KHALIL ELAHEE Universitaire " Il faut à tout prix éviter une autre guerre entre le GM et la MSPA "

 

 

Khalil Elahee, du département d'ingénierie de l'Université de Maurice, estime qu'il faut " à tout prix éviter une autre guerre entre le GM et la MSPA ", suivant la nouvelle controverse entre les Independent Power Producers et le gouvernement. Concernant la rencontre de Copenhague, le Dr Elahee soutient " qu'il faut s'intéresser à ce sommet puisqu'il est question du soutien financier et technologique mais également de l'adaptation au changement climatique. Il faut parler d'adaptation puisque le changement climatique est là ; c'est une réalité incontournable ".

Est-ce que tous les espoirs placés dans le sommet de Copenhague, au Danemark, sur le réchauffement climatique sont justifiés ?

On est train d'idéaliser ce forum international et le pouvoir des politiques. Il faut être très réaliste et comprendre que si c'est important sans doute d'avoir ce type d'initiative, il est plus important de voir des actions concrètes at grassroot level.

Quel est l'enjeu de cette conférence de Copenhague ?

Tout d'abord, il y a un fait qu'on reconnaît : c'est le changement climatique ou plus particulièrement le réchauffement de la planète. Qu'est ce qui le provoque ? Selon les spécialistes, ce réchauffement est provoqué par, entre autres, les émissions de dioxyde de carbone, CO2, dues principalement à la production d'électricité et au transport, donc aux activités humaines. En un siècle, ces activités humaines utilisant les produits fossiles dont le charbon et les produits pétroliers ont fait que le taux de CO2 dans l'atmosphère a augmenté. À l'époque, on apprenait qu'il y a 0,03% de CO2 dans l'atmosphère et les enfants d'aujourd'hui apprennent qu'il y a 0,04% de CO2 dans l'atmosphère. Cette augmentation du taux de CO2 est provoquée par le réchauffement de la planète.

On apprend également que la nature absorbe le dioxyde de carbone. Qu'est ce qui a pu se passer pour qu'il y ait un excès de ce gaz dans l'atmosphère ?

Les modélisations du climat ont montré que cette augmentation est anormale. Donc, il y a des cycles dans la nature. Sur des millions d'années, la planète refroidit, se réchauffe. Ce qu'on voit actuellement est tout à fait anormal. C'est un danger puisqu'il risque d'être irréversible, puisque les cycles de la nature sont irréversibles. On risque d'avoir un élément externe à l'homme qui est en train de changer la situation et de rendre irréversible l'équilibre de la nature. Ce qu'il faut éviter, c'est une augmentation de plus de 2 degrés de la température de la terre.

Donc, l'industrialisation est à l'origine du développement économique et de la dégradation de l'environnement ?

Oui bien sûr. Surtout que cette industrialisation a eu pour objectif la croissance économique, la maximisation des rendements, de la production. On a voulu produire à tout prix avec pour résultat une surexploitation des ressources naturelles en général, dont les ressources limitées comme les forêts et les produits fossiles comme le pétrole et le charbon. C'est l'utilisation abusive de l'énergie fossile qui provoque ce qu'on appelle le changement climatique. Il faut revoir notre modèle de développement, la production ne peut pas être l'ultime objectif de tout un système économique. Puisque le développement doit continuer, il faut chercher d'autres sources d'énergie. En particulier les énergies naturelles dites renouvelables.

Maurice est un petit pays, notre contribution à l'émission de gaz carbonique est infime ; pourquoi devrions-nous nous intéresser à ce point à ce problème ?

Effectivement, nous ne sommes pas les principaux responsables de l'émission du gaz carbonique ; à Maurice nous n'en émettons même pas 0,1% - par exemple, les Etats-Unis sont responsables 25% des émissions de gaz à effet de serre. Nous n'en sommes pas les responsables mais les pays comme Maurice ainsi que d'autres petits États insulaires, et même des pays continentaux comme le Bangladesh, seront les premiers affectés. Il y a une liste de vingt pays qui seront les plus affectés ; parmi on voit à peine de pays industrialisés. Il faut s'y intéresser parce que c'est une question de survie. De plus, notre développement est à venir. Comme il n'y a pas de développement sans énergie, il s'agit de savoir quelle énergie on doit utiliser pour notre développement. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'on ne peut suivre le modèle de développement des pays industrialisés. De même des pays comme la Chine et l'Inde ne peuvent le faire. Si les Chinois prennent comme modèle de développement ce qui a été fait aux Etats-Unis ou en Europe, non seulement il n'y aura pas suffisamment de ressources mais l'effet sur la planète sera insoutenable. Pour nous, il s'agit de prendre conscience de notre vulnérabilité. Notre développement est à venir et a besoin d'énergie mais nous devons nous tourner vers les énergies propres. Il faut s'intéresser à ce sommet puisqu'il est question du soutien financier et technologique mais également de l'adaptation au changement climatique. Il faut parler d'adaptation puisque le changement climatique est là ; c'est une réalité incontournable.

