est une belle expression de notre métissage.

Justement, où en est votre travail entamé il y a bien des années maintenant sur le morisyen ?

Il est arrivé très très loin. Le dernier livre que j'ai publié, Cahiers Littéraires vol. 3, comprend une étude sur la grammaire et la syntaxe, que j'ai écrite en morisyen. J'ai utilisé le morisyen pour décrire le morisyen au lieu de le faire en anglais ou en français. Il y a donc là création de ce que les linguistes appellent une métalangue que l'on peut utiliser pour décrire le morisyen.

Mais il semblerait que l'une des questions principales concerne encore et toujours le problème de graphie. Comment écrire le créole ?

Au niveau de la graphie, il y a eu, il y a environ deux ans, une évolution extrêmement intéressante, dans la mesure où l'église catholique et moi-même sommes parvenus à un accord sur une graphie commune. C'est un grand pas. L'autre chose importante c'est que LPT, qui a sa propre graphie, adopte une attitude très intéressante et ouverte par rapport à cela. Je pense qu'avec le temps, nous allons vers un consensus pour une graphie. Je suis confiant. La seule note un peu amère se situe pour moi au niveau des journaux. Aujourd'hui, on voit qu'à l'intérieur de chaque journal, chaque journaliste a sa façon d'écrire le morisyen. Si elle est d'accord que l'utilisation du morisyen est importante pour notre développement, il me semble que la presse devrait rechercher un consensus sur la manière de l'écrire. Au fond, la graphie en soi n'est plus un problème pour moi aujourd'hui. Le plus important maintenant, c'est de se demander comment nous pouvons harmoniser le morisyen et l'utiliser pour combattre un des plus grands problèmes de ce pays, dont personne ne veut discuter, à savoir l'alphabétisation.

La question d'alphabétisation constituerait donc votre plus important cheval de bataille ?

Oui. Je préfère d'ailleurs le terme literacy, qui est plus fort et complet. À Maurice, la définition officielle de literacy concerne la capacité pour quelqu'un de signer son nom. Or, cette définition remonte au 19ème siècle. Entre-temps, en 1956, l'UNESCO y donne une autre définition qui concerne la capacité de quelqu'un à écrire et lire un texte de 150 mots, dans une langue claire et cohérente. Si on applique ce test à Maurice, je pense que moins de 30% de notre population se qualifierait. Et là, on parle de basic literacy. Qui est insuffisante à l'époque moderne. Maintenant si on parle de literacy fonctionnel comme c'est le cas dans les pays développés, on arrive à 20% de la population. C'est très inquiétant car cela montre que beaucoup de grands projets de développement ne pourront aboutir parce que le literacy n'existe pas. Il faut maintenant se demander pourquoi nous en sommes là. L'éducation est gratuite depuis 1977. Pourquoi seulement 25% de notre population est capable de maîtriser les compétences nécessaires pour vivre dans une société moderne, qui n'est plus orale. Nous ne pouvons pas commencer à enseigner le literacy à nos enfants dans une, deux, trois langues étrangères. Notre système d'éducation va continuer à produire par tonnes des personnes qui seront des misfits dans le monde moderne.

Quid de la réforme de l'éducation dont il est actuellement beaucoup question ?

À l'époque de la réforme Parsuramen, j'étais un des seuls à dire qu'elle allait dans le mauvais sens. Et de fait, la situation a empiré. Puis Pillay est venu avec des réformes qu'il n'a heureusement pas réussi à appliquer. Parce qu'il s'était contenté de reprendre des morceaux rejetés de la réforme Parsuramen. Puis, Obeegadoo vient, avec les mêmes conseillers qui sont responsables de la catastrophe dans laquelle nous nous trouvons, et reprend le même programme. Or, nous allons voir dans cinq à dix ans les conséquences désastreuses de ce que fait Obeegadoo. Nous allons vers ce que j'appelle the blackboard jungle.

Qu'entendez-vous par là ?

Le eleven-year schooling est, en théorie, une bonne chose. Mais la façon dont on le fait à Maurice implique aussi la régionalisation. On n'a pas besoin d'être Einstein pour comprendre qu'une école, qui est obligée de prendre les enfants de son catchment area, va se retrouver avec des classes de Form 1 où il y aura au moins 50% des élèves qui ne savent ni lire, ni écrire, ni compter. 25% pourra, avec difficulté, se débrouiller. Et 25% aura suffisamment de connaissances et de compétences pour essayer d'améliorer son éducation. Un enfant qui ne comprend pas ce qui se passe dans sa classe devient turbulent. Tant qu'il est en form 1, l'enseignant peut arriver à le contrôler. En form 2, cela devient plus difficile. En form 3, les pneus vont commencer à être crevés. En form 4, profeser pou gayn kout kouto. Déjà, il y a des écoles où l'on commence à voir cela. Mais cela deviendra plus grave quand on va généraliser le eleven-year schooling.

