Pelrinaz dan zil Trois jours d'émotions intenses


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Après un voyage de 10 jours, dont seulement trois passés sur leurs îles, les Chagossiens débarqueront du Mauritius Trochetia demain après-midi au Terminal Aurélie Perrine vers 15h. Un voyage qui les a menés vers un pèlerinage tant attendu sur leur terre, quittée, malgré eux, quarante ans de cela. Sur les trois îles de l'archipel, la centaine de pèlerins mauriciens et seychellois originaires des Chagos qui ont entrepris ce voyage historique ont connu de vives émotions, tantôt devant ces terres qu'ils revoyaient après tant d'années, les souvenirs de leur vie passée refaisant surface, tantôt vis-à-vis des transformations qu'elles ont connues.

Suivant leur départ du Quai D en début de soirée le jeudi 30 mars dernier, c'est dans l'après-midi du lundi 3 avril, après près de quatre jours de voyage en mer que les Chagossiens ont vécu leurs premières émotions à la vue de l'île Salomon. Depuis midi, ils pouvaient admirer l'île du pont du Mauritius Trochetia. Ils ont toutefois dû rester à bord du bateau et n'ont débarqué que le lendemain, à 7h45, à l'aide des Rapid Intervention Boats de la marine britannique. Le débarquement s'est fait à bord de l'île Boddam par petits groupes et ce sont, comme prévu, les natifs de Salomon qui ont débarqué les premiers. Les Chagossiens se sont alors rendus à la chapelle où s'est tenue une messe d'actions de grâce. Après cette première célébration religieuse, les pèlerins se sont dirigés vers le cimetière pour se recueillir sur les tombes de leurs familles, comme ils le souhaitaient. Ils ont pu déposer des fleurs avant d'ériger une stèle commémorative de la visite. Des repas préparés à bord du Mauritius Trochetia ont été servis aux Chagossiens durant la journée. Ils ont dû quitter l'île avant la tombée de la nuit et, à 15h45, étaient tous remontés à bord du navire, où ils ont passé la nuit, pour des raisons de sécurité. Le bateau a quitté le lagon alors que la marée était encore haute, en direction de Peros Banhos.

Après deux heures de trajet en mer, la communauté chagossienne a débarqué, le 5 avril, sur l'île au Coin (Peros Banhos), leur deuxième étape du voyage. Toutefois, à cause des conditions marines difficiles lors du débarquement à Peros Banhos le mercredi matin, les militaires britanniques et américains ont prêté main forte aux Chagossiens, les aidant à s'y rendre. Aucun incident n'a été déploré au cours de cet exercice qui s'est déroulé avec la collaboration de tous dans la bonne humeur et dans les meilleures conditions. Cette deuxième journée a été marquée par la célébration d'une messe dite par le Père Gérard Mongelard et le Révérend Mario Li. Les Chagossiens, qui disposaient, tel sur Boddam, d'une liberté de mouvement, sont partis visiter leur terre. Ils ont également pu procéder au nettoyage du cimetière et fleurir les tombes de leurs ancêtres. Avant de quitter l'île vers 18h, à bord du Mauritius Trochetia, les pèlerins ont procédé au dévoilement d'une deuxième stèle commémorative.

Les pèlerins ont quitté les Chagos avec l'espoir d'y revenir

Le voyage entre Peros Banhos et Diego Garcia (qui se trouve à une centaine de miles de Peros Banhos) a duré toute la nuit de mercredi. C'est jeudi matin qu'ils sont parvenus à l'ultime étape de leur pèlerinage. Ils ont débarqué sur la principale île de l'archipel Chagos vers 8h30. Et c'est avec une vive émotion qu'ils ont constaté les nombreuses transformations de leur île, devenue une base militaire. Lors de cette dernière journée dans l'archipel des Chagos, de strictes mesures de sécurité ont été appliquées. Ainsi, pour le trajet entre le quai et Pointe-Marianne, les Chagossiens ont dû remettre aux marines américains tous leurs équipements capteurs d'images, qui leur ont toutefois été remis par la suite pour le reste de la journée. La première visite des Chagossiens sur Diego Garcia dans la matinée a été à Pointe-Marianne, où ils ont eu la possibilité de se recueillir sur les tombes de leurs ancêtres. Ils ont ensuite été reçus à East-Point pour un déjeuner communautaire offert par les Mauriciens et Chagossiens qui sont en poste à la base militaire de Diego Garcia. Les leaders des Chagossiens, Olivier Bancoult (GRC), Fernand Mandarin (CSC) et Bernard Nourrice (Seychelles), ont une fois encore procédé au dévoilement d'un monument, troisième et dernier marquant cette visite dans l'archipel. Ils se sont ensuite dirigés à Minni-Minni, où se situe le plus ancien cimetière des Chagos.