Pourquoi Maurice doit-elle sacrifier son développement alors que d'autres sont déjà très avancés et que notre retard sur les pays industrialisés est considérable ?

En ce moment, tout le monde est en train de se dire la même chose : les Etats-Unis, la Chine, l'Inde, les pays en développement : pa mwa ki bizin sanze, li ki bizin fer sanzman.

On raconte qu'un jour, il fallait remplir de lait un récipient et qu'un roi ordonna à ses sous-fifres de le faire le soir. Chacun se dit que quelqu'un d'autre le ferait, que le voisin le ferait et, finalement, personne ne le fit, chacun comptant sur son voisin et le récipient, le lendemain, était toujours vide. Tout le monde doit agir. Une des choses qu'on attend de Copenhague, c'est qu'il y ait des réductions ciblées en termes d'émission de CO2 de la part des Etats-Unis, mais également des pays émergents comme l'Inde et la Chine et des pays en développement. Tout le monde soit s'y mettre car si on compte sur son voisin, on va tous périr.

L'énergie propre coûte de l'argent, un pays comme Maurice et les autres pays insulaires en développement n'ont souvent pas les moyens financiers nécessaires pour s'engager dans cette voie. Alors ?

On dit que cela coûte de l'argent par rapport au charbon, par rapport au pétrole. Il faut changer cette économie. Lorsqu'on pollue avec le charbon et le pétrole, on doit payer le prix à la pompe ainsi que le prix que cela provoque sur l'environnement et sur la société. Il est impossible de parler de l'après-Copenhague sans une intégration des coûts externes dans les coûts marginaux de l'énergie. Il faut intégrer tout le tort que cela fait à l'environnement et même à la société lorsqu'on parle d'énergie fossile. Ce qui fera que les renouvelables seront tout aussi compétitifs que les énergies fossiles. Il faut voir sur la durée, car les coûts sont élevés à l'investissement uniquement. Ensuite, le soleil, le vent sont gratuits. Si on adopte ce changement de paradigme, qui est tout à fait crédible économiquement, on pourra le faire.

Quelle devrait être la contribution de Maurice à Copenhague ?

Je dois vous dire d'emblée qu'on risque d'avoir un accord uniquement pour la galerie pour la bonne et simple raison que le plus grand pollueur au monde a jusqu'ici promis une réduction de 17% par rapport à 2005, au lieu de le faire par rapport à 1990, ce qui implique de 3 à 4% de réduction alors qu'on a besoin de 25% à 40% de réduction. On est loin de ce qu'il faut pour garder la montée de la température de 2 degrés. Les spécialistes ont estimé qu'il faudra des investissements de 10, 5 trillions de dollars d'ici à 2030 afin de respecter cette limite de 2 degrés d'augmentation de température. Jusqu'ici, on a promis seulement quelques dizaines de milliards de dollars. Nous sommes à des années lumière de ce qui est requis. C'est pourquoi il faut reconnaître que le changement climatique est là. Il faut s'adapter et vivre avec. Une des priorités de Maurice, du monde insulaire et du monde en développement est d'avoir tout ce soutien financier et technique.

Le vrai problème est le transfert de savoir-faire. Maurice doit être, comme dit le Premier ministre, être un leader des pays insulaires dans la recherche de soutiens pour le renforcement des capacités, le transfert des technologies et de savoir faire pour l'adaptation. Nous avons un magnifique projet qui s'appelle Maurice, Île durable. Ce projet butte souvent parce qu'il y a un manque de financement et il n'y a pas suffisamment de ressources humaines. On parle de création d'un Energy Management Office, il nous faudra des ressources humaines. Il nous faudra demander un soutien, à travers ce Climate Fund, pour soutenir tout le projet Maurice Île durable surtout les aspects concernant les investissements très chers dans les renouvelables mais également pour faciliter le transfert du savoir faire et des technologies. Pourquoi ne peut-on pas devenir un centre de production de chauffe-eau solaire pour toute la région ?

Nous faisons partie du groupe africain qui doit exiger des pays industrialisés qu'ils adoptent des taux de réduction très élevés de CO2. S'ils ne le font pas, le changement climatique sera beaucoup plus rapide et plus désastreux. Nous faisons aussi partie du groupe des 77 qui devra aussi exiger des pays industrialisés des efforts très conséquents en matière d'émission de gaz à effet de serre.

Où en sommes-nous en matière de gestion et d'efficience énergétique à Maurice ?

