Le Mauricien du 4 juin 2009

KHALIL ELAHEE Universitaire

" On dit qu'on utilise toute la bagasse mais on ne le fait pas efficacement "

" On parle de besoins supplémentaires de 150 MW, ce qui est insoutenable, inacceptable dans le contexte d'un projet comme Maurice Île Durable ", note l'universitaire

Du département d'ingénierie de l'Université de Maurice, Khalil Elahee plaide, depuis des années, depuis bien avant que cela ne soit fashion, pour une gestion soutenable de l'énergie, ce qui, pour lui, implique nécessairement un accès équitable et éthique aux ressources de la planète. Signataire, au mois de décembre 2007, avec Stefan Atchia et Jean-Pierre Hardy, d'un Manifeste pour une Île Durable, et en faveur d'une utilisation plus efficace de la bagasse, avec le charbon servant uniquement d'appoint, le Dr Elahee énonce également les conditions auxquelles l'incinération de déchets serait éventuellement acceptable.

Vous avez été un des principaux critiques de l'introduction de l'heure d'été à Maurice. Et voilà que le VPM et ministre des Services publics et des Énergies renouvelables, Rashid Beebeejaun, annonce la fin de l'expérience. Qu'en pensez-vous ?

Je dois féliciter le gouvernement pour la nature très claire et tranchée de cette décision. L'heure d'été a ses bénéfices mais également ses inconvénients. Le gouvernement a eu le mérite d'être très clair.

Il y a plus d'une année, j'écrivais qu'on pouvait s'attendre à un bénéfice que j'évaluais entre Rs 20 M et Rs 72 M, aux heures de pointe uniquement, dépendant du prix du pétrole. Le gouvernement confirme qu'on a réalisé Rs 36,4 M. Ce qui n'est pas grand-chose. Ce sont les bénéfices aux heures de pointe. Il faut ajouter à cela la surconsommation qu'on a eue le matin et jusqu'à fort tard le soir. Pour preuve, la production d'électricité a été augmentée. Grosso modo, même s'il y a eu une économie énergétique aux heures de pointe, globalement l'expérience n'a pas été positive. Ce qui a pesé très lourd, ce sont les coûts sociaux, entre autres sur le sommeil et le biorythme. Certains secteurs économiques, comme le BPO et le transport, en ont souffert.

Donc l'heure d'été est enterrée définitivement ?

Je pense qu'il faut lui donner un enterrement de première classe. C'est-à-dire qu'il faut faire circuler les rapports. Il faut qu'il y ait de la transparence sur les données collectées par le CEB. Il ne faut surtout pas étouffer le débat sur les rapports qui seront publiés dans les semaines qui suivent. Il faudra, désormais, sans l'heure d'été, trouver une façon de gérer la demande.

Une association musulmane célèbre l'abolition de l'heure d'été. Qu'en pensez-vous ?

Le soulagement touche toute la population : enfants, jeunes, vieux. On doit comprendre que l'arrêt de l'expérience ne tient pas uniquement aux raisons sociales. Il y a aussi une justification sur le plan énergétique. Il n'y a qu'à voir les opinions qui ont été exprimées, dont celle de Joël de Rosnay. C'est un peu maladroit de la part de certains de créer une perception que ce n'est qu'une communauté qui se réjouit de cette mesure. L'enjeu est national.

La politique énergétique reste d'actualité. Une quinzaine de jours après la manifestation contre le projet d'incinérateur, le PM dit qu'il suivra les conseils de Joël de Rosnay. Par ailleurs, on laisse entendre qu'il faudra veiller à ce que les dernières technologies soient utilisées au cas où les projets, dont celui de Waste to Energy, seraient mis en œuvre. Qu'en pensez-vous ?

