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Quelle sécurité alimentaire pour Maurice au XXIe siècle ? (I)

A quelques jours d'intervalle, récemment, il y a eu, dans la presse locale, deux interventions de personnalités connues qui nous ont interpellés. Nous faisons référence au courrier de Jean Cyril Monty de la Chambre d'Agriculture dans l'édition du Mauricien 18 décembre 2007 et à l'interview de Pierre Dinan, économiste, dans l'édition de l'Express du 21 décembre 2007.

Nous sommes entièrement d'accord avec M. Monty que notre sécurité alimentaire est en danger du fait des difficultés croissantes que les principaux pays producteurs ont pour faire face à la demande mondiale. Que ce soit dû aux changements climatiques, aux productions de bioénergie, aux changements d'habitudes alimentaires indiennes et chinoises qui demandent de plus en plus de protéines animales, aux augmentations des prix du pétrole qui affectent les coûts tout au long de la chaîne agro-industrielle, des champs à l'usine jusqu'aux consommateurs, la nourriture coûte plus chère. Et il y aura pénuries ponctuelles, peut-être même permanentes.

Avec 77% de notre consommation alimentaire importée, parfois de très loin, il est clair que des solutions variées, intelligentes et courageuses vont devoir être trouvées. La réponse de M. Monty : se tourner vers les pays de la région, Madagascar ou le Mozambique pour pallier les manquements de notre production locale car il serait utopique de compter uniquement sur nos ressources locales.

Analysons les conséquences de ce choix. Il est évident que le potentiel agricole de Madagascar ou du Mozambique est vaste. Il est fort probable que ce potentiel sera exploité par des entrepreneurs d'ici ou d'ailleurs. Mais cela va-t-il améliorer notre sécurité alimentaire ? Initialement, peut-être, mais les mêmes facteurs qui fragilisent actuellement notre sécurité alimentaire vont également agir à Madagascar et au Mozambique. Ainsi, le prix élevé du pétrole va continuer à plomber les coûts et, surtout, la demande agroalimentaire mondiale va nécessairement déborder à Madagascar et au Mozambique, et ces producteurs vont vendre leurs produits au plus offrant dans la droite logique de la libre entreprise. Il n'y a aucune raison de croire que Madagascar ou le Mozambique privilégieront le marché mauricien ; ils se tourneront vers le marché qui paiera le plus et le mieux. Et Maurice se retrouvera en compétition directe avec le restant du monde riche pour acheter les produits agricoles malgaches ou mozambicains.

Retour à la case départ.

Pétrole

Dans de telles conditions, il est illusoire de penser qu'une dépendance accrue envers Madagascar ou le Mozambique va améliorer notre sécurité alimentaire sur les court, moyen ou long termes.

Nous allons devoir penser et agir différemment. Il est clair que peu de personnes à Maurice réalisent vraiment l'urgence de la situation. Une des composantes majeures qui fragilise notre sécurité alimentaire, c'est le prix du pétrole. En 2007, le prix moyen du pétrole était d'US $ 73 le baril, mais d'octobre à décembre 2007, les prix s'envolèrent pour osciller entre US $ 80 et US $ 100 le baril. Donc, les contre-coups inflationnistes des prix du pétrole sont dus à un pétrole en deçà d'US $ 80 le baril. Dans un scénario de prix au-delà d'US $ 90 ou même US $ 100 le baril, en 2008, il est raisonnable d'imaginer qu'il y aura une autre poussée inflationniste pour toutes les denrées alimentaires. Revoyons le problème sous un autre angle : tant que les prix du pétrole demeureront au-delà de US $ 90 le baril, il faut s'attendre à des poussées inflationnistes importantes et additionnelles durant l'année. Ces poussées inflationnistes vont s'étendre partout et pas seulement aux denrées alimentaires. Il est fort peu probable que l'augmentation de salaires suivra de manière proportionnelle pour neutraliser l'inflation. Le résultat : les couches sociales défavorisées qui ont déjà du mal à se nourrir convenablement ne verront aucune amélioration à ce niveau tant que les prix du baril ne descendront pas en deçà d'US $ 80 voire US $ 60 le baril sur une période étendue dans le temps.

