Baie de Tamarin: un sanctuaire menacé par le développement


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La baie de Tamarin subit, depuis quelques mois maintenant, l'assaut du développement. Le sanctuaire de dauphins et la forêt littorale de Wolmar sont aujourd'hui troublés par la ronde des bateaux à moteur et le bétonnement, principalement hôtelier. Habitants et pêcheurs artisans sont inquiets d'une telle activité et le Groupe des Forces vives crie sa colère face à l'exploitation des dauphins.

Il n'est pas encore 9h. A l'heure où la circulation est dense dans les villes et où les bureaux de Port-Louis sont déjà surchauffés, la baie de Tamarin, dans le sud-ouest, vit ses derniers moments de tranquillité. Cet espace de forêt verte et de lagon bleu respire le calme et la sérénité. Les corbigeaux chassent à l'ombre des filaos de la forêt de Wolmar et quelques pêcheurs isolés explorent le lagon. Un peu plus loin, derrière la barrière, à quelques centaines de mètres de la plage, on aperçoit une bande de dauphins qui jouent dans l'eau bleue. "Là où tout n'est qu'ordre et beauté", disait Baudelaire... Mais le poète déchanterait vite aujourd'hui s'il voyait l'allure avec laquelle le développement supplante la nature. Dans la forêt, les filaos ont fait place aux grues et au béton et, dans la baie, les dauphins font chaque jour l'objet d'une poursuite effrénée de la part de touristes tout excités à l'idée d'effleurer une nageoire…

"Nous réclamons la transformation de la baie de Tamarin en une zone protégée". C'est le cri du coeur du Groupe des Forces vives de Tamarin, un regroupement d'habitants du village qui crie aujourd'hui sa colère face au développement intensif qui s'effectue dans et autour de la baie. Il dénonce "l'exploitation honteuse" des dauphins et le bétonnement de la baie de Tamarin dans son ensemble, avec l'intensification des zones habitées, et plus particulièrement du côté de Wolmar, le seul espace naturel qui subsiste encore pour les habitants du village. A cet endroit, deux gros projets hôteliers sont en train de voir le jour, sans compter ceux qui pourraient surgir des tiroirs (et des champs de cannes à sucre), ou encore le projet de route côtière entre Wolmar et Tamarin qui revient sur le tapis…

La nature en recul

"Nous attendons toujours la réponse du gouvernement à notre demande effectuée en novembre 2000, lors d'une réunion avec Alan Ganoo, José Arunasalom et Pradeep Roopun, les trois députés de la circonscription", indique Jean-Jacques Arjoon. Fils de pêcheur, enseignant et chanteur, M. Arjoon est l'un des principaux animateurs du groupe. A la moindre occasion, il dénonce le recul de la nature face au développement. "La forêt de Wolmar était un endroit privilégié pour s'oxygéner, se ressourcer", insiste-t-il. Aujourd'hui c'est un espace naturel qui est en recul et les demandes effectuées auprès du gouvernement pour le préserver sont restées sans réponse.

Mauriplage veut y développer un important hôtel dont les travaux vont bon train (les responsables de l'hôtel n'étaient malheureusement pas disponibles pour donner des détails du projet). Par contre, les travaux de Miramar tournent, eux, au ralenti. Mais, déjà, la plage est touchée par l'érosion: les racines de filaos qui la bordent sont à nu. Qui plus est, le lagon n'est pas très profond devant les deux futurs établissements hôteliers. Il abrite une faune et une flore abondantes, coraux et algues. Mais, sera-t-il "nettoyé", comme cela est souvent la coutume pour aménager des zones de baignade, devant les hôtels? C'est ce que craignent les pêcheurs de Tamarin "Le lagon de Wolmar a permis a des petits pêcheurs de radeaux de nourrir leurs familles pendant des années. Que va-t-il se passer à l'avenir?" interroge Jean-Jacques Arjoon.

Du coup, les pêcheurs de Tamarin sont inquiets. "Prozé lotel-là pa bon di tou", dit un vieux pêcheur d'ourite, la mine renfrognée. Son sac sur le dos, il se plaint du fait qu'on accède désormais difficilement au lagon de Wolmar, avec la venue de ces établissements hôteliers. Les pêcheurs à la senne de Tamarin, eux, craignent de voir se répéter ce qui s'est passé un kilomètre plus au nord: la construction d'une jetée, devant l'hôtel Hilton, à Wolmar toujours, gêne le passage des pirogues surchargées, durant les grandes marées d'hiver.

