Pollution Industrielle à La Tour Koenig

Les habitants insistent : "La CMT pollue quotidiennement notre environnement"

Deux accidents en 11 ans d'opération. Des accidents causés par des déficiences techniques au niveau des pièces de la chaudière de la teinturerie de la Compagnie Mauricienne de Textile (CMT), à La Tour Koenig. "Les accidents ne sont pas volontaires. Ce sont des choses qui peuvent arrivées", explique François Woo, directeur de l'usine. Aux côtés d'autres responsables de la CMT, dont Louis Lai Fur, il rencontrait hier la presse, pour expliquer les récents événements qui ont touché La Tour Koenig durant la semaine écoulée. Des événements qui soulignent encore une fois la colère et l'exaspération des habitants de cette région qui n'en démordent pas : "La CMT pollue quotidiennement notre environnement".

Trois ans depuis qu'ils vivent dans les appartements Les Tourelles de la NHDC, à La Tour Koenig. Trois ans que dure leur calvaire. Les habitants de ces résidences, comme ceux des résidences Les Coquillages, situées quelques mètres plus loin sont exaspérés de la situation. "Nous vivons quotidiennement dans la pollution", crient-ils. Une pollution qu'ils attribuent à l'émanation de la fumée de la CMT. Depuis trois ans, ces habitants affirment qu'ils ont déposé plusieurs plaintes à la Police de l'Environnement ainsi qu'au ministère concerné, contre la CMT. Mais rien n'a été fait. "Ce n'est que lorsqu'il y a des accidents que les autorités prennent les choses en main, et cela après de véhémentes protestations des habitants de La Tour Koenig. La situation s'assainie quelques jours, mais la pollution demeure", déplorent les habitants. Ces émanations de fumées noirâtres causent d'énormes dégâts, non seulement sur l'environnement mais sur la santé des habitants de la région. Plusieurs personnes, dont trois enfants, sont tombés malades ces derniers temps à cause de cette pollution, soutiennent-ils.

Manifestations des habitants de la NHDC

Dans la soirée de dimanche à lundi dernier, réveillés par une odeur nauséabonde et une fumée noirâtre émanant des cheminées de la CMT, une cinquantaine d'habitants des résidences Les Tourelles et Les Coquillages, ont laissé éclater leur colère devant la grille d'entrée principale de l'usine. "Couma dir lanez noir ti pe tombé. Partou ti ena depo carbone", racontent les habitants. La police, mandée sur les lieux, a ramené le calme et dispersé les habitants vers 3h du matin. Le lendemain, après une réunion au ministère de l'Environnement (voir texte plus loin), les habitants de La Tour Koenig ont une nouvelle fois manifesté leur exaspération devant l'usine. Ils ont réussi à obtenir une rencontre avec le Business Unit Leader de la CMT, Cougen Naidu, qui leur a expliqué "qu'un accident technique été survenu au niveau d'une des pièces de la chaudière", d'où l'émanation de cette fumée noirâtre qui les a largement incommodée dans la soirée du dimanche à lundi. Si le ministère a été forcé la semaine dernière de prendre des actions contre la CMT - en lui servant un "Enforcement notice" mandant l'usine de prendre les mesures nécessaires pour assainir la situation d'ici le 28 juillet - les habitants de la région déplorent que les autorités ne prennent des actions que lorsque la situation est catastrophique. À chaque fois que des tests sont effectués, tant par le laboratoire du ministère concerné que des techniciens du département d'ingénierie de l'Université de Maurice (UoM), l'émanation de fumée est moindre, notent-ils. Mais aussitôt les officiers partis, "le bal reprend de plus bel", affirment ces habitants.

Ainsi, malgré les explications de la CMT (voir texte plus loin), les habitants de la NHDC dresse un tableau noir de la situation. Une situation qui n'a que trop durée, disent-ils ajoutant qu'en plus de se cacher derrière les accidents techniques, la CMT s'appuient sur "les normes internationales" pour justifier la pollution. "La CMT, concédant que la pollution existe bel et bien à La Tour Koenig, se justifie en disant qu'elle opère selon les normes", s'insurgent-ils. Faut des normes pour polluer?, interrogent ces habitants, rappelant qu'un mégot de cigarette jeté dans la rue équivaut à une amende. "Qu'en est-il de la santé des habitants. Est-ce que parce que l'usine opère selon les normes, même si les habitants tombent malades à cause de cette fumée, nous devons nous taire?", demandent-ils. L'un d'entre eux fait ressortir que les cas de cancer ne se révèlent pas en un jour, deux mois. "Certaines personnes, dont les enfants, plus vulnérables sont des victimes immédiates de cette pollution. Mais sur le long terme que se passera-t-il? Combien de cancéreux compterons-nous parmi les habitants de La Tour Koenig?", dit-il.

