Pourquoi je ne reviendrai plus jamais à Maurice


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Depuis 20 ans, je suis venu environ tous les trois ans à Maurice. J’en parlais avec passion après chaque séjour. Cependant, au fil des années, mon message a perdu sa conviction.

Il y a trois ans, je me suis surpris à réfléchir avant de prendre mon billet et cette fois, mes vacances chez vous seront les dernières. En effet, cette île que j’aimais tant est devenue effarante de saleté, de laideur architecturale et de bruit.

Qu’avez-vous fait de votre héritage architectural ? Peu à peu, vous avez tout massacré et démoli. A la place de l’ancien bazar de Mahébourg, il y a un horrible machin en béton. A Souillac, la merveilleuse gare routière a disparu. Encore du béton ! Grand-Baie est devenue effrayant. Comment voulez-vous visiter Curepipe tant qu’il y aura ce marché ? Port-Louis se défigure petit à petit. Avez-vous vu vos trottoirs ? Dans la rue Sir William Newton, par exemple, on marche à certains endroits sur du carrelage. On a l’impression que chaque immeuble a été construit selon la fantaisie de chacun. Que dire des passerelles qui surplombent vos autoroutes ? Certaines d’entre elles, peintes en bleu, jaune ou vert, ressemblent aux vaisseaux spatiaux des mauvais films de science fiction. Je n’ai jamais vu pire que ce " pont " apparemment construit sur la plage du Goulet pour que les gens traversent sans se mouiller les pieds, Alors qu’on aurait pu faire discret, on a tué cette plage.

Votre île devient une poubelle. Plonger dans la mer à Grand-Baie équivaut à se promener dans le désert. Toute vie a disparu. Le fond est couvert de bouteilles, de boites, de pneus, etc. La plage de Cap-Malheureux est envahie par le plastique. En outre, une bande de béton y donne l’impression d’une cicatrice sur un visage. J’ai vu des pêcheurs jeter dans la mer, à leur retour, huile usée, tripes de poisson et bouteilles vides. Les champs de cannes et les sentiers reculés servent de dépotoirs.

Maurice s’est aussi mise à produire des décibels. La nuit, les quartiers à la mode de Grand-Baie ou de Péreybère deviennent un enfer d’échappement libre et de musique tonitruante. Une fois, j’ai assisté à une scène tragique. Un motocycliste faisait pétarader de façon assourdissante sa moto arrêtée devant un policier. Celui-ci ne bronchait pas comme s’il trouvait cela normal. N’avez-vous pas de loi à ce sujet ? Le bruit est pourtant une agression et une forme de pollution comme tant d’autres.

C’est aux mauriciens de décider s’ils veulent vivre ou mourir. L’Occident a exporté toute sa folie de surconsommation et de surexploitation et c’est cela qui vous tue. Quelque fois, les erreurs des autres ont ceci de bon qu’elles peuvent servir d’exemple à ne suivre sous aucun prétexte.

En Europe, nous pouvons nous réfugier dans nos campagnes pour fuir la saleté, le bruit et la laideur quand nous ne supportons plus nos villes. Mais ici, vous n’avez pas de place. Votre espace vital se rétrécit à vue d’œil. Vous recouvrez l’île de béton de façon irrémédiable. Vous refaites les mêmes bêtises que nous, alors que vous auriez pu mettre au point un schéma de développement original et harmonieux.

Gilbert Brecht

Article paru dans l’hebdomadaire mauricien EXPRESSO du dimanche 14 juillet 2002