Le Mauricien 20 aout 2009

 

INTERVIEW : Herbert Couacaud, CEO de New Mauritius Hotels :

 

" Un véritable culte de la qualité nécessaire pour assurer l'avenir du tourisme mauricien "

" Si la pandémie de grippe A ne nous affecte pas outre mesure tant sur nos marchés à l'étranger qu'à Maurice, on n'a pas de raison de croire que le reste de 2009 sera moins bon que la période correspondante en 2008 "

Herbert Couacaud, Chief Executive Officer de New Mauritius Hotels depuis mars 1974, est une personnalité incontournable dans le secteur touristique à Maurice. Véritable passionné du métier du tourisme, il avoue que l'homme est au centre de cette industrie. " Le plus grand plaisir d'un responsable touristique est de voir la transformation visible d'un touriste, entre le moment de son arrivée puis après quelques jours dans nos établissements hôteliers ", dit-il. Pour assurer un avenir au tourisme mauricien, estime notre interlocuteur, il faut que tous les opérateurs de la chaîne touristique et hôtelière développent un véritable culte de la qualité et veillent au rapport qualité/prix. Quant à la sortie de la crise économique, Herbert Couacaud conseille la prudence. " L'heure n'est pas encore à l'enthousiasme et à l'optimisme démesuré mais à la prudence car il y a toujours des risques et des craintes et les signes de croissance sont encore faibles ".

Herbert Couacaud, Maurice est actuellement sous le choc de la pandémie de la grippe A H1N1. Cette pandémie vous fait-elle peur ?

Non, pas peur, mais nous sommes très concernés par cette pandémie qui frappe tous les pays du monde, y compris le nôtre. D'une manière générale il faut bien s'informer pour s'assurer de faire ce qu'il convient de faire sans céder à la panique et créer une psychose. Nous suivons de très près la situation sur le plan national et collaborons entièrement avec les autorités pour la mise en œuvre du plan d'action en vue de gérer, de maîtriser et d'aider au maximum à contenir cette pandémie dans le pays. Il est difficile de savoir comment elle va évoluer et quel va être son impact sur le monde du voyage.

Une enquête réalisée par NMRA Travel d'Australie auprès de ses 1 300 membres et publiée le 17 août révèle que la décision de voyager affectera 1 personne sur 10 contre 3 sur 10 s'agissant de la crise économique. L'Organisation mondiale du tourisme (OMT) surveille de près l'impact de l'épidémie sur le secteur du tourisme. À l'heure actuelle, le principal défi est d'éviter que des restrictions aux voyages ne soient décidées sur la base d'informations inexactes qui faussent la perception. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) ne préconise aucune restriction aux voyages. Tout ce que l'on peut espérer pour le pays et le monde du voyage est que cette pandémie soit maîtrisée le plus vite possible.

La crise économique qui secoue le monde depuis l'année dernière n'a pas épargné Maurice. Quelle est votre appréciation de l'évolution de la conjoncture économique ?

Dans un mois, cela fera un an qu'a éclaté la grave crise financière et économique qui a ébranlé l'économie mondiale. Après plusieurs mois de déprime, l'économie mondiale semble retrouver des couleurs. Les derniers chiffres de 2009 indiquent que certains pays du G7, notamment la France, l'Allemagne et le Japon ont renoué avec une croissance positive. Les autres membres du G7 voient leur décroissance se réduire même s'ils sont toujours en récession. Toutefois, si les indicateurs semblent indiquer que le pire pourrait être derrière nous, il faut rester extrêmement prudent. Pour qu'on puisse parler de réelle sortie de crise, il faudrait une croissance soutenue et durable avec une reprise de la consommation des ménages et un retour des investissements des entreprises. L'économie mauricienne en raison de sa nature ouverte et de sa dépendance des exportations est tributaire de ce qui se passe au niveau mondial et sur ses marchés. L'impact de la crise s'est révélé moins grave que ce que l'on avait anticipé en début d'année. L'économie mauricienne résiste bien même si elle a été fortement touchée. Le Bureau central des statistiques (BCS) maintient sa prévision de croissance de 2,5 % pour 2009 comparé à 5,3 % en 2008. Les derniers chiffres du chômage indiquent qu'on est à 7,4 % pour le premier semestre, soit mieux qu'en 2008.