L'urgence de cette situation nous mène à une conclusion inexorable : on n'a pas le temps d'attendre que des entrepreneurs d'ici ou d'ailleurs puissent inonder le marché local de denrées malgaches ou mozambicaines bon marché et de qualité.

Il s'ensuit que nous devons à tout prix dépendre de nos ressources locales en premier lieu. Il est donc utopique, naïf et très risqué d'espérer que les pays de la région vont nous garantir notre sécurité alimentaire. C'est à nous de prendre l'initiative et de maximiser notre production locale de denrées alimentaires par tous les moyens possibles et imaginables.

En deuxième lieu, nous pouvons nous tourner vers les pays de la région pour tout ce qui est complémentaire. Ce faisant, la logique économique pure et dure passera au deuxième rang, car avant de s'enrichir financièrement, il faut manger. S'il le faut, la production locale devra être subventionnée pour un certain temps tout en évitant gaspillage et inertie.

(à suivre)

Le Mauricien 13 fevrier 2008

Quelle sécurité alimentaire pour Maurice au XXIe siècle ? (II)

Nous devons à tout prix dépendre de nos ressources locales. C'est à nous de prendre l'initiative et de maximiser notre production locale de denrées alimentaires par tous les moyens possibles et imaginables, nous tournant vers les pays de la région pour tout ce qui est complémentaire. S'il le faut, la production locale devra être subventionnée pour un certain temps tout en évitant gaspillage et inertie.

Cela nous amène tout naturellement à ce que M. Pierre Dinan a évoqué dans l'Express du 21 décembre 2007. Nous avons été surpris par la teneur des propos de M. Dinan car il a raison de dire qu'il faut repenser l'agriculture face à la flambée des prix alimentaires. Et un des aspects fondamentaux de cette réflexion sera : que va-t-on faire des terres libérées de la culture de la canne à sucre ? Pouvons-nous nous permettre de voir des centaines d'hectares de terres transformées en morcellements, IRS ou RES ? Ne doit-on pas réserver ces terres pour des projets agricoles de diverses envergures et complexités ? Quels types d'agriculture devons-nous envisager ? Avec l'augmentation des prix du pétrole, pouvons-nous continuer à dépendre d'une agriculture basée sur des intrants agro-chimiques issus du pétrole tels les fertilisants artificiels, les pesticides et les insecticides ? Ne devons-nous pas, au contraire, privilégier une agriculture organique moins gourmande en énergie et autres intrants artificiels et qui, par contre, requerrait une connaissance aiguë et pertinente des cycles environnementaux et basée sur l'usage intensif de compost fabriqué localement ? Point de réponses faciles à ces questions qui, de toute manière, ne couvrent pas l'ensemble de la problématique "agriculture et sécurité alimentaire".

Plus loin dans l'interview, M. Dinan a eu des propos tout à fait extraordinaires auxquels les économistes ne nous ont guère habitués : " Je considère qu'il est temps de revoir la conception du développement économique. Il faut dorénavant incorporer l'écologie à l'économie. Pendant trop longtemps, on a opposé ces deux idées. Or, il faut les réconcilier dans l'optique d'un développement durable. "

Une telle prise de position est exceptionnelle car, effectivement, l'environnement est pris pour argent comptant par tout le monde. L'idée dominante est qu'il faut avant tout développer à tout prix et s'il faut, ce faisant, polluer et détruire, alors, tant pis pour les petits oiseaux et autres plantes endémiques inutiles. Rien ne doit entraver la marche du progrès et du développement. Cette litanie idéologique a irrigué des générations entières depuis la révolution industrielle, tant et si bien que tout discours contraire est immédiatement taxé de rétrograde. Mais il faut le dire clairement : c'est bien et bel cet économisme dominant, cette idéologie du développement à outrance qui nous ont menés dans l'impasse environnementale actuelle. L'énergie bon marché, des ressources naturelles abondantes, des progrès technologiques gigantesques ont permis de croire qu'effectivement, on pouvait tout transformer en marchandises en vue de s'enrichir éternellement. Cette vision dominante se voit confrontée de plus en plus à la réalité des choses. L'énergie n'est plus aussi bon marché, les ressources naturelles ne sont pas infinies et mêmes les progrès technologiques gigantesques ne sont pas tout puissants. Il y a des limites à tout.

