" La centrale de La Chaumière sera d'une technologie de pointe, impliquant l'installation de filtres antipollution ultramodernes ", affirme le directeur général de Gamma

Après la récente médiatisation, dans la presse mais également à travers divers réseaux sur Internet, de la vidéo de Joël de Rosnay mettant en garde contre les émissions de dioxine d'un incinérateur non muni de filtres, il nous a semblé nécessaire, pour que le débat public soit équilibré, de permettre aux lecteurs du Mauricien de prendre connaissance des arguments des promoteurs du projet Gamma-Covanta. L'invité principal de cette interview est Tommy Ah Teck, Managing Director de Gamma et responsable du projet d'incinérateur de déchets. L'entretien s'est déroulé en présence du directeur général de Gamma, Carl Ah Teck, ce dernier apportant, à l'occasion, son éclairage sur certaines interrogations.

Le projet d'incinérateur de Gamma-Covanta a fait l'objet de critiques très sévères de la part du conseiller du Premier ministre Joël de Rosnay. Il apparaît que le projet est très polluant. Vos commentaires ?

Venant d'une telle personnalité, ces propos, dont j'ai pris connaissance dans la presse, m'ont beaucoup étonné. En fait, je tiens à rassurer le public que notre projet tient compte de l'installation de filtres. La centrale de La Chaumière sera d'une technologie de pointe, impliquant l'installation de filtres antipollution ultramodernes. Nous sommes avant tout des patriotes mauriciens. Nous aimons notre pays. Nous avons à y vivre. La protection de notre environnement est pour nous une préoccupation primordiale. Gamma a un track record dont nous sommes fiers. Nous avons réalisé des projets aussi importants que la création d'une nouvelle cimenterie, le projet Geopotes. Nous nous sommes également lancés dans l'industrie touristique avec la création du Hilton Hotel. En nous accusant de proposer un projet polluant, Joël de Rosnay, nous le craignons, a été mal informé…

Les projets d'incinération de Covanta n'ont pas été critiqués qu'à Maurice…

Nous ne prétendons pas être des experts en la matière de Waste-to-Energy (WTE). C'est la raison pour laquelle nous nous sommes associés au leader mondial en termes de volume de déchets traités selon le procédé WTE. Il se peut qu'un centre ait eu une contravention pour fumée excessive. Je demanderai à Convanta de nous donner des explications. Il faut cependant comprendre qu'ils sont reconnus dans le monde comme des experts en matière de traitement de déchets.

Vous êtes déjà présents dans le secteur de la construction et de l'hôtellerie. Comment est né cet intérêt pour la production énergétique ?

Cela a toujours été la culture de Gamma. Nous avons toujours été des pionniers. Nous avons suivi à travers la presse le problème découlant de Mare-Chicose. Lorsque le gouvernement a accepté d'accorder une compensation aux habitants de Mare-Chicose, ceux de Rose-Belle en ont également réclamé une parce qu'ils estiment être affectés eux aussi par la station de Mare-Chicose. On s'est dit que c'est un problème qui ne finira jamais. Comme nous voyageons, nous avons eu l'occasion de visiter une exposition sur les énergies renouvelables à Singapour. C'est là que nous avons vu le projet Waste-to-Energy. Nous nous sommes dit que cela était susceptible de kill two birds with one stone : apporter une solution à long terme à la gestion des déchets tout en permettant au pays de réaliser des économies sur l'importation des énergies fossiles pour produire de l'électricité. Nous nous sommes dit que c'est un projet idéal pour le pays. Nous avons très vite constitué une équipe technique composée de consultants, d'experts, d'ingénieurs locaux de réputation internationale. Nous sommes allés en France, en Allemagne, en Autriche et avons vu que ces centrales d'incinération sont situées en plein centre des villes, à quelques mètres des habitations. Nous nous sommes dit que ce projet est bon pour nous et nous avons préparé un projet adapté à l'environnement mauricien.

C'est ainsi que vous avez fait valoir votre projet, un Unsolicited Bid qui a, semble-t-il, été accepté par les autorités mauriciennes…

Lorsqu'on constate un problème dans le pays et qu'on a une bonne idée, est-ce qu'on doit attendre pour faire une proposition ? La nôtre a été étudiée par le gouvernement et nous sommes certains que les autorités concernées ont dû apprécier cette idée, d'autant plus que c'est un problème pressant. Je suis convaincu que le principe de notre proposition a été accepté sur la base de sa valeur technique, parce qu'on va ainsi régler nombre de problèmes. En tant que patriotes, il était de notre devoir de proposer des solutions…

Pourquoi avoir choisi la région de La Chaumière ? Ceux qui connaissent cette région peuvent se demander ce que vient faire en projet d'incinérateur dans un jardin…

Permettez-moi de vous dire qu'avant ce projet nous ne savions même pas où se trouvait La Chaumière. Ce n'est qu'en lisant les rapports de CarlBro que nous avons découvert que le site de La Chaumière avait été proposé par Médine Sugar State et que des études ont démontré que c'était une région idéale pour l'installation d'un centre de traitement de déchets.