"Si la CMT peut investir Rs 4.8 milliards dans des hôtels, pourquoi pas dans le déplacement de sa chaudière?"

Las d'attendre depuis 2007 que des actions soient prises pour améliorer l'atmosphère dans la région, ils espèrent que suivant les derniers événements, la CMT prendra des actions concrètes. "Depuis 2007 nous entendons toujours la même chanson. La CMT dit toujours qu'elle prend des mesures, mais nous nous vivons la pollution tous les jours. Nous nous attendons à des actions concrètes", soulignent les habitants de Les Tourelles et Les Coquillages. Ces derniers font ressortir qu'ils ne souhaitent pas la fermeture de l'usine, mais voudraient voir le déplacement de la chaudière. Si la CMT peut investir Rs 4.8 milliards dans des étoiles 4-5 étoiles, pourquoi ne pas investir dans le déplacement de la chaudière?, demandent-ils. Ils estiment qu'en tant que compagnie responsable, la CMT a un devoir de veiller sur le bien-être des habitants de la région. Ils s'interrogent par ailleurs sur la décision de la CMT d'investir prochainement dans un autre équipement pour assainir l'atmosphère. "Si comme l'affirment non seulement la direction de l'usine et le ministère de l'Environnement, mais aussi les rapports de l'UoM, la CMT opère selon les normes internationales, pourquoi est-ce que l'usine investit dans un autre équipement pour corriger et améliorer le taux de pollution?", demandent-ils. Selon eux, c'est probablement parce que la CMT sait que cette pollution nuit grandement à la santé des habitants de la région.

 

François Woo : "Il faut situer les responsabilités"

La grosse émanation de fumée noirâtre dans la soirée du 13 au 14 juillet dernier émane d'une panne d'une pièce défectueuse de la chaudière de l'usine CMT. Une situation qui a provoqué le courroux des habitants de la région, exaspérés par ce problème de pollution qu'ils déplorent depuis 2007. Une semaine, après les manifestations des habitants des résidences Les Tourelles et Les Coquillages de la NHDC, La Tour Koenig, largement incommodés par la pollution dans la région, la CMT a tenu à s'expliquer. Outre un communiqué de presse, la direction a tenu à rencontrer les journalistes, hier, pour faire la lumière sur ce problème. Problème de pollution, que ne récuse pas la direction - même si elle s'appuie surtout sur les deux accidents survenus ces quelques mois pour s'expliquer - mais qui serait selon les normes, assure-t-elle.

"Les accidents ne sont pas volontaires. Ce sont des choses qui peuvent arriver", explique François Woo. En 11 ans d'opération dans la région, deux incidents, d'origines mécaniques - le premier après le passage du cyclone Gamède, et le second suivant la panne d'air d'une vanne dans la chaudière, ont provoqué de graves dégâts. Mais la CMT opère selon les normes, insiste François Woo. Il s'appuie d'ailleurs sur deux rapports du département d'ingénierie de l'université de Maurice (UoM) pour affirmer ses propos. Néanmoins, dit-il, parce que la direction, consciente des risques de pollution dans le cadre de ses opérations, n'est pas insensible aux doléances des habitants de la NHDC, la direction a pris les mesures nécessaires pour réduire ces risques. Ainsi, si après le cyclone Gamède en mars 2007, la CMT a investit dans les moyens nécessaires pour réduire l'émanation de carbone de ses cheminées.

La direction indique qu'elle a également investit dans d'autres mesures pour réduire davantage les risques de pollution. La compagnie a doublé la surveillance de sa chaudière en plaçant un écran de télé pour contrôler l'émanation de fumée des cheminées dôtées de caméras infra-rouge. Parmi d'autres mesures, la compagnie fera prochainement l'acquisition de "oxygen sensors", pour chacune de ses cheminées, pouvant ainsi prévenir tout risque de combustion. Qui plus est, confie François Woo, malgré le fait qu'elle opère selon les normes, en vue d'assainir davantage l'atmosphère, la CMT, en négociation depuis quatre mois, avec une compagnie américaine, compte investir Rs 18 M dans l'achat d'un appareil en vue d'avoir un meilleur contrôle de système de traitement d'huile à combustion.