Créer un sanctuaire de dauphins

Face à un tel développement, le Groupe des Forces vives veut donc aller le plus loin possible. "Il faut déclarer la baie sanctuaire de dauphins", insiste Jean-Jacques Arjoon. Mais pour Yves Pitchen, photographe et militant écologiste déclaré, "le sanctuaire millénaire de ces familles de dauphins vient de vivre ses derniers jours de paix et de tranquillité". M. Pitchen a, ces dernières années, volé à la rescousse de sites historiques ou écologiques en péril (montagne du Morne, parc marin de Blue-Bay). Comme Jean-Jacques Arjoon et le Groupe des Forces vives, il estime qu'il est devenu aujourd'hui urgent de protéger un site où subsiste une forêt littorale et où viennent régulièrement, depuis plusieurs décennies, des dauphins. "Il faut que les habitants de Tamarin se regroupent et se mobilisent avant qu'il ne soit trop tard", soutient Yves Pitchen. Pour lui, le processus de marchandisation de la baie de Tamarin est en marche. Mais le Groupe des Forces vives, lui, ne l'entend pas de cette oreille et compte le faire savoir. Car, pour certains habitants de Tamarin, c'est aussi une question de survie…


 

A la poursuite des dauphins…

L'exploitation éco-touristique du sanctuaire de dauphins de Tamarin a été rendue possible grâce à Delphine Legay, biologiste marin installée à Rivière-Noire. Mlle Legay a commencé ses travaux depuis un an et demi et elle essaie de mettre en place une station de recherche pour cétacés et requins. Les visites du sanctuaire sont effectuées à travers l'agence MTTB-Mautourco contre la somme de Rs 1050 par personne. Mais, déjà, d'autres opérateurs profitent de l'aubaine et proposent, eux aussi, des observations de dauphins. Si bien que, certains jours, on assiste à une véritable poursuite de dauphins, menée souvent par des bateaux à moteur, dans la baie de Tamarin.

Delphine Legay assure vouloir introduire une charte d'approche pour observer les dauphins et elle dit se battre, elle aussi, pour faire de la baie de Tamarin une zone protégée. "J'en ai déjà parlé au ministère de l'Environnement et ils sont réceptifs à l'idée", raconte Melle Legay. Elle explique que la zone qui s'étend de Flic-en-Flac au Morne abrite environ 400 dauphins à longs becs. "Il serait souhaitable que l'accès au sanctuaire soit réglementé", précise la biologiste. Elle reconnaît que l'urbanisation et le développement hôtelier, avec la pratique du ski nautique, notamment, est un phénomène "aberrant", en plein sanctuaire de dauphins.

Le Groupe des Forces vives, lui, est furieux de la tournure qu'a prise l'observation des dauphins de Tamarin. "L'exploitation commerciale du sanctuaire de dauphins, associée à une observation scientifique, discrédite complètement le travail effectué dans une optique de recherche", argumente Jean-Jacques Arjoon, au nom des membres du groupe. "Comment, de plus, considérer le lancement de toutes ces activités payantes comme pédagogiques et scientifiques ? Les pauvres dauphins sont maintenant quotidiennement entourés de bruyants zodiacs à moteur, de catamarans remplis de touristes. Quelle recherche scientifique est-il encore sérieusement possible d'envisager? Le sanctuaire est devenu une foire commerciale et les dauphins en feront les frais jusqu'à ce qu'ils se décident, peut-être, à fuir la baie de Tamarin pour d'autres régions plus paisibles", demande de son côté Yves Pitchen.

Mais, pour Delphine Legay, le développement éco-touristique va de pair avec l'observation scientifique. "Les sorties font les gens prendre conscience de l'importance des dauphins dans leur milieu naturel", explique Mlle Legay. Pour la biologiste, l'éco-tourisme est également un moyen de financer les campagnes de recherche, à une époque où, selon elle, les sources de financement sont toujours difficiles à trouver. "L'éco-tourisme, c'est l'avenir", affirme Delphine Legay, d'un ton qui se veut convaincant. Mais, saura-t-elle convaincre les habitants de Tamarin?

Source: Le Mauricien du 14 Mars 2001