Pour cette dernière journée de pèlerinage sur Diego Garcia, les Chagossiens ont reçu des cartes téléphoniques leur permettant d'entrer en contact (pour la première fois depuis huit jours) avec leurs proches à Maurice. Le départ de Diego Garcia était fixé à 17h et tous les pèlerins ont dû, une nouvelle fois, remettre leurs appareils photos aux autorités américaines, lors du trajet du retour vers le Mauritius Trochetia. L'embarquement ne s'est pas fait tout de suite, car les Chagossiens étaient conviés, de 19h à 21h30, à un barbecue party organisé spécialement en leur honneur. C'est à 22h qu'ils ont quitté - malgré eux et le cœur rempli de tristesse mais avec l'espoir d'y revenir - leur terre natale.


"Guette zoli tizil perdi !"

Le coup de massue de janvier 1971 !

Seewoosankar Mandary, aussi connu sous le nom de Jackie par ses anciens collègues du service météorologie et par les membres de la communauté internationale des radio-amateurs, a été un des témoins privilégiés de la transition qui s'est opérée dans l'archipel des Chagos avec le démembrement du territoire mauricien par les Britanniques. Il a vécu le coup de massue de janvier 1971. Il était en poste à Diego Garcia quand les derniers Chagossiens furent expulsés de leurs îles natales. Il était à Diego Garcia quand les premières explosions à la dynamite avaient fait exploser la barrière de corail pour faciliter l'accès des navires de guerre dans le lagon de Diego Garcia. Il y était également quand les premiers avions ont atterri et décollé de la base militaire. Mais le plus important est que les photos prises (voir ci-contre) par Seewoosankar Mandary en janvier 1971 ont joué un rôle historique dans la lutte des Chagossiens pour la reconnaissance de leur dignité devant la Haute Cour de Londres. Aujourd'hui, c'est avec un petit pincement au cœur qu'il apporte son témoignage en marge de ce premier "pelrinaz dan zil" car Diego-Garcia fait partie de sa vie. Il aurait été comblé de pouvoir revoir ce qu'il avait laissé un matin de mars 1972 pour rentrer pour de bon à Maurice.

"Quand j'avais été affecté à la station de météo de Diego Garcia en juillet 1970, je ne savais pas que j'allais être témoin d'une tranche aussi importante de l'Histoire de cette partie de l'océan Indien. Je m'étais embarqué sur le RAF Bacchus en juillet 1970, en route pour Singapour, avec escale à Diego Garcia pour ma nouvelle affectation. Tout s'était déroulé le plus normalement possible", raconte Seewoosankar Mandary, bien calé entre son album de photos vieilles d'au moins une quarantaine d'années et ses équipements de radio-amateurs, lui permettant toujours d'être au contact du monde entier. Bien à l'aise, son esprit a déjà parcouru les mers du Sud pour se retrouver du côté de la Grande-Case de Diego Garcia, résidence de l'administrateur et où s'est joué l'un des plus grands drames humains de l'Histoire de Maurice.

"L'autre jour, dans les journaux, j'ai vu une des dernières photos de la Grande-Case et des environs à Diego Garcia. Je n'arrivais pas à réconcilier cette image avec celle que j'avais de la Grande-Case. C'était tout abandonné. C'était tout triste. C'était à peine reconnaissable. Pourtant, c'était la principale place d'activités quand les Chagossiens y vivaient", ajoute avec force cet ancien de la Météo, qui a travaillé sur presque toutes les îles faisant partie du territoire mauricien. Il se rappelle que c'était sur cette même place, devant la Grande-Case et à côté du bureau de l'administrateur, que le glas avait sonné pour les Chagossiens un matin de janvier 1971, soit à peine six mois après son arrivée à Diego Garcia.