Carl Ah Teck : Le Master Plan du gouvernement avait déjà identifié une région de La Chaumière où l'Etat avait des terrains pour la création d'un centre d'entreposage de déchets. Le rapport de CarlBro a proposé que tout projet concernant les déchets soit réalisé dans cette région. Une autre raison qui nous a poussés à proposer cette région est le fait que le CEB y dispose d'une Sub Station ; par conséquent, l'énergie devant être vendue au CEB, construire une centrale dans la région avait un sens économique. De plus, le CEB dispose d'une ligne dans l'Ouest qui dessert tous les établissements hôteliers de la région. Nous connaissons très bien les problèmes rencontrés par les habitants et opérateurs de la région où il y a constamment des coupures dans la fourniture d'électricité, en raison d'un overload dans cette région. Notre idée est donc d'installer la centrale dans la Waste Area identifié par CarlBro et d'atténuer les problèmes de fourniture d'énergie électrique dans la région.

Certaines personnes ont tiré la sonnette d'alarme quant au nombre de camions de déchets qui devront traverser la région pour se rendre à La Chaumière, ce qui risque de perturber l'environnement et le trafic routier ?

Dans le cadre des consultations pour notre étude d'impact, nous avons rencontré les différents groupes de forces vives afin de leur expliquer les technicités et les avantages de notre projet. L'argument qui a été le plus souvent mis en avant est " not in my backyard ". À Albion, où j'habite, lors d'une réunion avec des personnes de mon voisinage, un des participants m'a approché pour me demander s'il n'était pas possible de réaliser ce projet un peu plus loin. Ma réponse a été que si ce projet n'était pas bon pour Albion, il ne serait pas bon ni à Flacq ni à Curepipe, ni à Triolet. Le projet a été conçu pour être opérationnel sans aucun problème, n'importe où à Maurice. Sa conception prévoit l'utilisation de State of the Art Technologies, telles qu'utilisées en Europe et à Singapour.

Carl Ah Teck : Nous prévoyons que le centre consommera 1 000 tonnes de déchets par jour. Ce qui veut dire une moyenne d'un camion toutes les demi-heures. Ce qui ne pose aucun problème.

Quid de la dioxine dont parle Joël de Rosnay et de la contamination de l'eau souterraine dont parle le rapport Ramboll ?

Il faut démystifier la dioxine. Lorsqu'on brûle des cannes ou des déchets dans notre arrière-cour, on produit de la dioxine. Notre projet, toutefois, sera doté d'un système de filtrage ultramoderne pour filtrer précisément la dioxine. D'ailleurs, un des points forts de notre projet d'incinérateur est qu'il réduira de 20 à 30% les émissions de dioxine dans le pays car nous incinérerons une partie des déchets médicaux qui sont maintenant brûlés dans les incinérateurs des hôpitaux qui, eux, ne sont pas dotés de dispositif pour le contrôle du taux de dioxine dans l'atmosphère.

Carl Ah Teck : Il y a plusieurs façons de traiter les cendres. Aux Etats-Unis, on mélange les fly ashes et les bottom ashes et, par unité de volume ainsi aggloméré, les normes de toxicité deviennent acceptables. Dans notre projet initial, en 2005, on s'était basé sur le système américain. Lorsque Ramboll est arrivé, il a fait ressortir que le système que nous avions proposé risquerait de polluer la nappe phréatique. On a pris cette remarque en considération et on a étudié le système européen où les fly ashes sont stabilisées dans du ciment. On a proposé de fait un land fill d'après les normes européennes de harsardous waste qui prévoient, entre autres choses, que le land fill soit totalement imperméable. En même temps, on stabilise les fly ashes. C'est cela que Ramboll nous a demandé de faire.

Et la vitrification ?

Sur les centaines de WTE Projects à travers le monde, cette pratique est observée seulement au Japon. Lorsqu'on avait construit le terminal de ciment, les gens avaient craint que toute la rangée de montagnes entourant Port-Louis devienne blanche et qu'il y ait du ciment dans notre farine, etc. À la suite des études qu'on a faites, nous avions décidé d'appliquer la norme européenne. Les prévisions ne se sont pas concrétisées. Si Ramboll est satisfait avec les solutions qu'on propose je me demande pourquoi les autres ne le sont pas.