Vous semblez bien pessimiste Dev Virahsawmy…

Je suis très inquiet. Et j'ai écrit une longue étude à ce sujet, que j'ai mise sur mon web site, où je fais valoir cette préoccupation à l'effet que nos écoles publiques vont devenir des blackboard jungles. Avec pour effet que les parents bourgeois, pour éviter des problèmes, vont aller de plus en plus vers les écoles payantes. Donc, pour moi, la réforme Obeegadoo risque de créer beaucoup de problèmes au lieu d'en résoudre.

Mais quelle est selon vous la solution ?

Il est de plus en plus clair que si on doit changer la politique de langues à Maurice, il y aura une révolte. Parce que tout le monde pense qu'on ne peut pas commencer à enseigner le literacy en morisyen. Tout le monde dit il faut l'anglais, le français, l'hindi, le mandarin, l'urdu etc. O.-K. Alors moi je dis maintenant, il y a un autre chemin. Si on garde la politique de eleven-year schooling, on dit parallèlement que tous les enfants qui seraient parvenus en fin de cycle primaire sans avoir acquis les compétences requises, on les prend et on crée une nouvelle filière pour eux. Pas de rattrapage selon le même système. Mais une nouvelle filière qui se ferait en morisyen. Où on leur apprendrait à lire et écrire dans leur langue maternelle. En même temps, on introduit l'anglais oralement, jusqu'au moment où leur compétence d'écriture sera suffisamment développée pour pouvoir faire un transfert de compétences du morisyen vers cette deuxième langue. Et que celle-ci leur permette d'aller plus loin encore dans leur éducation. Et je choisis l'anglais parce qu'au-delà de la ressemblance apparente qu'il y a entre le créole et le français, les études montrent que, structurellement, c'est l'anglais qui est le plus proche du morisyen. Leurs syntaxes sont parallèles. Et cela parce que l'anglais a commencé comme une langue créole hyper développée, qui est devenue maintenant pratiquement universelle. Nous devons réfléchir à tout ça.

Par extension, que pensez-vous de la récente suggestion d'introduire la formation textile à l'école primaire ?

À chaque fois qu'il y a un problème, on dit il faut introduire cela comme sujet à l'école. Ce n'est pas le rôle de l'école ! Le premier rôle de l'école est d'apprendre aux enfants à lire, écrire, compter. Deuxièmement, elle doit leur donner la possibilité de se développer socialement, culturellement, développer leur imagination, leur sensibilité, leur corps ! Les études comme le textile, le ménage etc., doivent se faire quand il a atteint 16 à 18 ans. Et il y a un autre problème : on parle de cybercité, d'informatique à l'école primaire etc. Cessez de prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages ! Pour utiliser un ordinateur, il faut savoir lire et écrire. Et ce n'est pas le cas pour 50% de nos enfants en fin de cycle primaire. On se sert de slogans magiques pour leurrer les gens. Acceptons plutôt de regarder les problèmes en face.

Le Centre Culturel Mauricien a organisé ses premières activités à l'occasion du 12 mars dernier. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

L'idée de créer un Centre Culturel Mauricien ine né dan latet ène fouka. Une personne qui ne comprend pas ce que c'est que la culture. Mais qui s'en sert pour des raisons bassement communales. Il fallait un centre culturel pour les tamouls, un pour les télégous, un pour les marathis, alors il faut créer un centre culturel mauricien, personne ne sait très bien pour quoi faire. La fonction d'un centre culturel est bien simple : c'est l'antenne culturelle d'une ambassade. Un Centre Cuturel Mauricien à la Réunion, aux Seychelles ou à Madagascar, j'aurais compris. Mais à Maurice ? Ce ne sont pas les bureaucrates qui sont les créateurs de la culture dans un pays. Les véritables développements culturels ne se font pas par le centre culturel. Ce sont les artistes et c'est un peuple en marche qui font la culture.

Mais en même temps est-ce que cela n'a pas besoin d'un encadrement, d'une entité qui jouerait le rôle de facilitateur et fournirait notamment les structures de base nécessaires à un meilleur épanouissement ?