"Local Support Outstanding"

Ce 23 janvier 1971, le caboteur, le Nordvaer, avait mouillé au large de West Point, à Diego Garcia. Il transportait un drôle d'équipage composé de membres de la première Reconnaissance Party du Construction Bataillon. La décision avait déjà été prise pour la transformation de Diego Garcia en une base militaire pour les Américains. Cette Reconnaissance Party était composée de Marcel Moulimié, General Manager de la compagnie Land States, de John Todd, du commandant White et d'au moins trois ingénieurs étrangers.

"Dès leur arrivée à terre, ces officiels se sont mis au travail. Ils ont dressé un constat de la situation sur le terrain le même jour. Après les membres de la Reconnaissance Party font transmettre un message adressé à Rhodes Island, aux États-Unis. La teneur du message est simple : Local Support Outstanding. Everything going as planned", poursuit Seewoosankar Mandary, qui pèse ses mots avant d'aborder la prochaine étape du déroulement de la visite de la Reconnaissance Party.

"L'administrateur de Diego Garcia, Paul Moulimié, fut invité à convoquer tous les Chagossiens devant la Grande-Case pour un message important de la part de la Reconnaissance Party. En tant qu'officiels de la Météo et habitants de l'île, mes quatre collègues, Atchia, Athow, Aumeer, Keenoo, et moi-même nous sommes rendus à ce rendez-vous du lendemain matin. Le message allait tomber comme un véritable coup de massue sur la tête des habitants des Chagos, qui, dans leur naïveté, ne s'attendaient pas à un tel développement", devait renchérir Seewoosankar Mandary.

"Paul Moulimié s'est adressé à l'assistance qui était composée d'hommes, femmes et enfants indistinctement. Autant que je me souvienne, il avait déclaré : Ala Missié Todd là. Li éna ène mesaz importan pou zot. Mo pe passe mesaz-là ar zot dan so plas. Zil pou fermé biento. Amérikin ki pou vine pran zil. Ala komandan amérikin-là li là. Bann-la pou vini biento. Zot tou pou bizin kit zil alé." Pour Seewoosankar Mandary, l'impression qui se dégageait de l'assistance était que le ciel leur était tombé sur la tête. Ils essayaient de comprendre ce qui se passait car, à aucun moment dans leur existence, les Chagossiens avaient envisagé leur vie hors des lagons de l'archipel des Chagos.

"Ki fer nou pou bizin allé ?" Cette question était sur toutes les lèvres. Mais il n'y avait pas de réponse à cette question pertinente. La partie officielle ne voulait rien entendre des interrogations chagossiennes. Les regards étaient pleins de tristesse et d'amertume.

La logique du déracinement et de l'exil était des plus implacables. "Paul Moulimié ine kontinyé kozé. Faudé zot tou kit zil allé. Zot pa pou kapav kontinyé resté. Bann militer ki pou vini. Si zot resté, zot pou kapav gagn kout fizi", se rappelle-t-il encore. La logique du déracinement était indifférente et impitoyable à la souffrance des Chagossiens, perdus au milieu de l'océan Indien.

"Gagn traka !"

"Kot pou allé ? Zamé mo finn kit mo zil, mwa. Zamé mo ine voyazé. Tou mo fami reste lamem. Kot pou allé ? Gagn traka. Bolom dékourazé. Nou attan attan. Kit fwa missié anglé ava sagrin nou et va les nou resté. Meme si bizin rest tousel dan zil." Tel a été le témoignage convaincant de Lisette Talate devant la Haute Cour de Londres dans l'affaire de 2000.