En premier lieu, il faut se demander de quelle capacité énergétique additionnelle Maurice a besoin. En 2008, on devait avoir déjà 15 MW à Savannah. Le projet a été abandonné. On devait avoir, en 2009, 70 MW : 50 MW de CT Power et 20 MW du Waste to Energy. Les projets sont retardés et ne vont pas aboutir cette année. On a un déficit énorme, d'au moins 85 MW. Entre-temps la demande continue de croître. Comment répondre à cette demande ? La politique énergétique du gouvernement était un peu tributaire de projets comme CT Power et Waste to Energy. Il semble que les centrales bagasse-charbon ne soient pas d'actualité. Il y a un retard et un flou sur ce qu'on veut faire. Que faire ? Il faut d'abord revoir d'où vient la demande. On parle de besoins supplémentaires de 150 MW qui correspondraient à 5 % de la demande en électricité. Ce qui est un chiffre insoutenable, inacceptable dans le contexte d'un projet comme Maurice Île Durable (MID). On ne peut se permettre d'avoir une croissance annuelle de 5 %. On peut ramener ce chiffre à 3 %. D'ailleurs, en 2008, on a fait baisser la demande aux heures de pointe de 25 MW, à la suite de l'introduction des ampoules économiques, des chauffe-eau solaires, de la sensibilisation et de l'heure d'été. On peut réduire cette demande par une bonne gestion de l'énergie. Il y a cette demande parce que, lorsqu'il y a des projets comme Tianli ou Highlands, on exige que le CEB fournisse 50 MW ou 20 MW. C'est inacceptable. Il faut revoir cette stratégie. Si les promoteurs de Tianli ont, disons, besoin de 20, 30 ou 40 MW, le gouvernement ne devrait pas être obligé de leur donner tout ce qu'ils demandent. On aurait dû leur dire : " Écoutez, vous avez besoin de 50 MW, on vous en donne 25, allez trouver la différence dans le design de vos bâtiments, dans des procédés moins énergivores ou dans la génération d'énergie comme c'est le cas en Chine. " Il faut être très pointilleux sur ce point. Pourquoi a-t-on besoin des 150 MW ? C'est surtout pour faire face aux heures de pointe en été. On met tout le paquet pour satisfaire ces quelques heures en été. Il faut s'attaquer à cela à travers, entre autres, l'introduction du Time-of-Use Tariff. On a donc besoin de capacités énergétiques mais pas autant qu'on veut nous le faire croire. Au lieu de 150 MW, je pense qu'on a besoin de 90 MW si on tient compte des principes propres au concept de MID. Cependant, si on continue avec le business as usual il nous faudrait peut-être 200 MW ou plus. Ces 90 MW peuvent être satisfaits avec des projets qui cadreraient avec MID.

On évoque souvent la situation en Afrique du Sud qui a connu, il y a peu, un black-out. Ne craignez-vous pas que cela se produise à Maurice ?

Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'en 2008, on aurait été pleinement dans le rouge. Cependant, le CEB a fait un travail extraordinaire au niveau de la maîtrise de la demande en énergie avec la distribution d'ampoules économiques, les chauffe-eau solaires et l'augmentation des prix alors que l'heure d'été a eu un certain impact. Actuellement, le CEB est en train de puiser dans ses réserves. Il y a un risque qu'on reporte la révision de ses machines. Le CEB se voit dans l'obligation de mettre en opération les turbines à gaz de Nicolay. Ce qui lui coûte énormément. Le CEB est en train de gérer la situation avec beaucoup de délicatesse.

La crise économique au niveau mondial, la baisse de la croissance économique au niveau national a réduit la pression sur la demande en énergie. Le défi viendra en 2009 et surtout en 2010. La peur qu'on risque de finir comme en Afrique du Sud constitue, pour moi, une opportunité. Cela nous fait prendre conscience qu'il faut maîtriser la demande en énergie. D'autre part, il faut reconnaître qu'on a beaucoup de capacité de production. On n'a pas de problème en hiver. La solution n'est pas de faire n'importe quoi et d'investir aveuglément dans les énergies sales mais de maîtriser la demande et ensuite d'aller vers les bons projets, ceux qui cadrent avec MID.

On parle de Covanta, de CT Power….

On ne parle pas de la bagasse. C'est très grave. On devait avoir déjà 15 MW de la bagasse à partir de 2008. On devrait avoir une centrale bagasse-charbon en 2009 à FUEL ainsi qu'une centrale bagasse-charbon moderne avec une haute efficacité en énergie à Médine en 2011. On dit qu'on utilise toute la bagasse mais on ne le fait pas efficacement. Il faut retourner vers la bagasse et la biomasse en général. On avait annoncé cette mesure dans le budget de l'année dernière. Cette fois on n'a rien entendu concernant l'utilisation des cane tops, etc.

La priorité devrait être la bagasse qui est liée à deux choses : à l'éthanol pour le transport et au reingineering du secteur de la canne. Il faut relancer ce secteur. Il y a des projets qui sont dans le pipe line. Savannah est prêt avec 50 MW. Le projet doit être réactivé. Il y a aussi les projets d'éoliennes qui doivent être sur le fast track. Lorsqu'on est en situation de catastrophe, on fast track avec des surcoûts énormes les moteurs de fort Victoria de 30 MW avec des investissements de Rs 1,7 milliard. Pourquoi ne pas fast track les projets propres comme l'éolienne ? On devait revenir à la bagasse, fast track l'éolienne. Je ne suis pas a priori contre le projet Waste to Energy, pourvu que des conditions soient respectées.

Quelles sont les conditions ?