Le secteur qui a été le plus touché par la crise est le tourisme…

Effectivement c'est un secteur qui est durement touché par la crise au niveau mondial. L'Organisation mondiale du tourisme (OMT) a, en juillet, prévu pour 2009 une baisse de 4 à 6 % de la croissance au niveau international. Au niveau national, le secteur touristique dans son ensemble souffre des conséquences de la crise économique qui frappe nos principaux marchés. À cela est venue se greffer la crise du transport aérien, où les compagnies desservant Maurice ont pris des mesures de réduction de leurs coûts d'opération, dont la suspension des vols et la rationalisation de leur politique de desserte. Les arrivées pour le premier semestre 2009 sont en baisse de 9,3 % et les revenus de 17,7 % par rapport à la même période l'année dernière. Pour l'ensemble de l'année 2009, le BCS estime que le pays connaîtra une baisse de 8,8 % dans les arrivées touristiques. Les revenus touristiques chuteront de Rs 42 milliards en 2008 à Rs 38 milliards en 2009. Avec la crise, il y a eu de la part des clients une plus grande demande pour des produits hôteliers économiques que pour les produits de luxe. Ceci va perdurer le temps d'une confirmation d'une véritable sortie de crise dans les pays qui constituent nos principaux marchés. Il faudra compter encore un certain temps pour que les consommateurs de ces pays revoient à la hausse leurs budgets vacances-loisirs.

Les comptes des différents groupes hôteliers dont ceux de NMH ont été publiés. Comment vous comparez-vous aux autres ?

Permettez-moi de ne pas commenter les résultats des autres groupes ! C'est aux analystes financiers et aux journalistes de faire les comparaisons. Dans un contexte économique mondial difficile et malgré le recul de l'activité touristique locale, NMH Ltd affiche des résultats satisfaisants pour les neuf premiers mois de son année financière (octobre 08 - juin 09) avec des profits de Rs 1,096 milliard. Les recettes, de Rs 5,805 milliards, sont en baisse de 11,7 %. Le taux d'occupation moyen pour cette période est passé de 77 % à 69 %. Il faut savoir qu'avec les fermetures de l'hôtel Trou aux Biches depuis janvier 2009 et du Dinarobin depuis mai dernier pour reconstruction et rénovation respectivement, la capacité hôtelière du groupe a été réduite de 10 %. Le revenu par client par jour a augmenté de 4,4 %. Cette augmentation, tout en tenant compte d'une parité favorable, est une indication que nous n'avons pas eu à brader nos produits et prestations. Ces résultats et les tendances de la réservation pour le reste de l'année financière et de l'année calendaire font que nous sommes confiants, sauf imprévu, d'atteindre l'objectif des Rs 1,2 milliard de profits fixé en début d'année pour l'année financière 2008/09 se terminant au 30 septembre. Ce qui m'amène à dire que le navire Beachcomber résiste de fort belle manière à la tempête.

Comment expliquer cette résistance ?

D'abord, il y a la politique tarifaire sobre que nous avons pratiquée dans les périodes de grande affluence dans le passé. Ce qui fait qu'on n'a pas eu à faire des discounts importants pour remplir nos hôtels. On a pu ainsi poursuivre la politique d'amélioration constante des produits et prestations des hôtels du groupe afin qu'ils soient tout en haut dans leurs catégories respectives. Ensuite, toutes les équipes commerciales et d'opération, tous les membres de la famille NMH, ont fait preuve d'une très grande conscience professionnelle afin de gérer, avec beaucoup de rigueur, nos coûts d'opération sans toutefois affecter notre commercialisation, le confort et le bien-être de nos clients. Les résultats déjà obtenus témoignent de la qualité de nos équipes et j'en profite pour leur rendre hommage en leur demandant de continuer sur la même voie et avec le même courage et enthousiasme. Et last but not least, notre résistance est due à la fidélité indéfectible de tous nos partenaires que nous tenons à remercier vivement pour leur confiance. Ces moments difficiles nous ont permis d'apprécier à la fois le bien-fondé de notre stratégie commerciale, de même que la qualité de nos équipes, qui se sont surpassées.

Comment s'annonce le reste de 2009 et quelles sont vos projections pour 2010 ?

À ce stade, si nos conditions d'opération se maintiennent et si la pandémie de la grippe A ne nous affecte pas outre mesure tant sur nos marchés qu'à Maurice, on n'a pas de raison de croire que le reste de 2009 sera moins bon que la période correspondante en 2008. Il y a un léger retard dans les réservations pour la période octobre/décembre 2009 que nous espérons rattraper avec les réservations tardives. Il semblerait que par rapport à l'année dernière, l'intérêt des groupes et les incitations pour la destination sont plus importants cette année, ce qui est de très bon augure pour le pays en 2010. Ceci étant, il est encore difficile de savoir ce que sera 2010 car tout va dépendre de l'évolution de l'économie mondiale. Mais si l'on croit les prévisions des organisations internationales et les premiers signes de reprise aux États-Unis, en France et en Allemagne pour ne citer qu'eux, 2010 devrait être mieux que 2009 avec des retombées positives pour le secteur touristique. Cependant, l'heure n'est pas encore à l'enthousiasme et à l'optimisme mais à la prudence car il y a toujours des risques et des craintes.