Mais la cruelle désillusion des Chagossiens était inébranlable. Le 29 janvier 1971, la Reconnaissance Party, satisfaite de sa mission de constat, remontait à bord du Nordvaer pour quitter Diego Garcia. Une accalmie planera sur Diego Garcia et ses habitants jusqu'au début de mai 1971. C'était comme si Diego Garcia se trouvait dans l'œil d'un ouragan. Le 4 mai 1971, ce calme trompeur fut irrémédiablement interrompu par les premières séances de dynamitage des récifs au Nord de Diego Garcia.

Ce matin-là, le Vernon County, transportant des éléments de la Construction Bataillon, avait mouillé juste à l'extérieur de la baie de Diego Garcia. Des Landings Crafts amphibies avaient transporté les premiers hommes à North West Point en vue d'entamer les travaux de dynamitage de la passe pour faciliter l'accès à des grosses unités de la marine américaine. L'explosion des dynamites au large suscitant de véritables panaches d'eau de mer est venue relancer les appréhensions des Chagossiens sur leur sort.

Le commandant de la Construction Bataillon est venu saluer l'administrateur des Chagos, qui était installé à East Point. Les arpenteurs se mettaient au travail pour délimiter le grand chantier de Diego Garcia selon des plans élaborés dans le secret le plus total. De gros équipements de construction faisaient leur apparition "en sortant comme par magie du ventre des bateaux qui accostaient sur la plage".

De l'East Point où ils étaient cantonnés, les Chagossiens ne pouvaient qu'apercevoir au loin ce qui se construisait de l'autre côté de la baie, soit au North West Point. "Naturellement, nous étions partie prenante aux côtés des Chagossiens. L'île qui se fermait était un paradis que nous n'allions plus voir. La tristesse, la consternation, la désolation et l'impuissance se lisaient sur le visage des Chagossiens face à ces grandes manœuvres militaires", fait ressortir Seewoosankar Mandary.

Depuis, l'atmosphère au sein de la communauté chagossienne était devenue lugubre. Le paradis s'était transformé en enfer. Un C-130 américain fut le premier avion à atterrir sur la nouvelle piste de la base de Diego Garcia le 19 juillet 1971, à 7h20. "C'était un Test Flight de Bangkok. À partir de cette date, les vols allaient se faire au rythme de deux fois la semaine de Bangkok", ajoute-t-il.

"Bann zenfants népli oulé all zwé déor dépi ki zot ine trouv bann gro avion fer letour ora lakaz. Tapaz kas zorey, bann zwazo de malheur sa", avait trouvé Lisette Talate devant les juges de la Haute Cour de Londres.

Le 28 septembre 1971, ce bateau de malheur qu'est le Nordvaer refait surface dans la baie de Diego Garcia. Il est accompagné de l'Isle of Farquhar. Leur mission : prendre tous les Chagossiens encore en vie à East Point pour les ramener à Peros Banhos et à Salomon. Auparavant, les autorités avaient pris le soin de passer tous les chiens vivants au calorifère.

Un dernier mensonge des Britanniques : ils ont fait croire aux Chagossiens qu'ils allaient être tout simplement transférés de Diego Garcia à Peros Banhos et Salomon. Or, peu de temps après le départ des Chagossiens pour ces deux îles de l'archipel, un message devait être reçu à Diego Garcia confirmant que ces deux îles ne furent qu'un transit et que tous les Chagossiens doivent partir soit pour Maurice soit pour les Seychelles.

Le libellé de cet ultime message reçu des Seychelles était : "For economic reasons, we will close Peros Banhos and Solomon islands". Les arrangements étaient mis en place pour la dernière étape de l'exil forcé vers Maurice ou les Seychelles. Les départs étaient organisés à partir du début de 1972. Willis-Pierre Prosper, le dernier régisseur qui a supervisé cette entreprise, a consigné par écrit les différentes dates de l'évacuation forcée et finale des trois principaux atolls, notamment Diego Garcia le 15 octobre 1971, Salomon le 31 octobre 1972 et Peros Banhos le 27 avril 1973.

