Projet de téléphérique au Morne


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G. Jacquette: "Le ministre est manifestement pour le projet"

"Nous faisions confiance au ministre des Arts et de la Culture. Il devait être entre les promoteurs et les opposants du projet mais nous n'avons plus de doutes maintenant: il est manifestement pour. Il s'est mû en promoteur", a déclaré vendredi à la presse Gaëtan Jacquette, porte-parole du Rassemblement des Organisations Créoles (ROC). Ce dernier était entouré d'Yves Pitchen de Art Jonction et de Vijaya Teelock, historienne et chargée de cours à l'Université de Maurice. Tous trois ont constitué une plate-forme d'opposition au projet de téléphérique sur la montagne du Morne.

La deuxième réunion organisée le 3 février 2000 par le ministre des Arts et de la Culture a été commentée par les trois intervenants. Durant cette réunion, l'expert envoyé par l'UNESCO, M. Dufoix, leur a été présenté, mais G. Jaquette déplore le fait qu'il n'ait pas eu le temps de poser quelques questions à M. Dufoix et au promoteur qu'il rencontrait également pour la première fois. M. Jacquette s'est dit convaincu que "le ministre l'avait emmené là pour promouvoir le projet". Les rôles de l'UNESCO et de l'ambassade de France dans ce projet donnent également lieu à des interrogations, selon M. Jacquette. "Le Parlement français a condamné l'esclavage et maintenant l'ambassade de France se range aux côtés des promoteurs privés!", s'indigne le représentant de ROC. "Les touristes vont piétiner quotidiennement la mémoire des esclaves et il est triste que des descendants de propriétaires d'esclaves initient ce projet", regrette-t-il.

Art Jonction, qui se préoccupe des questions environnementales, a également pris position dans la polémique. Son porte-parole, Yves Pitchen, fait ressortir que la signification du terme "écotourisme" est ignorée à Maurice: "Ce mot est utilisé à toutes les sauces et les propos de Francis Piat dans une interview à Week-End indiquent qu'il n'a pas bien saisi la notion." Selon lui, la vision mercantile a été avantagée par les différentes parties se prononçant pour le projet. Il a mis l'accent sur les dangers environnementaux qui y sont liés. Ainsi, l'asphaltage du chemin sablonneux qui encercle Le Morne et les dangers qui menacent la flore et la faune ont été soulignés. Pour lui, il s'ensuivrait une "catastrophe paysagère". Art Jonction s'élève également contre l'idée d'un Musée de l'Esclavage qui figurerait au menu d'un parc de loisirs: "L'histoire de l'esclavage est un sujet bien trop douloureux pour que l'on puisse autoriser une société privée d'y investir à la place de l'Etat. Imagine-t-on la compagnie Walt Disney s'investir à Dachau ou Büchenwald, lieu de massacre des juifs par les nazis?". L'idée d'une architecture coloniale pour abriter le musée, tel que proposé par les architectes du projet, est d'une "indécence totale et touche à la caricature", selon lui, car l'architecture coloniale reste associée aux propriétaires d'esclaves.

Art Jonction a lancé une pétition contre le projet et a mis en place sur Internet un forum de discussions. En dernier lieu, Yves Pitchen s'est interrogé sur la prise de position des associations officielles de défense de l'environnement et du patrimoine telles que Friends of The Environment et National Heritage Trust Fund dans un tel projet (voir hors-texte).

Vijaya Teelock a donné, quant à elle, son point de vue en tant qu'historienne. "L'esclavage continue à troubler les mémoires et il est scandaleux de créer un musée sans avoir fait des recherches", estime-t-elle. Pour le chercheur, le gouvernement doit déclarer le site du Morne site historique et paysager et doit empêcher tout développement à cet endroit. "Le Morne doit rester un lieu de recueil et pas un centre de loisirs", a-t-elle affirmé. L'universitaire s'est également dit "choquée" du rôle du ministère dans ce projet.

 

La réaction des Associations officielles de défense de l'environnement et du patrimoine

"On n'est pas contre le développement mais pas pour le saccage non plus. Dans l'état actuel de la proposition, le projet n'est pas acceptable", a déclaré à Week-End le Dr Monique Koenig, porte-parole de Friends of The Environment. Cette dernière a affirmé que son organisation a été aux renseignements et attend d'être plus amplement informée avant de se prononcer. La responsable de Friends of The Environment se déclare toutefois favorable au développement: "Il faut de toute façon développer l’écotourisme." Cependant, "le projet tel qu'il se présente n'est pas bon. On ne sait pas jusqu'où on peut aller. Il faut mettre des paramètres. Il est hors de question de détruire l'archéologie de l'endroit. Les marrons ont laissé des traces et il serait illogique de tout détruire. Et la question fondamentale doit être posée: a-t-on vraiment besoin d'un téléphérique à cet endroit?". En attendant de plus amples informations des experts, Mme Koenig suggère de geler le projet. Elle propose néanmoins que le site soit déclaré réserve naturelle car il abrite des essences qu'on ne retrouve pas ailleurs.

Philippe La Hausse de la Louvière, porte-parole du National Heritage Trust Fund, a distingué deux aspects du problème: le patrimoine naturel et le patrimoine culturel. Son organisation se préoccupe surtout du deuxième volet. Il se prononce pour l'idée d'un musée où seraient impliqués les chercheurs ainsi que le gouvernement. "Mais concernant le fonctionnement du musée, je ne vois pas d'inconvénient à ce que ce ne soit pas le gouvernement qui le gère. Mais il doit y avoir l'assurance que ça va être bien géré." Il précise d'ailleurs n'avoir jamais vu l'ampleur du projet: "Au niveau naturel, je n'ai pas beaucoup d'éléments mais je suis assez sceptique. J'ai quand même quelques réserves."

 

Article paru dans l’édition de l’hebdomadaire mauricien Week End du 14 février 2000