Si des mesures sont prises pour que pareille situation en se répète, le directeur de la CMT insiste à dire "qu'il faut situer les responsabilités". La CMT, rapelle François Woo, avait prévenu les autorités que les risques de pollution existent. Faisant l'historique de la CMT à La Tour Koenig, François Woo, fait ressortir que lors de son installation dans la région en 1996, l'usine avait pris toutes les précautions nécessaires pour placer la chaudière loin des appartements NHDC existant à l'époque (Dodo, Alpha, Bengali, Colibri…), tout en considérant la direction du vent, afin d'éviter que la pollution ne gêne les habitants de la région. Le directeur de la CMT fait également ressortir qu'il avait, en 2003, protesté contre la construction des appartements Les Tourelles de la NHDC derrière son usine. François Woo indique qu'il avait même eu une réunion avec le directeur de la NHDC de l'époque, Ehsan Khodabocus, soulignant ses réserves face à la construction de ces résidences. Selon la CMT, la NHDC avait alors pris l'engagement de prévenir les futurs résidents des risques de pollution, de créer une zone tampon entre les appartements les usines, de hausser le mur, mais également d'utiliser les blocs les plus proches de l'usine à d'autres fins que ceux de résidences. "Aujourd'hui, les gens manifestent leur colère. Mais cette situation a longtemps été prévenue. Les accidents peuvent survenir, mais les risques de pollution sont toujours là. Il n'existe pas de zéro-pollution. Nous devons situer les responsabilités", estime François Woo, ajoutant qu'il faut croire dans la sincérité de son entreprise.

 

 

La NHDC récuse les torts : "Ce n'est pas nous qui polluons l'environnement"

Un permis EIA en bonne et due forme. C'est ce que brandit la NHDC pour justifier la construction des appartements de la NHDC proche de l'usine CMT, La Tour Koenig. Pointée du doigt parce qu'elle s'est implantée dans la région après l'installation de la CMT et malgré les protestations de l'usine à l'époque, la NHDC récuse les torts. "Nous avons obtenu tous les permis nécessaires pour construire ces appartements dans cette zone", indique un haut cadre de cet organisme. Il rappelle que depuis 1971, la NHDC a effectué plusieurs constructions dans la région. Les constructions des appartements de la NHDC relèvent de la responsabilité du ministère du Logement qui détermine les zones, explique-t-il. Rejetant toute accusation dans cette affaire de pollution industrielle, ce haut cadre de la NHDC fait ressortir que "certes il y a eu protestations de la CMT à l'époque. Mais le ministère de l'Environnement a, lui-même, approuvé, la construction de ces appartements". La NHDC a construit dans les règles, assure-t-il, ajoutant que venir accuser la NHDC n'est pas la solution au problème de pollution. "Ce n'est pas nous qui polluons l'environnement. C'est facile aujourd'hui pour la CMT de trouver un bouc émissaire. Mais la question reste toujours la même. Qui est mis en cause dans cette affaire de pollution", fait-il ressortir.

 

 

Le ministère de l'Environnement offre un dernier ultimatum à la CMT

Des preuves irréfutables. Une cuvette pleine de particules de carbone soumise au ministère de l'Environnement lundi dernier. Les habitants des résidences Les Tourelles et Les Coquillages ne sont pas passés par quatre chemins. Ils ont été frappé à la porte du ministre Anil Baichoo pour lui soumettre personnellement leurs doléances avec preuves à l'appui. Face aux dégâts causés par l'émanation de fumée noirâtre par la CMT dans la soirée de dimanche à lundi dernier et la manifestation des habitants de la région, le ministère de l'Environnement a servi un Enforcement Notice à la CMT. L'usine a jusqu'à la fin de juillet pour se conformer aux ordres des autorités.