Depuis et jusqu'au pelrinaz dan zil de ce début de mois, très peu de Chagossiens avaient eu le privilège de revoir leurs îles natales…


Des preuves à toute épreuve
Ces quatre photos font partie d'une séquence de six prises à Diego Garcia un matin de janvier 1971, soit au lendemain de l'arrivée du Nordvaer le 23 janvier 1971. À cette époque-là, Seewoosankar Mandary ne savait pas l'importance historique de ces clichés. Paul Moulimié, l'administrateur, avait eu pour responsabilité d'annoncer que "zil ine vandé. Zil pou fermé !" Ces photos devaient être utilisées dans le cadre du procès initié par les Chagossiens devant la Haute Cour de Londres. Elles furent utilisées accompagnées d'un affidavit juré par cet ancien officier de la Météo pour contester la thèse colportée par les Britanniques à l'effet qu'il n'y avait que des Contract Workers sur les Chagos.
En apprenant l'existence de ces photos par le truchement d'un journaliste de la BBC, Olivier Bancoult, le leader du Groupe des Réfugiés des Chagos, devait déclarer : "Missié Mandary, mo tann dir dir ou éna ène trésor". Sans hésiter, Seewoosankar Mandary devait mettre les photos à la disposition des Chagossiens pour soutenir leurs démarches en vue de revendiquer leur dignité et leur légitimité. Sur les conseils de Me Mardemootoo, il devait jurer un affidavit révélant les circonstances dans lesquelles ces photos ont été prises de même que d'autres détails pertinents.
Ces preuves à toute épreuve ont été versées dans le dossier de l'affaire des Chagossiens devant la Haute Cour de Londres. Ces photos, les témoignages des Chagossiens, notamment celui de Lisette Talate, et la plaidoirie des homes de loi ont créé une brèche dans la cuirasse anglo-américaine. La Haute Cour avait donné raison aux Chagossiens et pour contourner ce jugement réétablissant les droits des Chagossiens sur l'archipel, le Premier ministre britannique, Tony Blair, devait se cacher derrière des Orders in Council le 14 juillet 2004. Le Ruling dans l'appel contre ces Orders in Council est attendu ce mois-ci à Londres.


Le quotidien des îles
Le rythme de vie propre à "dan zil" des Chagos fait partie du passé. Sewoosankar Mandary, qui se trouve parmi les cinq derniers Mauriciens à quitter Diego Garcia avec l'installation des militaires américains, en garde un très bon souvenir.
"Les Chagossiens se levaient très tôt le matin. Li inpé koumsa dan tou zil koko. Après avoir pris leur thé, ils se préparent pour se rendre à l'appel quotidien. Lapel-là li fer à kot biro et dan ène plas zis divan Grande Case. Pou kas lapel-là, fer sonne ène laklos et après tou dimoun alle travay", fait-il ressortir. Lors de ce rassemblement, le travail de la journée est distribué et des fois, l'administrateur saisit l'occasion pour régler des différends survenus entre Chagossiens. "L'administrateur avait également un rôle de magistrat dans l'île."
La tâche quotidienne est exécutée jusqu'à 11 heures le matin car les Chagossiens sont sur pied depuis au moins 5 heures. "Apré la tas, zot passe bor lamer et zot rode ène kari. Poisson ti litéralma à la traîne dan zil. Si li pa envi poisson, li kapav pique èn ourite. Li kraz ène satini koko et li prépar so dézéné. Li pa ti difisil dan zil", avoue-t-il.
En cours de journée, les Chagossiens peuvent se permettre "ène ekstra koko", soit en assemblant des balyé koko soit en découpant et nettoyant des noix de coco. L'après-midi, ils pourront se rendre de nouveau à la mer pour aller pêcher.
La boutique de Diego Garcia était ouverte deux fois la semaine. Le riz, l'huile, le sel et les grains secs faisaient partie des rations qui étaient fournies aux familles. Mais elles devaient acheter des allumettes et des cigarettes. Chaque adulte avait droit à un demi-litre de vin par semaine.


