Des barbelés sur La Prairie, ou l’aménagement du territoire, intégré aux besoins de l'industrie touristique.


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En dépit d'un ralentissement dramatique dans les arrivées touristiques vers Maurice et en dépit d'une chute dans le taux d'occupation des hôtels, depuis maintenant 3 années, le groupe Beachcomber a foi dans un futur redressement de la situation car il est prêt à investir aux alentours de Rs 800 millions dans un nouvel hôtel à La Prairie dans le Sud-Ouest de l’île. Au vu d’éléments du projet glanés dans la presse, nous remarquons quelques aspects troublants.

En tout premier lieu, il est extraordinaire et tout bonnement incroyable qu'au moment où, finalement, le Gouvernement se résout à interdire l'extraction de sable corallien dans le lagon, un projet est présenté portant sur l'extraction de 1,5 millions de mètres cubes de sable (presque 3 millions de tonnes, soit 3 fois l'extraction annuelle de ces dernières années).

Le fait qu'on présente ce projet comme étant un "désensablement" d'un lagon qui se meurt ne change rien à l'affaire. Il est inacceptable que d'un côté on interdise l'extraction de sable par de petits opérateurs car cette activité est nuisible à l'environnement et que de l'autre, on considère une gigantesque opération d'extraction de sable comme étant un "désensablement" d'un lagon qui meure! Subitement cette extraction ne serait plus nuisible mais bénéfique à l'environnement! Comment faire respecter les lois de la République si pour les uns une activité est illégale et pour les autres, cette même activité devient licite et souhaitable ? Un tel projet ne devrait même par être considéré par les autorités mais être rejeté in toto et sans appel.

Par contre un avis favorable à ce projet enverrait au monde des affaires et à la population le mauvais signal suivant : quelles que soient les (difficiles) décisions prises pour une gestion saine de l'environnement, celles-ci peuvent être rendues inopérantes. Une telle situation serait non seulement regrettable mais également potentiellement préjudiciable à Maurice et au bien être immédiat et futur de ses habitants.

Est-il, à priori, louable de la part de Beachcomber de vouloir utiliser les profits découlant de l'extraction de sable pour financer des projets de développement dans le sud Ouest à hauteur de Rs 100 millions ? N’est-ce pas à l'Etat d'initier de tels développements ? C'est à ce dernier que revient la charge de mettre en place les structures nécessaires pour un épanouissement de la population locale. C'est pour cela que régulièrement la population se rend aux urnes. Si, pour initier des projets de base il faut s’adresser au secteur privé, autant voter Beachcomber aux prochaines élections locales ou nationales !

Le fait que certains villages du Sud-Ouest aient été délaissés dénote un manquement de L'Etat envers ses devoirs. C'est à L'Etat de trouver les ressources nécessaires pour satisfaire les besoins immédiats des villageois et non à Beachcomber d'utiliser un patrimoine national (le sable), de le monnayer et ensuite de jouer au bon samaritain avec. Si Beachcomber veut, par altruisme (pourquoi pas ?), aider les villageois du Sud-Ouest, qu'il le fasse plutôt en puisant dans ses profits et ses fonds propres !

Le Sud-Ouest a été épargné, pour l'instant, des ravages de l'urbanisation sauvage qui caractérise tant les autres zones côtières de l’île. C'est un des derniers coins encore joliment vert et plaisant avec sa majestueuse montagne du Morne aux flancs abrupts. N'est-il pas temps de songer à un plan régional d'aménagement de cette partie du littoral où les différents paramètres seront pris en compte tel que les contraintes environnementales, les besoins légitimes de la population locale pour un niveau de vie confortable, les besoins pressants des mauriciens pour un accès sûr, facile et confortable aux joies de la mer et les futurs besoins du tourisme.

Une autre logique doit s’appliquer que celle du profit immédiat et privé. C'est à l'industrie touristique à s’intégrer dans un plan d'aménagement du territoire et non au territoire mauricien à être intégré aux besoins du tourisme. Nous invitons le Gouvernement a mettre sur pied un tel plan régional avec la participation du public, de la population locale, des professionnels locaux ou étrangers, de l'industrie touristique, de l'Université de Maurice et de toute autre partie se sentant directement ou indirectement concerné par ce projet d’aménagement.

Nous invitons, par conséquence, le groupe Beachcomber à volontairement retirer sa demande d'EIA (on a le droit de rêver…) en attendant qu'un plan d'aménagement cohérent et applicable soit en vigueur. Ce plan serait peut-être une occasion inespérée de faire différemment, de proposer à la Nation un développement côtier harmonieux où tout un chacun y trouverait son compte, une région qui serait un exemple de convivialité et non de confrontation, un exemple à suivre.

Le ralentissement des arrivées touristiques depuis le début de l'année, les regrettables attentats à New York présagent un avenir incertain pour le tourisme à Maurice. Ne serait-ce pas le moment opportun de réfléchir tous ensemble sur le devenir de cette industrie et de questionner la pertinence de nos choix en matière de politique touristique ?

 

Karim Jaufeerally

Institute for Environmental and Legal Studies

www.intnet.mu/iels

iels@servihoo.com

L'Express 19 Octobre 2001