Le problème est que lorsqu'on parle de Maurice Île Durable, les énergies renouvelables nous viennent tout de suite à l'esprit ; mais lorsqu'on parle de politique énergétique, on les oublie. C'est le moment idéal pour montrer une certaine cohérence. Valeur du jour, ce qu'il faut comprendre, c'est que la priorité des priorités est la gestion de la demande surtout pendant les heures de pointe. Que ce soit l'énergie mixte qu'on aura dans vingt ou vingt-cinq ans, la solution la plus durable sera celle qui reposera sur une gestion de l'énergie. On a eu dans le passé une croissance de 5% de la demande en électricité, on peut le ramener à 2,5%. L'année dernière, c'était déjà 3,8%. Il semble que cette année-ci, ce sera un peu plus bas également… Il est faux de dire qu'on n'a pas suffisamment de capacité de production et de génération d'électricité à Maurice. Le problème de la demande d'électricité se pose uniquement aux heures de pointe en semaine. C'est donc une question de gestion de la production durant les heures de pointe et, en parallèle, il s'agit d'avoir une politique d'investissement dans les énergies renouvelables. Joël de Rosnay parle toujours de 65% d'énergies renouvelables qu'on peut atteindre à l'horizon 2025 ou 2028. Je crois que c'est possible. Il faut gérer la demande et utiliser tout ce qui se passe autour de Copenhague pour diversifier notre mixte énergétique. Il y a la bagasse qui est loin d'être optimisée. On a encore un potentiel d'au mois 300 GwH. Il y a les top cane residues, il y a les déchets verts, l'éolienne qui est une réalité qui attend un déblocage financier au niveau administratif. Il ne faut pas oublier le transport. En ce moment, nous construisons des routes. Ce qu'il faut, c'est aller vers transport durable et un transport de masse. Ce sont quelques volets qui sont là dans la vision de Maurice Île Durable. Il est temps que tous les partenaires se mettent autour d'une table et définissent les contours et les objectifs précis de Maurice Île durable.

On a eu l'impression à un certain moment que Maurice était au bord d'un black out. Est-ce que vous avez l'impression qu'une solution a été trouvée ?

Ce qui s'est passé, c'est que le CEB depuis des années a une surestimation de la demande. En 2008, il prévoyait une demande de 2 173 gigawatts/heure. La demande a été à peine de 2000 GwH. Cette surévaluation a fait que depuis 2007 et jusqu'en 2012, on n'aura pas besoin d'investir dans des centrales. Ceci dit, on est vulnérable aux heures de pointe. C'est pourquoi il faut une bonne politique de gestion énergétique. On le voit déjà puisqu'il y a une bonne sensibilisation. Il ne faut pas sous-estimer l'impact des ampoules économiques. Finalement il faudra investir dans la génération d'énergie mais on a été sauvé par cette surévaluation effectuée dans le passé. Il faudra prendre en compte des projets à venir comme Jin Fei et Highlands. Il faudra dire aux promoteurs éventuels que le fardeau de la production en énergie ne doit pas reposer uniquement sur les épaules du CEB. Ils ont besoin de 50 MwH, peut-être que le CEB aurait pu leur donner 25 MwH. Les promoteurs de ces projets devraient réduire leurs besoins et pourquoi pas produire eux même de l'électricité pour leurs propres besoins et pour mettre sur le réseau ?

Le CEB projette actuellement d'investir dans l'huile lourde…

Le CEB est obligé d'investir dans 30 MgW parce que les projets sur lesquels il reposait ses espoirs - CT Power 110 MgW et 20 MgW Gamma énergie - ne se pointent pas l'horizon. Il se propose également d'investir dans une centrale de 90 MgW à l'horizon 2013. Si on va dans cette direction, est ce qu'il y a lieu d'investir dans 110 MgW à Pointe-aux-Caves. Je pense fermement que s'il faut choisir entre CT Power et l'huile lourde à Fort-Victoria ; il faut choisir l'huile lourde parce que dans le long terme, l'huile lourde peut être remplacée par le bio diesel.

Gamma Coventa a annoncé une réduction de sa capacité de production…

On a toujours dit qu'il était impossible d'avoir 20 mégawatts d'électricité à partir des déchets produits à Maurice. Je comprends qu'ils réduisent cela à 7 Mgw ce qui confirme que ce n'était pas un projet énergétique a priori. On peut gagner plus que cela en ayant une bonne politique par rapport aux ampoules économiques. Il faut dans le cadre du projet de Maurice Île Durable, avoir une politique intégrée de gestion de déchets. Il s'agit de voir quelle est la part de la réduction de la demande, de la réduction des déchets, de la réutilisation, du recyclage, du compostage et éventuellement, il faut se poser la question de savoir à terme si on a besoin d'un projet comme Gamma Energy. Avec le projet MID, on ira vers le compostage, vers le recyclage, vers une réduction voire une stabilisation des déchets. Le promoteur devrait revoir la faisabilité de son projet dans le contexte de MID.

