PHILLIPE LA HAUSSE DE LALOUVIÈRE :

" Le patrimoine est indépendant de nous mais existe grâce à nous "

Pour Philippe La Hausse de Lalouvière, un passionné de l'histoire et également engagé dans plusieurs projets de préservation de notre patrimoine, " le patrimoine est indépendant de nous mais existe grâce à nous ". " C'est notre identité, nos valeurs et l'expression de notre être individuel et collectif ", estime-t-il. Pour préserver notre patrimoine, Philippe La Hausse de Lalouvière suggère qu'on se tourne vers l'avenir. " C'est en étudiant le passé pour en tirer les leçons et des exemples, que nous pouvons vraiment améliorer et progresser, d'où la nécessité de sa protection et sa préservation ", observe notre interlocuteur.

Que représente le patrimoine pour vous ?

Sans compliquer la question, il me semble, fondamental de traiter le patrimoine - tangible ou immatériel, naturel ou culturel - d'une façon intégrée, car il est souvent seulement compris comme Nature et Culture. La récente proclamation de l'Île Ronde comme un National Heritage nécessite donc que sa gestion soit prise en compte par des biologistes autant que des sociologues, des historiens et des paysagistes, entre autres. Le National Heritage Fund doit refléter aussi bien des compétences scientifiques, de l'Environnement et de l'écologie et pas uniquement de l'expertise dans le domaine culturel. La loi devrait être modifiée dans ce sens.

Quelle évaluation faites-vous de la valorisation culturelle de notre patrimoine ?

La valorisation du patrimoine à Maurice est très vacillante. D'un côté, nous avons un patrimoine indigène très riche, prisé et valorisé - de cuisine, de musique, de peinture, de littérature et même d'architecture avec les cases et maisons créoles qui inspirent notre architecture moderne. Et de l'autre coté, c'est de l'abandon quasi-total. J'ai fait l'année dernière une analyse de l'état de nos 176 monuments nationaux déclarés, pour découvrir que la majorité est dans un état de négligence pitoyable, sans structure d'entretien ni de plan de sauvegarde. Le Fort George, une splendeur du génie militaire, est en train de se désintégrer sous nos yeux. Oublions la maison Beaugeard à la rue Edith-Cavell, dont la destruction par le gouvernement lui-même a été stoppée par la Cour Suprême à la demande d'une ONG. Depuis trois ans ce monument national, partiellement démoli, se désintègre. Cela démontre une incapacité institutionnelle à agir avec une méthode logique, ou pire, une volonté intentionnelle d'effacer le passé. Je suis convaincu que dans les décennies à venir, nos enfants nous rendront coupables d'avoir facilité la disparition de notre patrimoine bâti dont les anciennes gares, les trottoirs et les sépultures de basalte taillés entre autres.

Notre république signe des Conventions de l'UNESCO comme celle de la Diversité culturelle ou celle pour la Sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, sans avoir des projets clairs de sauvegarde et de valorisation. Ce patrimoine vivant procure aux peuples un sentiment d'identité et de continuité estimé essentiel pour le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. Maurice a récemment participé au Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel à Abou Dhabi, qui avait pour mission, entre autres, d'inscrire les premiers éléments sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Beaucoup d'autres pays ont fait inscrire les leurs, mais Maurice, aucun. Une occasion ratée de valoriser nos richesses immatérielles, notre musique, notre séga, notre pain-maison, entre autres.

Ce que je veux dire ici, c'est que les opportunités existent pour faire beaucoup plus que nous faisons actuellement. Pourquoi ne profitons-nous pas des bonnes volontés et des compétences de la société civile, telle que Société de l'Historie et SOS Patrimoine pour construire des projets ensemble ?

Il n'existe pas de culture sans mémoire. Que pensez-vous de cette phrase ?

J'adore entendre des gens expliquer aux touristes, " Nous mauriciens, on vient de l'Inde, d'Afrique, de Chine ou d'Europe ". Et je regarde le gars - il vient en réalité de Flacq ou de Bambous. On vient tous d'ici, pourquoi se persuader qu'on vient d'ailleurs ? Nos valeurs sont celles qu'on partage avec nos concitoyens, nos paysages sont Le Pouce et la Montagne du Lion, et nos fruits sont des mangues et des letchis. L'attitude mentale de dire : " Moi je suis franco-mauricien, afro-mauricien ou sino-mauricien " est de la poudre aux yeux souvent alimentée par la politique, pour les raisons de peur ou de pouvoir. Nous avons certainement des gènes et de la culture qui tirent leurs racines d'ailleurs, mais pourquoi se vanter et se présenter comme une incarnation de l'Inde, de Chine, d'Afrique ou de l'Europe ? Bien sûr, ces divers aspects culturels sont présents dans la société mauricienne et enrichissent notre identité mais il ne faut pas souscrire à une identité hors du pays. Nous ne voulons pas, vivre dans une société enfermée et isolée. Restons réalistes car nous sommes des Mauriciens, tout court.

Quels sont les enjeux de la protection de notre patrimoine culturel ?

