TROMELIN La France réveille de vieux démons


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Depuis huit ans, Maurice accorde des permis aux bateaux étrangers pour pêcher dans la zone de Tromelin. L’arraisonnement par la France de deux navires japonais attise les revendications mauriciennes.

L’île ne mesure qu’un kilomètre carré. Mais sa zone économique exclusive est beaucoup plus large, et attise les convoitises. La France prétend qu’elle lui appartient et Maurice aussi.

C’est dans les coulisses, et dans un mutisme presque total, que se jouent en ce moment les revendications de Maurice sur Tromelin. L’arraisonnement de deux chalutiers japonais, pêchant dans les eaux territoriales de cette île que Maurice a incluse dans sa zone économique exclusive, a été une onde de choc qui n’est pas prête de s’atténuer.

Tant au gouvernement que dans le secteur privé, on s’interroge sur la raison qui a poussé la France à arraisonner ces deux chalutiers. En effet, depuis ces huit dernières années, des permis, identiques à ceux délivrés aux deux bateaux japonais, ont été accordés à 1 217 bateaux étrangers pour pêcher dans la zone. Du coup, les arguments de Maurice pour réclamer cette île refont surface. Des arguments solides et incontestables, dit-on.

La France prétend que Tromelin, île d’un kilomètre carré à mi-chemin entre Maurice et les Seychelles, lui appartient. Elle se fonde sur les termes du traité de Paris signé en 1814, après la conquête de Maurice par les Anglais en 1810. Selon la France, la version française du traité de Paris, en date du 30 mai 1814, stipule que la restitution à la France exclut "l’isle de France (Maurice) et ses dépendances nommément Rodrigues et les Séchelles…". Tromelin n’est pas nommée et relève donc d’un territoire sans maître avec occupation effective par la France. En outre, cette présence n’a pas été contestée, ni par la Grande-Bretagne, ni par le gouvernement indépendant de Maurice de 1968 à 1976.

Mais, en 1976, Maurice argumente que la version anglaise du traité mentionne "especially Rodrigues and The Seychelles", et que le terme especially veut dire "en particulier". Pour soutenir cet argument, l’historien Jocelyn Chan Low précise qu’à la suite de ce traité, qui restituait l’île de la Réunion à la France, Maurice a effectivement pris possession, en sus des îles qui n’étaient pas mentionnées dans le traité, de Diego Garcia, d’Agalega et de Saint-Brandon. Les Seychelles devaient être plus tard détachées du territoire mauricien par l’administration britannique. Maurice a-t-elle effectivement pris possession de Tromelin ? Des documents historiques affirment que oui. En effet, entre 1901 et 1956, les autorités mauriciennes ont, à quatre reprises, accordé des baux à des Mauriciens pour l’exploitation du guano sur Tromelin. Les bénéficiaires étaient Louis Lebreton, Georges Britter, A. de Lapelin Dumont, et François Lavoipierre.


Cogestion acceptée

C’est en 1960 que la France, par un arrêté daté du 19 septembre, place Tromelin, ainsi que les îles Eparses, Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India, sous l’autorité du ministre des Dom Tom. Le préfet de la Réunion assurait cette autorité par délégation. Maurice était alors colonie britannique, et l’administration britannique ne proteste pas. Ce n’est qu’en 1976 que le gouvernement mauricien va réagir; en se basant sur la version anglaise du traité de Paris. La France brandit alors la version française de ce traité, et comme rien n’indique laquelle des deux versions est la version officielle, elle déclare que la version française doit être considérée comme officielle, puisque la langue de la diplomatie, en 1814, était le français. La France restera intransigeante, estimant qu’elle est dans son bon droit.

Coup de théâtre, cependant, en 1999. Lors d’une réunion des chefs d’Etats des pays membres de la Commission de l’océan Indien, le président français Jacques Chirac recule. Il accepte une cogestion de Tromelin et des îles Eparses. Un communiqué à l’issue de la réunion indique "qu’en l’absence d’un consensus entre certains Etats membres concernant la souveraineté de certaines îles de l’océan Indien, ainsi que la délimitation et le contrôle des zones économiques exclusives, le sommet a décidé, qu’en attendant l’aboutissement des consultations en cours, ces zones de contrôle seront cogérées par les pays qui les revendiquent. Les modalités de cette cogestion seront définies dans les plus brefs délais".

Puis, on n’entendra plus parler de l’affaire. D’ailleurs, le sentiment mauricien était en faveur d’une souveraineté totale, et non d’une cogestion. En 2002, Maurice et Madagascar accordent leurs violons lors de la visite du président Marc Ravalomanana.

Mais Tromelin revient dans l’actualité en mars dernier, lors d’une réunion au Plaza. Le Premier ministre, Paul Bérenger, annonça les actions que son gouvernement comptait entreprendre pour récupérer Diego Garcia, ainsi qu’une "réunion entre experts légaux, mauriciens et français, sur Tromelin ".