Le projet Waste to Energy est un projet post recycling. Il doit être associé au tri. Il faut imposer les normes les plus exigeantes, comme celles qui existent en Europe, en tenant compte du fait que ces normes peuvent toujours être améliorées. Il faut un monitoring indépendant, en consultation avec la société civile.

Au moins 50 % de nos déchets sont recyclables. Par conséquent, si on fait le tri, on ne pourra pas atteindre les 20 MW prévus initialement par Covanta. En tenant compte des conditions, Covanta devrait pouvoir produire quelque chose entre 10 et 16 MW. Puisque la question qui nous préoccupe actuellement concerne un apport de capacités additionnelles d'électricité pendant les jours de semaine en été, je propose donc une centrale Waste to Energy qui serait en opération uniquement le jour pendant la semaine. Le soir serait consacré au transport et au tri des déchets. Le jour, on brûle les déchets post-recyclage. Cela donnerait tout ce qu'il faut en termes d'énergie. On pourra réagir si on voyait qu'il y a des choses qui ne tournent pas rond. Le monitoring doit être fait de manière transparente. Il est évident que le projet coûtera plus cher, pour le promoteur d'abord. Il faudra surtout voir en détail le contenu de deux contrats qui doivent être signés. Le premier et le plus important est celui que le gouvernement doit signer avec les promoteurs, étalé sur 20 ans, pour la fourniture de déchets. C'est un contrat qui doit être surveillé. Il y a ensuite le contrat d'achat d'électricité par le CEB des promoteurs pendant le jour. Le retour sur investissement prendra plus que dix ans évidemment. Il faudra veiller qu'il y ait une win-win situation pour tout le monde, notamment le consommateur, le promoteur et aussi pour les gens qui seront autour du Waste to Energy Plant. Il faudra voir les choses dans leur globalité et sur le long terme.

Est-ce que le tri nécessite une technologie avancée ?

Je ne suis pas spécialiste en ce domaine mais je sais qu'il y a plusieurs types de tri. Il y a celui qui démarre à partir des ménages at source. Il y a le tri qui peut se faire avant l'incinération. Il faudra éviter de créer des déchets inutilement. Une campagne de conscientisation est nécessaire par rapport à la consommation et pour amener à comprendre qu'il faut produire le minimum de déchets. Il ne faudrait pas produire des déchets uniquement parce que le gouvernement doit fournir tant de milliers de tonnes à l'incinérateur. Il faut donc ramener le projet WTE à des proportions plus justes, en assurant le tri, les normes, le compostage et le recyclage.

Qu'en est-il du projet de centrale de charbon de CTpower ?

Je suis totalement contre ce projet. L'utilisation du charbon n'est justifiée qu'en situation de co-génération de type bagasse-charbon. On aura de la chaleur pour les raffineries et les usines, les sucreries, etc. Je précise que ce doit être des centrales bagasse-charbon où on utilise a priori de la bagasse. C'est uniquement lorsqu'on n'a pas de bagasse ou de biomasse qu'on a recours au charbon. L'intérêt des centrales bagasse-charbon est qu'à terme, elles peuvent être converties pour devenir des centrales de gazéification. C'est une direction qui est claire et nette. Avec le charbon seulement, il n'y a pas de co-génération. On n'utilise pas la biomasse et on n'a pas la perspective dans le long terme d'aller vers la biomasse et éventuellement d'aller vers la gazéification de la bagasse. Aujourd'hui, on sait qu'on a des centrales comme Savannah ou Belle-Vue qui sont extrêmement sophistiquées, qui produisent de l'électricité avec de très grands rendements. On ne devrait pas abandonner cette stratégie pour passer à celle du charbon seulement, du type pulvérisation, dont la technologie date d'une cinquantaine d'années. Ce n'est pas beaucoup plus propre par rapport à ce qu'on a dans les autres centrales. Il faut essentiellement mettre les nouveaux projets dans le cadre de l'accord qui a été signé entre le Premier ministre et le secteur sucrier en décembre 2007. Il faut aller de l'avant avec le projet bagasse-charbon mais avec un contrat plus transparent que par le passé. Il faut aussi un régulateur, de la transparence, des contrats plus équilibrés et l'ouverture de l'actionnariat de l'industrie sucrière aux petits planteurs et au public en ce qui concerne la production d'énergie. Il faut donner vie à cet accord, sinon on répétera les erreurs du passé.

Je voudrais cependant observer que, dans le passé, on a permis à une centrale à charbon d'opérer dans le Sud. Je pense qu'il faut envisager la fermeture de cette centrale dans dix ans dans le cadre du projet MID qui veut aller vers les énergies propres mais aussi corriger les erreurs du passé. Ce qu'on veut, c'est la bagasse, l'éolienne, etc.

