La forêt endémique menacée par l’autoroute du Sud-Est


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La forêt du Sud-Est abrite la moitié de nos crécerelles, une flore endémique menacée, et même une plante que l’on pensait disparue. L’autoroute qui l’éventrerait irait, à terme, contre le bon sens.

L’autoroute du sud-est, dont la construction a débuté il y a quelques mois, menace la vallée de Ferney. Parmi les arbres qui s’y trouvent, certains âgés de 200 voire de 300 ans disparaîtront parce qu’ils se trouvent sur le tracé de ce grand projet au coût de Rs 725 millions. Quand on sait que Maurice compte moins de 2% de ses forêts originelles, on peut se demander si c’est là le prix du progrès ou celui d’une erreur monumentale.

Maurice fut le premier pays à ratifier la Convention des Nations unies sur la diversité biologique en septembre 1982 et accueillera, bientôt, la conférence des Small Island Developping States (SIDS) pour relancer le Barbados Programme sur le développement durable. Le prix écologique du projet d’autoroute du Sud- Est est faramineux.

Le ministère de l’Agriculture estime que 76 000 km2 de "forest land" seront affectés. Selon le ministère cette forêt abrite la moitié de la population mondiale de crécerelles, six espèces protégées de fougères et huit espèces d’arbres endémiques qui sont sur la Red List of the World Conservation Union (IUCN). Une de ces espèces compte une population totale de moins de 20 individus.

Virtuellement tous ceux-là sont représentés dans la forêt du Sud-Est. En sus de ces espèces menacées, telles que les Bois Perroquet, Bois Poupart et Bois d’Eponge, le Monitoring Committee du projet pense avoir redécouvert, lors d’une récente visite du site, une espèce d’arbre que l’on pensait disparue.

Le ministère de l’Agriculture souligne également que "la construction de la route détruira beaucoup d’arbres endémiques et exposera la forêt à l’invasion d’arbres et d’animaux étrangers".

Pourtant un Environmental Impact Assessment (EIA) autorisant l’exécution du projet fut accordé au ministère des Infrastructures publiques en janvier 2001. Un brief de la Road Development Authority (RDA) précisait même que le rapport EIA "a révélé que l’impact permanent sur l’environnement ne sera pas énorme". Tel ne fut pas le sentiment qui se dégageait d’un brief interne du ministère de l’Environnement. Selon cette source, le rapport EIA avait omis de mentionner la présence de crécerelles et le fait que certaines des espèces listées, en voie d’extinction, ne se trouvent plus que dans la zone de construction. Toujours selon cette même source, les propositions de "mitigation mesures" du rapport, telle une "compensatory afforestation" (reforestation), ne s’accompagnaient pas de détails de mise en pratique.


Confort des automobilistes

Pour clore cet épisode, suite à une demande du ministère des Infrastructures publiques, le projet fut, selon un brief du ministère de l’Agriculture, exempté de l’obligation d’avoir à inclure les recommandations du rapport d’EIA en raison de "son importance pour Maurice".

Un brief de la RDA décrit justement "l’importance" de ce projet : "La seconde alternative fut choisie pour éviter la route ennuyeuse de 44 km le long de la côte en réduisant de 13 km la distance à parcourir entre Plaine Magnien et Belle Mare. Cela va augmenter le confort des usagers de la route et réduire les coûts opérationnels des véhicules."

Le consultant indien auprès de la RDA avait calculé que 1 500 à 2 000 véhicules utiliseraient la route quotidiennement. A titre de comparaison, jusqu’à 67 000 véhicules transitent chaque jour par la capitale.

Le brief interne du ministère de l’Environnement explique que sa demande auprès du ministère de l’Agriculture pour que ce dernier soumette ses opinions sur le projet resta sans réponse et cela malgré un "reminder" du 17 août 2000. Ce n’est que le 17 juin 2004 que le ministère de l’Agriculture, qui dirige le National Parks and Conservation Service (NPCS), envoya une lettre au ministère des Infrastructures publiques indiquant la présence d’espèces menacées de flore et de faune sur le site.

Dans la foulée de cette lettre, une réunion fut tenue, le 30 juin, entre des représentants des ministères des Infrastructures publiques et de l’Agriculture, la RDA et la Mauritius Wildlife Foundation (MWF). Les notes de cette réunion ont révélé les inquiétudes du ministère de l’Agriculture et la MWF par rapport aux menaces à la biodiversité du site. Une décision fut prise pour que les parties concernées constituent un Monitoring Committee qui ferait des "joint site visits" sous la direction de la RDA à qui il soumettrait des suggestions. Les nids des crécerelles seraient transplantés ainsi que les espèces d’arbres rares "si possible". Le brief de la RDA affirmait que "les ressources adéquates seront fournies pour entreprendre des mitigation measures".


Une destruction irréversible

Le ministère de l’Environnement, directement concerné par le projet, n’était pas invité à la réunion mais tint à offrir l’inclusion de son Post-EIA Monitoring Committee à celui de la RDA. Le Premier ministre convoqua une réunion le 25 août pour assurer la pérennité des décisions en matière de conservation.

Du côté des écologistes, Michelle Lionnet explique la position de la MWF. "La MWF a formulé ses craintes et a tiré la sonnette d’alarme quant aux conséquences désastreuses qu’aurait la construction de la South Eastern Highway. Les autorités concernées ont étés averties et un Monitoring Committee comprenant tous les stakeholders a été mis sur pied par le Premier ministre. Il est urgent d’éviter une destruction irréversible de la biodiversité unique de cette région de l’île. Notre patrimoine naturel est une richesse que nous avons le devoir de défendre pour les générations à venir."

La Beijing Chang Cheng Construction Corporation, chargée de la construction de l’autoroute, a déjà commencé à abattre des arbres dans la région de Riche-en-Eau. Mais il ne devrait même pas être question de toucher à un site tel que celui des forêts du sud-est, encore moins de "mitigation measures". Finalement, les touristes, qui viennent à Maurice pour être dépaysés, ne veulent peut-être pas y découvrir la victoire inconditionnelle de l’asphalte sur la nature.




FICHE TECHNIQUE

L’autoroute du Sud-Est, tenants et aboutissants

■ Le projet, qui cherche à faciliter le trajet des touristes de l’aéroport aux hôtels de l’Est, inclut la réhabilitation de la route côtière existante entre Mahébourg et Belle-Mare et la construction d’une voie rapide aux environs de Kewal Nagar. Un tunnel de 600 mètres traversera la montagne de Grand-Port pour relier les routes existantes, B27 et B28. La distance totale couverte par l’autoroute du sud-Est sera de 38 km et inclura quatre ponts (entre 50m et 100m) et un passage souterrain. Le projet, dont le chantier fut alloué à la compagnie chinoise Beijing Chang Cheng Construction Corporation en mai 2004, coûtera environ Rs 725 millions et sera financé, en la majeure partie, par la Banque africaine de développement.

L'Express 15 novembre 2004