Depuis, on n’a plus entendu parler de cette réunion. Les démarches mauriciennes en ce qui concerne Diego Garcia ont donné des sueurs froides au gouvernement britannique, lequel a finalement court-circuité l’entreprise mauricienne. Est-ce cette démarche mauricienne qui a provoqué la réaction française ? Pourquoi la France a-t-elle subitement pris une telle initiative, alors que, depuis 1995, Maurice accorde des permis de pêche à des chalutiers étrangers pour pêcher dans la zone économique autour de Tromelin ?

Un technicien du ministère des Affaires étrangères, restant dans l’anonymat déclare : "Vous n’allez pas me dire qu’en huit ans, l’aviation ou la marine française, qui croise régulièrement dans les parages, n’a jamais repéré un des 1 217 bateaux de pêche qui ont sillonné cette région avec un permis délivré par Maurice. D’autant que des avions militaires français atterrissent régulièrement sur Tromelin où existent une piste d’atterrissage, une station météo et un phare ."


Droit de pêcher

Le Japonais Guichi Onda, président d’ Island Marine Enterprises Ltd, qui représente les deux chalutiers arraisonnés, confirme : depuis 1995, des chalutiers et palangriers japonais, pêchant sous licence dans la zone économique exclusive de Maurice, savent qu’ils ont le droit de pêcher dans les eaux de Tromelin. "D’ailleurs, le permis qu’on nous accorde, et qui coûte 24 000 dollars américains par an, comporte aussi une carte qui nous précise cette zone autour de Maurice, de Tromelin et de Diego Garcia. La carte est très explicite", explique Guichi Onda.

Les officiels du gouvernement, qui cherchent à trouver une explication à l’action française, ne veulent pas parler ouvertement. Plusieurs raisons sont évoquées, dont : la décision du gouvernement pour l’achat des avions Boeing ou Airbus, France Telecom, le développement de notre sea food hub presque sans partenaire français, etc.

Quelle que soit cette raison, elle semble aujourd’hui connue du gouvernement qui, pour le moment, garde un silence total. "Pour le moment ", car un des principaux concernés par ce dossier au sein du gouvernement a demandé à l’express de ne pas évoquer la question… "pour le moment".

L'Express 19 octobre 2004

 

 

TROMELIN
La France sanctionne des bateaux de pêche et irrite Maurice

Les deux bateaux japonais opéraient illégalement dans la région de Tromelin, clament les autorités françaises. En conséquence, la marine française les a arraisonnés. Et Maurice s’en trouve froissée car elle leur avait accordé les permis nécessaires pour pêcher dans la zone économique exclusive de Maurice, qui inclut Tromelin.

L’arraisonnement de ces deux bateaux a été discuté hier au Conseil des ministres. L’objet du litige avec la France : la souveraineté des deux pays sur Tromelin.

Cette polémique surgit à la veille de l’arrivée à Maurice de Hervé Gaymard, ministre français de l’Agriculture, de l’Alimentation, de la Pêche et des Affaires rurales. Ses discussions avec le gouvernement mauricien vont porter sur les préoccupations mauriciennes et des Etats d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique sur la proposition de réforme du régime sucre de l’Union européenne.

Entre-temps, les deux bateaux japonais sont arrivés à la Réunion hier matin. Le gouvernement compte aborder ce litige avec les autorités japonaises et françaises.


ZONE EXCLUSIVE

Mais d’ores et déjà, les autorités réunionnaises expliquent que ces bateaux pêchaient dans la zone économique exclusive de la France. Selon elles, les bateaux étaient en infraction avec la loi car ils s’adonnaient à la pêche au thon dans une zone interdite à la pêche, soit autour de Tromelin, dans le canal du Mozambique.

Depuis trois semaines, la marine nationale de la Réunion dispose d’un avion de surveillance. Cet avion est en mission à la Réunion. Dans la soirée de mardi, l’avion a repéré, au large de Tromelin, une flotille de six bateaux de pêche opérant dans cette région. Il a immédiatement donné leur position au Centre régional opérationnel de secours et de sauvetage (Cross) à la Réunion.

Et le commandant de la Marine à la Réunion y a dépêché deux bâtiments qui se trouvaient à ce moment-là à Madagascar, la frégate Nivose et le patrouilleur La Rieuse.

Ces derniers ont ainsi arraisonné deux bateaux de pêche japonais, le Koryo Maru et le Chokyu Maru. Un procès-verbal a été immédiatement dressé contre les capitaines des deux bateaux qui ont été forcés de mettre le cap sur la Réunion. Avec dans ses cales, environ 140 tonnes de thon (sushimi), très prisé sur le marché japonais.

Les capitaines des deux bateaux seront entendus par la gendarmerie nationale. Les 46 membres d’équipage sont eux consignés dans leurs bateaux. Les quatre autres bateaux japonais ont pour leur part réussi à s’enfuir.

Les capitaines du Koryo Maru et du Chokyu Maru risquent chacun une amende de 75 000 euros (Rs 3 millions).

L'Express 18 septembre 2004