Quels sont les déchets qui seront acheminés vers l'incinérateur ? Qui va effectuer leur tri ?

Notre projet consiste à recevoir les déchets. Au lieu d'aller à Mare-Chicose, les autorités livreront leurs déchets dans notre centre d'incinération. Nous nous proposons de prendre 300 000 tonnes de déchets sur un total annuel de 400 000 tonnes. Nous saluons le projet du gouvernement d'avoir un centre de compostage à côté. Le compostage consistera à enlever le Green Waste. Nous prendrons ce qui reste.

Ce n'est pas vous qui ferez le tri…

Le tri n'est pas notre projet. Le gouvernement veut faire la séparation à la source, ce qui est une bonne initiative. L'incinération des déchets et le recyclage sont complémentaires. Ils vont main dans la main. On ne pourra jamais recycler la totalité des déchets. Croire le contraire relève de l'utopie. Le projet cadre bien avec la prévention du risque climatique parce que les déchets dégagent un gaz connu comme le méthane. Ce gaz est considéré comme étant 21 fois plus nocif que le CO 2. En incinérant les déchets, nous empêcherons l'émanation de CO2. C'est la raison pour laquelle le projet est classé comme un Clean Development Mechanism sous le Protocole de Kyoto. L'énergie produite à partir de déchets se substitue à l'énergie fossile importée, utilisée par les centrales thermiques. Les experts s'accordent à dire que le WTE est l'une des plus fiables et réelles alternatives de production d'énergie pour réduire les émissions de CO2 et limiter le recours aux énergies fossiles. Lorsque le projet de Gamma-Covanta sera opérationnel, il réduira l'émission de carbone par environ 150 000 tonnes

La tendance à assimiler le projet d'incinérateur à celui de CT Power est forte dans l'opinion publique… Cela vous gêne-t-il ?

Je considère que notre projet, qui est Environmentally Sound, est différent de CT Power, ayant une autre vocation. CT Power veut produire de l'énergie purement et simplement. Notre projet amène une solution au problème de gestion des déchets et, en contrepartie, on produit de l'électricité.

Comment votre projet cadre-t-il avec le concept Maurice île Durable ?

J'ai entendu beaucoup de critiques, dont celles de personnes qui ne veulent pas entendre ce que je dis tous les jours. Nous apportons une solution environnementale, à long terme et soutenable, à notre problème de gestion des déchets à Maurice. Mare-Chicose est une marmite à ciel ouvert où on est en train de faire bouillir les déchets. Avec l'entrée en opération des nouveaux hôtels, nous allons produire davantage de déchets ; il faudra trouver une solution durable.

Où en sont vos discussions avec le gouvernement ?

Nous avons signé un accord-cadre et nous sommes en train de finaliser dans les prochains mois les accords pour le projet. Nous poursuivons nos discussions avec le CEB et les administrations régionales.

Initialement le projet était estimé à Rs 5 milliards. À combien l'estimez-vous aujourd'hui ?

Nous l'estimons à peu près à Rs 6 milliards, selon un prix réactualisé du contracteur.

Est-ce que vous bénéficierez d'un montant de Rs 250M du MID Fund et pourquoi ?

Nous ne savons pas d'où proviendront les fonds. Ce qu'on demande, c'est d'être payé à la tonne pour les déchets et une somme X par unité d'électricité. D'où proviennent les fonds, nous n'en savons rien. Nous voulons être rémunérés selon les quantités de déchets brûlés et la quantité d'électricité produite. Nous ne sommes pas au courant de la provenance de l'argent.

Est-ce que votre prix est comparable aux autres centrales de production comme celle de bagasse, charbon, etc. ?

Notre prix n'est pas comparable Aujourd'hui, en Europe, le traitement d'une tonne de déchets coûte 100 euros. Ici, il y a un composant d'électricité et un composant d'incinération. Il n'y a pas encore d'énergie renouvelable que le gouvernement veut promouvoir à Maurice. Le gouvernement avait déjà dit qu'il encouragerait l'installation de panneaux solaires et la vente de l'excès d'énergie au CEB. Si on se base sur la pratique en Israël ou en Europe, le CEB doit acheter cette électricité à dix dollars. À Rodrigues, l'énergie éolienne coûte à peu près Rs 7 au CEB. On ne peut comparer notre projet avec ceux qui produisent uniquement de l'électricité.

Est-ce que vous demandez une subvention du gouvernement ?