Un audit complet de la chaudière pour déterminer les causes de panne et la pollution de l'air, des mesures correctives pour assainir l'atmosphère, incluant un plan de contingence, un cahier de charges pour la maintenance régulière de la chaudière, le recensement des régions affectées par la pollution… Ce sont là les mesures que la CMT est sommée de prendre d'ici la fin de juillet. L'Enforcement notice que lui a servi le ministère de l'Environnement lui donne 21 jours, à compter du lundi 14 juillet pour se conformer à ces ordres. Au cas contraire, selon la section 71 de l'Environment Protection Act de 2002, la CMT devra payer une amende de Rs 50 000 ou Rs 100 000 ou les responsables purgeront une peine de quatre ans d'emprisonnement. Le ministre de l'Environnement est ferme face à cette situation disant qu'il n'est pas insensible aux doléances des habitants de La Tour Koenig. Il rappelle que le jour même de l'incident, le 14 juillet dernier, un des officiers de son ministère s'est rendu sur les lieux et que quelques heures après la panne technique de la chaudière a été réparée. "Nous avons eu une réunion avec les habitants de la NHDC lundi et nous avons servi un enforcement notice à la CMT. C'est son dernier ultimatum. Sinon nous prendrons des actions", explique Anil Baichoo. Indiquant que l'accident du 14 juillet dernier relève d'une panne technique, Anil Baichoo fait ressortir que "depuis que la CMT est entrée en opération, il y a eu deux cas d'accidents rapportés". Il concède néanmoins que son ministère est en présence de plusieurs plaintes des habitants de La Tour Koenig par rapport à la pollution industrielle dans la région. Toutefois, fait-il ressortir, les tests effectués démontrent que la CMT opère selon les normes internationales. "Il y a deux rapports de l'Université de Maurice (UoM) qui le confirment cela. De plus les tests d'air ambiant effectué par le laboratoire de mon ministère ne relève rien d'anormal", souligne Anil Baichoo.

Reconnaissant qu'il existe malgré tout un problème de pollution dans cette région, le ministre souligne que la police de l'Environnement ainsi que les officiers du ministère concerné suivent cette affaire depuis de nombreux mois. Anil Baichoo rappelle néanmoins les circonstances dans lesquelles la NHDC a décidé d'implanter ces résidences dans cette zone, alors que la CMT s'y été déjà installée depuis plusieurs années. "Ceux qui ont construit ces appartements dans cette région auraient du prendre leurs responsabilités. C'est purposely que la NHDC s'est implanté là-bas", indique Anil Baichoo. Les cas de pollution ne sont pas évident à gérer, dit-il, ajoutant que ces cas relèvent de cas sociaux. "Il faut sauver les intérêts des personnes concernées. Il y a l'emploi de quelques 10 000 personnes menacées, mais il y a aussi la santé des habitants de la région", explique le ministre Baichoo.

Ce problème de pollution ne doit pas être un political issue, estime le ministre. Mais ce dossier intéresse l'opposition qui est revenue à la charge mardi dernier, lors de l'ajournement des travaux parlementaires. Sheila Grenade, du MSM et Jean Claude Barbier du MMM, députés de la circonscription No. 1 (Grande-Rivière Nord Ouest/Port-Louis) ont tous deux soulevé ce problème de pollution à La Tour Koenig avec le ministre de l'Environnement. Outre un contre-rapport du rapport du département d'ingénierie de l'UoM indiquant que la CMT opère selon les normes, Jean Claude Barbier a fait plusieurs propositions, dont celui d'émettre un prohibition order contre la CMT, pour résoudre cette affaire. Sheila Grenade a elle demandé au gouvernement de trouver une solution à long terme à ce problème de pollution industrielle.

Le comité interministériel a soumis son rapport

Par ailleurs, le comité interministériel institué en décembre dernier sous la coordination de Sir Bhinod Bacha, pour s'occuper de ce problème de pollution a soumis son rapport au ministère concerné. "Le dossier est avec le ministère de l'Environnement", indique Sir Bhinod Bacha. Il fait ressortir que le comité interministériel, constitué des officiers des ministères de la Santé, de l'Environnement, des Administrations régionales, et des représentants de la CMT ainsi que ceux des Forces Vives de Les Tourelles et Les Coquillages, a effectué un travail en toute transparence. "Les réunions que nous avons eu ont donné l'occasion à tous les partis concernés de s'exprimer librement. On a pris connaissance de ce qui se passe dans cette région et le comité a soumis son rapport au ministère", explique Sir Bhinod Bacha. Il regrette néanmoins que les Forces Vives n'ont pas eu l'occasion d'entendre les explications des techniciens de l'UoM concernant les normes internationales auxquelles se conforment la CMT. Aujourd'hui le suivi de ce dossier devra être assuré par le ministère de l'Environnement, indique Sir Bhinod Bacha.

Le Week End 20 juillet 2008