La politique de desserte aérienne de la destination mauricienne reste d'actualité. Quelle est votre appréciation ?

Le tourisme mauricien est dépendant du transport aérien, et la compagnie nationale Air Mauritius transporte aujourd'hui deux touristes sur trois. La crise économique est venue aggraver la crise que traverse le secteur du transport aérien. Air Mauritius a en sus de cela dû depuis le début de l'année adopter une nouvelle politique de desserte - suppression de vols non rentables et hubbing pour gérer les conséquences du hedging. D'autres compagnies desservant la destination mauricienne ont, elles aussi, revu leur politique de desserte. Tout ceci fait que pour l'instant il y a une réduction de la capacité de l'offre et un manque de visibilité à moyen terme. On ne sait pas quand l'aérien va sortir de la crise qu'il traverse et si l'offre va correspondre à une hausse de la demande de l'aérien attendue au moment de la reprise. La croissance est nécessaire pour le développement socio-économique du pays et le tourisme y a une contribution décisive. Notre défi, et mon angoisse, est de savoir à quand la nouvelle croissance dans l'offre de l'aérien pour répondre à la demande.

Où en êtes-vous avec vos projets de développement ? La crise vous a-t-elle refroidi ?

Non. D'abord, il y a eu quatre mois de travaux pour la rénovation de l'hôtel Dinarobin, qui s'achève début septembre. Cette rénovation concerne essentiellement les espaces publics de l'hôtel. Cinq des six croissants de suites ont été transformés pour accueillir des piscines privées et leurs espaces de repos. Ces travaux ont nécessité environ Rs 200 millions d'investissements.

Nous avançons selon le programme concernant le projet de reconstruction de l'hôtel Trou aux Biches. La progression des travaux suit un rythme satisfaisant et l'ouverture est prévue pour novembre 2010. Cet hôtel, au coût de plus de Rs 3 milliards, comprendra 460 chambres agencées dans un style convivial et intimiste. Ce projet créera entre 400 et 500 nouveaux emplois directs et le double d'emplois indirects. Le groupe Beachcomber assure la mise en place de plusieurs infrastructures pour la région dans le cadre du projet : un nouveau poste de police, un dispensaire, un bureau de poste, une école hôtelière et un espace boutiques. En marge de ce projet nous avons lancé en 2007 un Regional Empowerment Programme en trois volets - employabilité, soutien aux micro-entreprises artisanales et lutte contre la fracture numérique.

Le projet Marrakech au Maroc, qui s'étendra sur plus de 250 hectares, comprend un hôtel de grand luxe, un volet immobilier avec des villas de luxe et un parcours de golf. Les murs de l'hôtel ont atteint le deuxième étage et l'ouverture est prévue pour août/septembre 2011. Le volet immobilier est bien avancé avec cinq villas témoins déjà prêtes, ce qui facilitera la vente des villas, qui seront toutes prêtes d'ici fin 2010. Le parcours de golf répondant aux normes internationales de 18 trous est en train d'être aménagé.

Une fois l'hôtel Trou aux Biches terminé, nous allons commencer le projet du Domaine de l'Harmonie, un important projet touristique intégré comprenant hôtel, villas et golf. Les consultants travaillent actuellement sur les différents aspects du projet.

On dit que le touriste est devenu eco-conscious et n'est plus à la recherche que des trois "S" : Sea, Sand and Sun…

La plage, le soleil et la mer sont et resteront les atouts de la destination mauricienne pour une grande majorité de touristes qui cherchent le rêve d'une île tropicale. Ce qu'on appelle le tourisme vert est un complément certain à la destination. Mais il y a la dimension écologique. Oui, le touriste, surtout le touriste qui nous vient de nos principaux marchés européens, est devenu très eco-conscious. Dans le monde entier, il y a une profonde prise de conscience de l'enjeu écologique. Le changement climatique pousse inéluctablement vers un changement dans la façon de voir, notre manière de produire et de consommer. Pas plus tard que la semaine dernière, l'Organisation mondiale du tourisme a émis un communiqué qui dit que le changement climatique est un moteur du développement durable, et que les organismes de tourisme nationaux doivent tenir compte des politiques et des programmes élaborés à l'échelle mondiale et européenne, qui les aideront à maintenir et à améliorer leur part de marché. Aujourd'hui pour un hôtel, s'insérer dans le développement durable est non seulement un must citoyen, mais aussi un must s'il veut continuer à maintenir ou accroître ses parts de marché. Il y a des tour-opérateurs qui ne programment plus les hôtels qui n'affichent pas des labels écologiques.