Nous avons besoin d'un centre qui fasse des recherches, sur la langue, sur l'histoire, sur la littérature, les arts plastiques etc. Mais c'est la responsabilité de l'université de faire cela. S'ils veulent vraiment donner un dynamisme à l'Université, il faut lui donner des fonds, la laisser recruter des cadres, lui permettre de devenir une vraie université et non une glorified secondary school. Maintenant, il y a des infrastructures que le gouvernement central ou les municipalités doivent créer. Il faut sans doute mettre en place une direction des musées etc. Mais ce n'est pas un centre culturel qui va faire cela. Ce n'est pas comme cela que l'on va évoluer culturellement et socialement.

Quelle est parallèlement votre évaluation de l'évolution sociale de Maurice ?

Regardons Maurice lucidement. Le social et le culturel sont liés à l'économie et à la politique. Or, quelles sont les réalités qui régissent ces secteurs ? Le pouvoir économique est régi majoritairement par une grande bourgeoisie blanche. Je ne fais pas du racisme, je constate une réalité. Une bourgeoisie hindoue, et plus particulièrement la caste vaish, contrôle le pouvoir de l'État. Une bourgeoisie euro-créole contrôle la presse. Donc nous voyons que les pouvoirs sont divisés selon une ligne purement ethnique. Ne me faites pas croire que nous allons avoir l'unité quand les pouvoirs fondamentaux sont compartimentés sur une base purement ethnique. On peut faire tous les grands discours que l'on veut, la réalité elle est là. Quelle est la solution ? Je ne sais pas. Mais je constate que nous sommes dans une situation très difficile. Et je crois que c'est pour cela que tout le monde à Maurice fait va-diré. Nou fer va-diré tou korek, nou fer va-diré ki éna linité etc. etc. Mais un jour cela va devenir incontrôlable et cela va être grave. Parce que toute cette frustration qu'il y a à Maurice aujourd'hui à tous les niveaux, il n'y a pas de discours qui pourra l'éteindre. Soit cela devient une colère qui se manifeste dans des révoltes type février 99. Ou, plus tragique, on peut voir les gens commencer à intérioriser l'opinion négative que les autres ont sur eux et ils vont vers l'autodestruction. À travers l'alcool, la drogue et autres.

Que faudrait-il selon vous pour remédier à cela ?

Moi je dis qu'il faut un miracle pour sauver Maurice. Pour l'heure, je ne vois aucun politicien, aucun leader spirituel ou religieux capable de le faire. Quant au leadership économique, n'en parlons pas. Quand on est arrivé à une situation où la force de travail a commencé à devenir un peu chère à Maurice, au lieu d'investir dans une révolution technologique dans la production liée au développement intellectuel des travailleurs, comme Lee Kwan Yew l'a fait à Singapour, on prend nos vieilles machines à coudre, on court, on nage, on va à Madagascar. Aujourd'hui que Madagascar est là où on sait, on revient à Maurice, on cherche des travailleurs, alors qu'on est parti parce qu'on n'avait pas formé les gens ! Si nous n'avons pas une bourgeoisie nationale qui croit dans ce pays au lieu de se soucier prioritairement de ses profits, je ne vois pas comment on peut avoir un espoir pour ce pays.

Et le pouvoir politique ?

Un exemple simple. Il faut grossir le budget. On augmente la TVA. Pourquoi ne réfléchit-on pas sur la nécessité d'introduire une taxe rurale ? Je suis entièrement pour la municipalisation de Maurice. Mais la taxe rurale, on n'ose pas pour des raisons bassement communales. Qui ne sont pas liées uniquement au vote hindou comme on a tendance à le dire mais aussi à la puissance économique de la communauté blanche. Le pouvoir politique n'ose pas. Je n'avais aucune illusion sur le tandem Jugnauth/Bérenger. Au-delà de la critique, il n'avait aucun réel projet politique autre que de donner une chaise en or à Jugnauth et un poste un peu plus important pour Bérenger. Ce gouvernement est rapidement devenu impopulaire mais le problème est qu'il n'y a pas d'alternative réelle. Sap dan karay tomb dan difé. Parce que du côté du PTr-PMXD, je n'entends rien qui puisse le moindrement nous donner envie de réfléchir. Ils se comportent comme des enfants qui se chamaillent dans la cour d'une école.

En sommes-nous donc réduits à nous en remettre à un hypothétique "miracle" ?

Je ne sais pas. Mais j'ai peur. Peut-être faut-il davantage croire dans ce dicton qui dit : "Aide-toi et le ciel t'aidera". Il y a un sursaut qui doit venir de la population et de ce pays tout entier. Mais il ne faudrait pas attendre que tout soit bloqué et que nous soyons dans une situation sociale désespérée pour avoir ce sursaut. Il sera trop tard.

Le Week End 14 Avril 2002