Seewoosankar Mandary : "Je suis parti pour Diego sur un coup de chance !"
Seewosankar Mandary était encore célibataire quand il est parti pour Diego Garcia à bord du RAF Bacchus en juillet 1970. "C'était un véritable coup de chance. Souvent, je me suis dit que ce qui devait arriver arriva. Je venais de rentrer d'un Tour of Service à Agaléga au mois de mai 1970. J'avais à peine eu le temps de déballer mes affaires. Le Clerk de la Météo m'avait fait comprendre que le directeur adjoint, M. Swan, cherchait un officier pour un Posting à Diego Garcia. Je me suis dit : pourquoi ne pas tenter la chance ?", raconte le prévisionniste aujourd'hui à la retraite.
À partir de là, les choses devaient se précipiter. En un clin d'œil, la lettre officielle d'affectation était rédigée et signée pour les procédures d'usage. Je me suis retrouvé en tant qu'Officer in Charge de la station de météo de Diego de juillet 1970 à mars 1971. Des cinq collègues qui faisaient partie de cette équipe, je suis le seul qui soit encore à Maurice aujourd'hui. Moussa Atcha s'est installé à la Réunion, mon collègue Athow a émigré au Canada, Raffick Aumeer est en Grande-Bretagne. Le dernier était Soobash Kenoo.
Après le départ forcé des Chagossiens vers Peros Banhos et Salomon vers la fin de 1971, les cinq membres du personnel de la Météo furent les seuls Mauriciens à continuer à occuper les quarters d'East Point. Au début de 1972, ils devaient recevoir l'ordre de démolir les installations pour les renvoyer à Maurice à bord du RAF Hebe. Ensuite, ils devaient passer environ un mois dans les environs en compagnie des militaires américains à North West Point avant de rentrer à Maurice vers la fin de la première quinzaine de mars 1972 à bord d'un avion ralliant Plaisance directement de Diego Garcia.


L'importance économique de l'archipel des Chagos

Du fait que l'on évoque toujours la base américaine de Diego Garcia lorsqu'on parle des Chagos, nombre de Mauriciens en sont arrivés à considérer comme négligeables les 64 autres îles de cet archipel. Cette tendance a également gagné, il faut le constater, bon nombre de jeunes de la deuxième génération de Chagossiens installés à Maurice qui, eux, sont tentés d'aller s'établir à Londres en ignorant qu'il y a dans ces îles des terres et des perspectives à explorer. Il est probable également qu'à leur retour au pays après leur pèlerinage, certains natifs des Chagos qui auront témoigné de la destruction totale de la civilisation dans leurs îles natales, communiquent aussi leur désespoir à d'autres jeunes à l'effet que rien ne serait possible à l'avenir dans ces îles devenues des forêts épaisses après quelques quarante années d'abandon. Ce serait une grave erreur à ne pas commettre car, outre l'immense territoire marin qui entoure l'archipel des Chagos, outre Diego Garcia (le troisième plus grand atoll du monde) et sa base interdite, chacune de la soixantaine d'îles restantes de cet archipel recèle d'attraits touristiques et agricoles avec un potentiel économique extraordinaire.

En 1998, dans le cadre d'une série de cinq articles intitulés "The Chagos Saga", Week-End avait révélé une partie d'un rapport secret rédigé en 1964 dans laquelle des enquêteurs militaires anglais et américains s'attelèrent à démolir un projet conçu par un ex-parlementaire, ministre et homme d'affaires seychellois, M. Paul Moulinié, en vue de développer le potentiel industriel de l'archipel. Ce projet préconisait une union économique et commerciale entre l'île Maurice et les Seychelles et était soutenu par le ministre mauricien de l'Éducation en 1964, sir Veerasamy Ringadoo, qui y manifesta un grand intérêt.

Le projet de Moulinié fut, toutefois, considéré comme un dangereux obstacle au plan occidental d'implantation de la base militaire de Diego Garcia. Les enquêteurs anglo-américains recommandèrent que "Mr. Moulinié's report should not be accepted as an objective appraisal of economic prospects". Selon eux, ce projet de Paul Moulinié était "essentially a prospectus designed to raise capital for speculation".