Discours dominant

Certes, le présent positionnement de M. Dinan est presque un revirement spectaculaire par rapport au discours économiste dominant.

Néanmoins, nous avons quelques remarques à faire.

En tout premier lieu, ce n'est pas vraiment l'écologie qu'il faut incorporer à l'économie mais plutôt l'inverse, et ce n'est pas vraiment d'écologie dont il faut parler mais plutôt de systèmes environnementaux. L'économie, comme activité humaine, ne peut exister dans le vide, mais n'existe que dans un système environnemental d'où sont extraites ressources naturelles et énergie pour être transformées en biens et services grâce au dur labeur des hommes et des femmes pour être échangés dans le cadre d'un marché donné. Les rejets et déchets générés par ces activités sont ensuite absorbés par les systèmes environnementaux. Ainsi, nous constatons que l'économie évolue à l'intérieur de systèmes environnementaux. Donc l'économie dépend des systèmes environnementaux pour évoluer mais par contre les systèmes environnementaux ne dépendent en rien de l'économie pour évoluer car ils existent depuis des milliards d'années. Ces constatations nous poussent à dire que c'est plutôt l'économie qu'il faudrait intégrer dans le vaste mouvement des cycles de la nature que forment les systèmes environnementaux fonctionnant à l'échelle de la planète tout entière.

Notre deuxième remarque est liée au concept de développement durable. De prime abord, ce concept paraît attrayant car il présuppose que la nécessité du développement peut s'intégrer aux systèmes environnementaux planétaires. Ainsi, le développement durable pourrait continuer assurant le bien-être matériel de tous les habitants de la planète sans la détruire pour autant. Car, en fin de compte, nous n'avons qu'une seule planète sur laquelle vivre, et ce serait vraiment dommage qu'en essayant de donner une vie décente à l'ensemble de l'humanité, nous la rendions tout bonnement invivable ! Ce serait le comble de l'ironie ! Mais voilà, le développement qu'il soit durable ou non, c'est aussi et toujours un désir de croissance économique. Nous constatons également que ce désir de croissance économique ne s'éteint jamais. Riches ou pauvres, tous les pays du monde aspirent à toujours plus de croissance économique. Tous, nous désirons toujours plus. Cela se traduit par une augmentation de la consommation de ressources et d'énergie. Cette course à l'accumulation de richesses matérielles et financières ne peut jamais s'arrêter ; elle est éternellement expansionniste par nature. Les dimensions physiques immenses quoique limitées de la planète Terre, ne peuvent pas garantir une expansion économique éternelle. Il y a contradiction flagrante entre la finitude des systèmes environnementaux de la planète et la nature éternellement expansionniste des systèmes économiques actuels et dominants. Cette contradiction flagrante qui est ignorée par tous ne sera pas résolue par le jeu du développement durable qui risque fort de n'être qu'un leurre.

Une fois, la finitude de la planète comprise, la question qui se pose est la suivante : peut-on imaginer des systèmes économiques qui soient non-expansionnistes, respectueux des limites des systèmes environnementaux de la planète et capables de fournir un certain bien-être matériel et spirituel à l'ensemble de l'humanité ? Pour tenter de répondre d'une manière intelligente à cette question, il faut avant tout rejeter l'idéologie économique dominante qui prône une croissance éternelle.

C'est à ce niveau qu'il faut un changement de paradigme social et économique.

Et c'est à ce niveau que ce situe le blocage mental qui nous empêche de concevoir des alternatives humaines à notre situation actuelle.

Karim Jaufeerally

Institute for Environmental and Legal Studies

www.intnet.mu/iels

iels@servihoo.com

Le Mauricien 14 fevrier 2008