Comment NMH accueille-t-il le projet Maurice Île Durable ?

À NMH, nous utilisons déjà la cogénération et les économies d'énergie, le dessalement de l'eau de mer, l'énergie solaire, et commençons le compostage des déchets verts. Une cellule a été mise en place pour réfléchir et agir sur toute la question de la gestion des déchets. Elle est actuellement en contact avec plusieurs experts étrangers pour identifier qui pourrait nous aider à consolider la gestion durable de nos déchets et de notre consommation énergétique. Le projet MID est non seulement louable mais nécessaire car il s'agit de l'héritage qu'on laissera aux générations futures, à nos enfants et petits-enfants.

Présenté comme un des principaux moteurs de croissance ces dernières années, le tourisme a montré ces derniers mois des signes de grande vulnérabilité.

Tous nos projets témoignent de notre acte de foi dans le tourisme et dans le pays. Oui, le tourisme est toujours un secteur porteur. La résilience du tourisme mauricien face à la crise en est la preuve. D'une manière plus globale, rien ne laisse prévoir que les besoins de vacances et de voyager vont diminuer dans le monde. Pour assurer un avenir au tourisme mauricien, il faut que tous les opérateurs de la chaîne touristique et hôtelière développent un véritable culte de la qualité et veillent au rapport qualité/prix. Comme le dit l'adage, " celui qui soigne son client gagnera de l'argent mais celui qui ne pense qu'à faire de l'argent n'aura pas de clients ". Vu l'enjeu, à savoir l'avenir du tourisme mauricien et le développement socio-économique du pays, il faudrait déjà commencer à réfléchir sur comment panser les blessures de la crise que nous traversons. Ceci afin de créer les conditions pour rebondir de manière durable au moment de la reprise.


 

CSR : Rs 120 M à 10 000 bénéficiaires

Depuis 1999, l'année de la création de la Fondation Espoir et Développement (FED), NMH investit une part de ses profits dans la Corporate Social Responsibility (CSR). De Rs 10 M en 1999, cette somme est passée à Rs 20 M, ce qui représente environ 2 % de ses profits. Pendant ces derniers dix ans, la FED a financé des dizaines de projets d'ONG dans ses axes de financement prioritaires que sont l'éducation et la formation, la conscientisation sur les fléaux sociaux que sont la drogue et le sida, la santé, les loisirs, et elle a élargi son champ d'action à l'environnement, l'emploi des handicapés et le sport.

La FED gère aussi ses propres projets : le Projet Employabilité Jeunes (PEJ), le projet Alpha et le projet Micro entreprises Artisanat. Les projets FED ont formé jusqu'à présent 600 jeunes en situation d'échec afin qu'ils puissent trouver un emploi ; environ 50 adultes, majoritairement des femmes, au maniement de la lecture, de l'écriture et de l'ordinateur ; une vingtaine d'artisans aux techniques de design et de marketing de produits artisanaux. Les 120 millions de roupies allouées jusqu'ici ont touché 10 000 bénéficiaires.

Pour NMH, la CSR ne se réduit pas à débourser un pourcentage de ses profits. " La FED est animée par une philosophie, elle a un plan d'action réfléchi, fait un suivi des projets. Elle pratique une politique de proximité. Ses comités régionaux, au nombre de quatre (Nord, Sud-Ouest, Sud-Est, Plaines-Wilhems), sont actifs sur le terrain et créent un véritable lien entre nos établissements (hôtels, Plaisance Catering et siège) d'un côté et les ONG et bénéficiaires de l'autre. Il y a une implication personnelle à tous les niveaux - des membres du Conseil d'administration, du président Malenn Oodiah, du directeur Eric Bell, des coordonnateurs, des formateurs et responsables de projets, des membres des comités. Il ne peut en être autrement. Il faut veiller à ce que les sommes que représentent ces 2 % soient investies à bon escient, dans des projets aux objectifs clairement définis et ayant une portée durable. Un cadre administratif est nécessaire, mais celui-ci ne doit pas entraver la mise en œuvre des projets mais la rendre plus souple et fluide. Le commitment dans la CSR ne peut se résumer à un chiffre, car nous parlons d'espoir, d'espérance, d'empowerment, de solidarité, de dignité humaine. En période de difficultés économiques, c'est normal que les entreprises profitables consacrent 2 % de leurs profits dans un élan de solidarité aux plus nécessiteux. Ce qui est important, c'est la justesse des projets qui sont financés ", affirme Herbert Couacaud.