Les enquêteurs anglo-américains incitèrent d'abord Paul Moulinié à dévoiler tout son projet. Celui-ci, ignorant leur véritable intention, tomba dans le panneau et leur remit une étude complète qu'il avait lui-même entreprise avec soin dans les îles de l'archipel, en mars 1963. Cette étude détaillée avait mené Moulinié aux conclusions suivantes à propos du potentiel de chaque île principale de l'archipel (les chiffres publiés sont ceux de 1963 et on peut aisément deviner qu'avec des méthodes d'exploitation plus modernes, le rendement des produits exploitables dans l'archipel aurait dû être trois ou quatre fois plus conséquent).

Diego Garcia: de la place pour 800 bétails et 4 000 personnes

Selon M. Moulinié, cet atoll était négligé et mal administré. On pouvait, néanmoins, y produire 1 500 tonnes de copra dans les prochaines dix années et même atteindre 3 000 tonnes par an pour être exportées sur le marché européen. La main-d'œuvre pouvait être maintenue à son taux actuel, mais il y avait nécessité de l'équiper avec dix bons tracteurs. L'île devrait être divisée en huit sections afin d'être dotée d'un bon système d'entretien et de supervision. Sa faune consistait de 250 000 arbres, dont près de la moitié devrait être complètement réhabilitée, moyennant un investissement de Rs 200 000. 800 têtes de bétail pouvaient y être élevées et ce chiffre pourrait être triplé avec l'introduction de l'herbe dite "éléphant" sur les pâturages. 60% de l'île se prêtait à la culture extensive du maïs, en attendant la remise en terre des cocotiers. En général, le sol de Diego Garcia se classait parmi le meilleur que l'on pouvait trouver dans les îles coralliennes. L'île de Diego Garcia peut supporter une population de 4 000 habitants.

De nos jours, Diego Garcia, libéré de sa base, pourrait abriter un port de transbordement en plein centre de l'océan Indien, un port de relâche pour plaisanciers et des centres de loisirs touristiques de haut standard.

Peros Banhos

Une main-d'œuvre de 80 personnes serait amplement suffisante pour rentabiliser cet atoll de trente-deux îles, à condition que la supervision du travail y fut améliorée. La production à Peros Banhos pouvait atteindre 850-900 tonnes de copra annuellement.

Salomon

Grâce à une amélioration du mode de culture et une professionnalisation du travail, la production pouvait se monter à 225 ou 250 tonnes de copra, avec des pointes de 400 tonnes. Les îles de cet atoll également étaient idéales pour la culture de maïs pour la consommation de ses habitants et du bétail.

Egmont ou Six îles

Cet atoll pouvait produire un peu plus de 150 tonnes de copra par an. Une de ses îles, Cipailles, avait un potentiel de 15 000 à 20 000 tonnes de guano qui pouvaient être extraites avant que les plantations de cocotiers ne soient réhabilitées. Le guano est un fertilisant naturel sous forme de fiente d'oiseaux dont l'usage dans l'industrie sucrière avait été abandonné dès que l'île Maurice se lança dans la production d'engrais industriels.

Trois Frères

Sur ces trois îles dont la superficie est d'une vingtaine d'hectares, il y avait quelque 40 000 tonnes de guano à extraire.

Eagle Island

Une cinquantaine d'hommes avec un bon surveillant pourraient y produire sept à huit tonnes de copra mensuellement. Le coût de la réhabilitation de l'île pour la rendre habitable ne se monterait qu'à Rs 25 000 et la moitié de ce coût pourrait être amortie rien qu'en récupérant les noix de cocos tombées d'arbres.

Le rapport anglo-américain souligna que, deux ans avant que Paul Moulinié n'entreprenne son étude, Octave Wiehe visita également les Chagos (aussi appelées les "îles à huile") pour en évaluer le potentiel. Octave Wiehe estima, lui aussi, que Diego Garcia pouvait produire jusqu'à 1 400 tonnes de copra par an, Peros Banhos 550 tonnes et Salomon 350 tonnes.

Les techniciens anglo-américains recommandèrent à Londres de n'accorder aucune crédibilité à Paul Moulinié sous prétexte que celui-ci fut incapable de leur montrer des pièces justificatives à l'effet que les activités industrielles à Diego Garcia avaient généré Rs 90 000 de profits, mais plutôt d'acquérir carrément la totalité de l'atoll.