Alors qu'on parle d'énergie renouvelable, voilà que la controverse entre les IPP et le gouvernement pointe à nouveau du nez….

J'ai écouté attentivement le PM. Je pense qu'il faut à tout prix éviter une autre guerre entre le gouvernement et la MSPA.C'est une occasion en or pour les parties concernées d'aller de l'avant vers la réalisation de ces 35% d'investissements des planteurs, des artisans, des laboureurs et des gens qui sont liés à l'industrie de la canne dans des projets concrets par rapport à la bagasse, à la valorisation des biomasses, des déchets verts et l'éthanol. Il faut éviter une guerre et aller de l'avant avec de projets concrets de production énergétique.

Je comprends que le rapport du consultant indépendant sur les IPP est non binding. Le gouvernement a suffisamment d'instruments à son service pour s'assurer qu'il y ait un dialogue constructif avec le secteur privé pour qu'on aboutisse à une situation gagnant-gagnant et non à des situations de blocage. La tentation peut être très grande en ces moments préélectoraux d'en faire une politique politicienne. Il faut éviter cela et voir dans le long terme.

Quel sont les tout derniers développements en matière de Maurice Île durable ?

Comme l'a dit Osman Mohamed la semaine dernière, des consultations nationales sont prévues sur MID. Ces consultations vont impliquer des milliers de gens. Le but est d'arriver à une vision commune de MID avec le Pr Odendaal comme facilitateur. Espérons que ce soit un plan d'action cohérent et consensuel.


 

Responsabilités planétaires

Dans un article paru dans l'édition du Monde en 2002 Hubert Reeves, astrophysicien, président de la Ligue pour la préservation, de la faune sauvage, lançait un SOS-Terre.

Son appel garde toute sa pertinence alors que se tient le sommet sur le changement climatique à Copenhague.

Nous en publions ci-dessous de larges extraits :

" Force est de constater les énormes menaces qui pèsent aujourd'hui sur l'avenir de la vie sur notre planète. Au train (d'enfer !) où va le délabrement de la Terre depuis quelques décennies - déforestations, désertification, stérilisations des terres, réchauffement de la planète, épuisement des ressources naturelles, empoisonnement des nappes phréatiques, taux effarant d'extinction des espèces vivantes, paupérisation accrue d'une large fraction de l'humanité - , personne ne peut dire si notre planète sera encore habitable à la fin de ce siècle et dans quelles conditions vivront nos petits-enfants en 2050.

" Tous les clignotants sont au rouge vif.

" Tout va se jouer dans les décennies qui viennent, et dépend de décisions à prendre de toute urgence. Nous sommes engagés dans une gigantesque expérimentation sur l'état de la vie de notre planète, qui risque de réduire à néant le merveilleux résultat de plusieurs milliards d'années d'évolution cosmique.

Cette situation fait porter sur nos futurs députés et nos futurs gouvernements les plus lourdes responsabilités. Jamais les élus des générations précédentes n'eurent à en assumer de telles.

Les pistes sont nombreuses :

- Il faut accomplir un effort massif de développement des énergies renouvelables, avec de grands investissements de l'Etat. Aujourd'hui en France, le développement des énergies renouvelables est dix fois plus faible que celui du développement de l'énergie nucléaire, dont on connaît les risques et les limitations. Il faut aussi décider un accroissement énorme de l'aide (réelle…) aux pays pauvres pour diminuer l'écart toujours croissant entre les plus démunis et les plus nantis (nous…), source toujours croissante d'insécurité et de terrorisme.

"- Il faut développer l'agriculture bio, plus respectueuse du sol, de la santé publique, et dont les fondements sont transposables partout.

" - Il faut encourager une diminution considérable, au niveau des familles, des dépenses en énergie, avec la poursuite accélérée du développement des voitures à basse consommation d'essence, du ferroutage et des transports en communs.

" - Il faut promouvoir, au niveau des écoles élémentaires, un enseignement qui incorpore une connaissance de la nature, de l'écologie et du respect du vivant dans sa diversité, puisque le sort de l'humanité est intimement lié à celui des autres espèces.

" - Il faut encourager une recherche scientifique dirigée vers les problèmes écologiques, avec des moyens accrus et une indépendance garantie.

Bref, il est urgent de mettre au cœur de nos préoccupations (…) l'avènement d'une politique permettant la durabilité des conditions de vie sur la Terre. Il faut viser à promouvoir une évolution des sociétés humaines qui les rendent totalement conscientes de leurs responsabilités planétaires. "

Le Mauricien 12 décembre 2009