Dans trois ans, quatre ans, le solaire viendra. À partir de 2012, nous entrerons dans l'ère post-Kyoto. On verra au niveau global une atmosphère qui va conduire à la production de panneaux photovoltaïques à des prix abordables. Il faut aller dans cette direction.

Vous croyez donc fermement dans l'avenir des énergies renouvelables ?

Nous avons déjà un ministère de l'Énergie renouvelable. Le gouvernement est donc conscient que c'est une priorité. Si nous voulons atteindre nos objectifs, il faut mettre la machine en marche. Dans le moyen terme, ce sera le vent, le soleil, la biomasse. On parle également de la géothermie. Il faut publier les études que nous avons à ce sujet. Il y a beaucoup de potentiel pour la biomasse au niveau des villages.

Où en sont les études de l'université sur le MID ?

On a terminé la première phase de MID à l'Université de Maurice. Une trentaine de chercheurs ont travaillé de façon pluridisciplinaire pour voir en détail chaque aspect du projet. On a soumis nos rapports au MID Fund Committee. Le gouvernement aura l'occasion de se pencher sur ce rapport et on espère qu'il y ait un débat, notamment sur le plan d'action. C'est dans cette direction qu'on voudrait que le pays s'engage. Nous vivons actuellement des moments critiques avec tout ce débat sur la question énergétique. Ensuite, même si le budget ne contient pas grand-chose concernant le projet MID, nous avons eu l'assurance du PM et du DPM que ce projet n'est pas mis aux oubliettes. Le prix du pétrole aidant, on va revenir d'une façon plus consensuelle avec un package sur le projet MID. Je suis optimiste par rapport à l'avenir d'autant que c'est un projet fédérateur qui est accepté aussi bien par le gouvernement que l'opposition.

 

 

 

ENVIRONNEMENT Plaine-des-Papayes, ce matin Jacques d'Unienville : " La bagasse est une énergie propre "

Le président de la Mauritius Sugar Producers' Association (MSPA), Jacques d'Unienville, a déclaré, ce matin, à Plaine-des-Papayes, que la bagasse est une énergie propre et qu'il n'est pas vrai de dire que ce produit rejette du dioxyde de carbone dans notre atmosphère. C'était lors du lancement du projet : Anou plante pou nou zanfan, à l'école primaire Ram-Prakash, dans le cadre de la Journée internationale de l'environnement qui est célébrée demain. Plus de 70 écoles primaires se trouvant aux alentours des usines sucrières sont concernées par cette activité.

Pour M. d'Unienville, il faut continuer à cultiver la canne et à utiliser la bagasse pour produire de l'électricité. Il a indiqué que la canne absorbe le plus de dioxyde de carbone, soit 20 tonnes à l'hectare par an - que des industries rejettent dans l'atmosphère. " Actuellement, nous produisons environ 20% de notre électricité avec de la bagasse. Ce qui fait que nous puisons moins de pétrole et du charbon de la terre et nous rejetons moins de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. La bagasse est, donc, une énergie propre et renouvelable ", a-t-il affirmé.

Le président de la MSPA a indiqué que la canne peut aussi remplacer l'essence qu'on utilise pour faire rouler les voitures. " On a la bagasse, puis la mélasse et ensuite on en extrait de l'éthanol. Toute cette activité cadre parfaitement avec le projet de Maurice Ile Durable ", a-t-il souligné par ailleurs. Et de poursuivre qu'on peut aussi installer des éoliennes dans des champs de canne en vue de produire de l'électricité et ce, sans enlever la culture même. Selon lui, tant qu'on aura la canne à Maurice, le " développement durable " suivra.

Devant son auditoire composé principalement d'élèves de l'école primaire Ram-Prakash, le président de la MSPA a mis en exergue que le plus grand défi de la planète aujourd'hui se rapporte au changement climatique ; l'industrialisation a rejeté un volume conséquent de dioxyde de carbone. " C'est ce qui réchauffe la planète et nous cause des problèmes mais il y a des solutions à cela, et chaque petit geste compte. Chaque arbre planté contribuera à nettoyer notre atmosphère. Nous comptons, donc, sur vous pour le faire, ici à l'école et aussi à la maison et partout à travers l'île ", a déclaré M. d'Unienville. Ce dernier a mis en terre une plante endémique dans la cour de l'établissement primaire.

Les membres de la MSPA se sont ensuite rendus à l'école primaire de Plaine des Papayes, à celle de Triolet et de Terre-Rouge. Cette campagne de plantation d'arbres dans la cour des institutions primaires s'étalera sur une semaine dans diverses localités du pays. Cette semaine suivant la Journée mondiale de l'environnement sera aussi marquée par des activités au niveau des usines sucrières. Des arbres fruitiers seront ainsi distribués aux employés et divers projets d'assainissement seront montés dans les villages à proximité de ces usines.