Mais, plus tard, à l'instigation du gouvernement démocrate américain du président John Kennedy, non seulement le gouvernement britannique excisa Diego Garcia du territoire national mauricien, mais il détacha complètement les 65 îles de l'archipel au détriment des Chagossiens mauriciens, ce pour l'implantation d'une seule base sur Diego Garcia seulement.

On peut imaginer ce que serait le développement économique de l'île Maurice et des Chagossiens-Mauriciens si, à force de presser la Grande-Bretagne et les États-Unis, elle récupérait les Chagos !


Souvenirs, retrouvailles et douleur

Arrivés à Diego Garcia jeudi matin, des facilités ont été mises à la disposition des Chagossiens afin qu'ils puissent entrer en contact, après huit jours, avec leurs proches. Les trois leaders ont reçu des cartes téléphoniques prépayées qu'ils ont distribuées aux pèlerins. À travers des conversations téléphoniques qui n'ont duré que de courtes minutes, les Chagossiens ont pu raconter à leurs familles combien leurs terres ont été transformées pendant ces quarante dernières années. Malgré cela, ils ont été nombreux à se remémorer les lieux exacts où ils vivaient heureux à l'époque. Selon nos informations, outre la joie de revoir ces îles, le pèlerinage a suscité beaucoup de douleur et de tristesse.

Olivier Bancoult, le leader du Groupe Réfugiés Chagos (GRC), a pu téléphoner à son épouse Marilyne, à Maurice, vers 7h le jeudi matin, à son débarquement sur Diego. Lors de ce bref échange téléphonique, il a indiqué que le pèlerinage se déroulait dans de très bonnes conditions. "Il m'a assuré que, malgré quelques problèmes de mal de mer pour certains voyageurs, tout se passait très bien pour la communauté chagossienne sur nos îles et surtout que c'étaient de grands moments d'émotion que vivaient tous les pèlerins", avance Marilyne Bancoult. Si olivier Bancoult, qui a quitté Diego à l'âge de 4 ans, n'a pas de grands souvenirs de son île, il a raconté à sa femme que de nombreux pèlerins ont reconnu les lieux où ils habitaient sur l'île quarante ans de cela. "Olivier est heureux, car sa mère et sa sœur lui ont indiqué le lieu où se trouvait leur maison. Il m'a également raconté comment les personnes âgées qui ont effectué ce voyage ont reconnu les lieux, ou encore des instruments dont ils se servaient à l'époque. Ce sont de grands moments d'émotion que vivent les Chagossiens à travers ce pèlerinage", raconte Marilyne Bancoult. Elle ajoute qu'outre la joie de revoir ces terres, il y a également parmi ceux qui font ce voyage une profonde tristesse. Celle de devoir les quitter.

Jessie Mandarin, la femme du leader du Comité social Chagossien (CSC), Fernand Mandarin, indique également que son mari lui a téléphoné vers 7h30 jeudi dernier. Si au départ, elle a eu du mal à reconnaître sa voix, elle a compris avec joie, après huit jours sans nouvelles, que son mari l'appelait de Diego Garcia. "Il semblait très fatigué, ou alors trop ému quand il m'a parlé. C'est la joie et la fierté, mais aussi la douleur de revoir sa terre qui l'ont ému", raconte Jessie Mandarin. Elle ajoute que Fernand Mandarin lui a dit que le pèlerinage s'est déroulé dans de très bonnes conditions. "Mon mari m'a raconté que malgré le fait que les îles Salomon et Peros sont très boisées, la communauté chagossienne n'a pas eu de problème pour les déplacements." Jessie Mandarin avance toutefois que la conversation n'a pas été longue, mais suffisamment pour que son mari lui dise qu'il était heureux d'être sur son île et fier de l'accomplissement de ce pèlerinage. Maintenant, avance Jessie Mandarin, "j'attends le retour, prévu vers 15h demain. Là, je saurai exactement ce qu'ils ont vu et comment ils ont vécu ce pèlerinage", souligne-t-elle.

 

 9 avril 2005