Non ne réclamons pas de subvention. Nous avons soumis notre requête sur un prix que nous considérons avantageux et compétitif. Les gens doivent comprendre la différence entre l'énergie fossile et l'énergie renouvelable. Nous avons vu la volatilité des prix de l'énergie fossile. Par contre, le coût de l'énergie renouvelable restera constant. Le Waste-to-Energy fait partie des énergies renouvelables. Je cite une étude de Greenpeace qui donne priorité aux énergies renouvelables, cela incluant l'énergie provenant des déchets, la biomasse, l'éolien, le photovoltaïque, la géothermie.

Quand est-ce que le projet sera en opération ?

Nous serons en opération trente mois après la finalisation de tous les contrats et permis. Il faut souligner que nous avons fini le projet en janvier 2006 et que nous sommes aujourd'hui en 2009. On explique depuis trois ans. Qui pourra nous dire qu'on n'a pas donné suffisamment d'information ? Les choses avancent petit à petit. Sûrement, je l'espère. Car c'est dans l'intérêt du pays que nous concrétisions un tel projet.

Et si, finalement, il n'était pas approuvé ?

En tant que Mauricien, je serais déçu de voir que nous n'avons pas pris nos responsabilités face à notre problème de gestion de déchets. En tant qu'entreprise, que Gamma, nous avons d'autres projets. Nous avons dépensé beaucoup d'argent à risque à notre propre compte. Nous respecterons les décisions des autorités. Toutefois, ce serait vraiment dommage si un tel projet ne se concrétisait pas à Maurice.


Assurer la pérennité de Gamma

" Nous sommes des guerriers, des patriotes qui aiment profondément leur pays ", affirment Carl Ah Teck et Tommy Ah Teck, respectivement CEO et Managing Director de Gamma. Une véritable synergie se dégage entre les deux frères qui, en tandem, constituent une force de frappe redoutable. Déjà à la tête de Gamma, qui s'est bâti une solide réputation dans l'industrie de la construction, ils ont également concrétisé plusieurs autres projets majeurs dont une cimenterie. " Nous avons cassé un monopole dans ce domaine ", affirment-ils. Gamma est également engagée dans l'industrie touristique, partie prenante dans l'actionnariat de l'hôtel Hilton, à Wolmar.

Voilà trois ans que les deux frères se sont engagés dans le projet de Gamma de création d'un incinérateur de déchets à La Chaumière, multipliant les campagnes d'explication, donnant des garanties. Ils rejettent les allégations à l'effet qu'ils jouent de contacts hauts placés au sein du gouvernement. " Si cela était le cas, nous aurions démarré notre projet dès 2006 ", soutiennent-ils. Carl et Tommy Ah Teck expliquent qu'ils ont pour partenaire Covanta, une des plus importantes entreprises mondiales dans le domaine Waste to Energy (WTE), et qu'ils sont entourés des meilleurs experts étrangers et mauriciens. " Nous appliquons scrupuleusement les normes européennes et ce sera le cas pour la maintenance de l'incinérateur ". Tommy Ah Teck souligne qu'a travers le monde, il existe plus d'un millier d'usines semblables à celle envisagée à Maurice, dont 400 en Europe, 89 aux États-Unis, 170 en Asie, dont 100 au Japon. À Singapour, ces usines brûlent parfois jusqu'à 90 % des déchets ménagers du pays, au Japon 77 % des déchets, aux Pays-Bas 62 %, au Danemark 55 %. Plus de 130 millions de tonnes de déchets ménagers sont incinérées annuellement dans plus de 600 WTE qui produisent de l'électricité et du chauffage. L'incinérateur dont la construction est envisagée à Maurice utilisera pour la première fois un continuous emissions monitoring system afin de " monitor critical emissions and provide a permanent record for government regulators to assess project performance against standards ".

Mais malgré tous leurs efforts, Carl et Tommy Ah Teck n'ont pas réussi à rassurer totalement l'opinion publique, cette dernière restant très inquiète quant aux risques de pollution. Les forces vives de la région n'ont pas encore jeté l'éponge et continuent à faire de la résistance.

Le projet Gamma-Covanta, note ses promoteurs, s'inscrit dans le cadre d'une politique à long terme de leur compagnie, ce qui doit lui permettre de stabiliser ses revenus. La construction est un secteur sensible, le tourisme l'est également. " Nous voulons assurer l'avenir de nos employés pour les 20 prochaines années ", lance Tommy Ah Teck. L'avenir du projet, qui devrait avoir un chiffre d'affaires annuel de l'ordre de Rs 1 milliard, est actuellement entre les mains des autorités gouvernementales.

Le Mauricien 5 mars 2009