Le patrimoine, c'est un ensemble de nature, de bâti et d'imaginaire qui sert à nous nourrir et à nous faire vivre. C'est notre identité, nos valeurs et l'expression de notre être individuel et collectif. Le patrimoine est indépendant de nous mais existe grâce à nous. Notre environnement physique et social ne doit pas seulement être exploité, ce sont des éléments de notre existence qu'on transmet à nos héritiers. Les générations futures dépendent grandement de la qualité de notre gestion qu'on a héritée de nos aïeuls, ce qui nous oblige donc à le gérer sagement. Bien sûr, nous pouvons essayer de construire le futur avec de nouvelles choses et les modifications massives de notre environnement social et physique, mais nous savons que les générations passées nous laissent beaucoup de bonnes choses qui méritent protection, préservation et soutien.

Maurice est un carrefour des cultures. La société d'aujourd'hui profite du passé pour ancrer notre identité moderne dans les événements et les vestiges du passé, mais tout le temps en se tournant vers l'avenir, c'est l'enjeu de la protection du patrimoine. Si nous restons figés dans le passé, comment progresser ? C'est en étudiant le passé pour en tirer les leçons et des exemples, que nous pouvons vraiment améliorer et progresser, d'où la nécessité de sa protection et sa préservation.

Le Morne s'est retrouvé inscrit au Patrimoine Mondiale de l'UNESCO. Cela que signifie-t-il pour Maurice ?

Une fierté, une tristesse et une mise en garde. On est fier de la capacité de Maurice de se concerter et d'avoir pu en moins de dix ans lancer le concept de " patrimoine de l'humanité " alors totalement absent à Maurice, avec deux sites inscrits, les deux avec une structure de gestion et une reconnaissance du peuple sur leur valeur. Mais on est triste pour deux raisons : d'abord car l'inhumanité de l'esclavage moderne reste toujours présente dans certaines sociétés dans le monde, par exemple la femme dans certains pays asiatiques ou la main d'œuvre utilisée globalement par les gouvernements et entreprises comme cheap labour. Mais aussi parce que je lis trop fréquemment que Le Morne est notre symbole de l'esclavage ; tandis que c'est un symbole fort pour l'humanité de la résistance contre l'esclavage. Cette mauvaise interprétation est même passée, il y a quelques années, par le PMO dans leur carte de souhaits de la fin d'année. Et finalement mise en garde pour que nous restions toujours lucides en reconnaissant que nos perceptions, nos mythes et les faits historiques ne sont parfois pas les mêmes. Le danger de transformer le Morne en haut lieu de suicide collectif par exemple, sans expliquer que c'est un mythe populaire.

Pensez-vous que nous avons suffisamment de dispositifs pour assurer la protection de notre patrimoine ?

Le patrimoine se préserve grâce aux moyens que nous mettons à sa protection. La vraie difficulté est que les gens souvent ne réalisent pas la vraie valeur de leur patrimoine. Mais qui détermine la valeur ? Dans un pays très jeune, dans une logique de développement économique assez féroce, comment déterminer la valeur de l'ancienne boulangerie du roi contre une nouvelle banque sur ce site ? Sir Anerood Jugnauth, à l'époque, a tranché en faveur du nouveau, mais qui sait s'il a pris une décision sage pour les générations futures ? Nous persistons à saccager le littoral, détruire les anciens bâtiments, canaux, ponts, et traditions, sans parfois même se rendre compte des destructions - allez voir ce que nous sommes en train de permettre sur la côte entre la Baie-du-Tombeau et Balaclava actuellement.

Le vrai défi pour moi est de faire entendre les opinions diverses entre la préservation, la destruction et la valorisation, et de trouver les solutions qui sont économiquement viables et qui préservent les valeurs de la société.

Que suggérez-vous pour une bonne gestion du patrimoine mauricien ?

D'abord une vision et un plan stratégique. Il y a dix ans, le gouvernement d'alors avait établi des assises de la culture et des arts, qui ont donné suite à une série de législations qui structurent le secteur depuis. Il y a quelques années que le Gouvernement a défini une vision visant la valorisation des sites au niveau du patrimoine mondial. Voilà, nous avons deux sites déclarés. Mon opinion est qu'actuellement nous avons besoin d'une nouvelle impulsion ; les interventions du secteur du tourisme ne sont pas suffisamment globales. Une réflexion high-level sur la direction à prendre est maintenant essentielle.

Au niveau tactique, je vois trois niveaux cruciaux pour la bonne gestion du patrimoine. Des actions locales en protégeant le patrimoine bâti avec des moyens simples. Cela concerne tous les monuments nationaux.

Deuxième niveau : il nous faut des projets et des programmes nationaux, avec les acteurs locaux, les chercheurs et les communautés locales afin de préserver et faire revivre les anciens quartiers. Ensuite, une collaboration internationale claire et forte. Nous partageons une histoire mutuelle avec plusieurs pays. Certains partenaires internationaux sont très intéressés à collaborer dans les domaines de la restauration de l'art, de la recherche scientifique, de l'archéologie, et dans des actions et manifestations populaires de notre identité.

 

 

 

Whoever wins, quel est votre message au prochain gouvernement ?

Donnez à la Culture son propre ministère, et veiller à ce que le ministre manifeste au moins deux compétences nécessaires - d'abord un amour, voire une vision, pour la valorisation des arts et de la culture à Maurice et deuxième la compétence, une capacité à organiser et à achever des projets de valorisation dans ce domaine, et surtout pas quelqu'un qui ne pense qu'aux prochaines élections ou des fêtes religieuses. Noyer la Culture dans un ministère de l'Education, ou du Tourisme, ou de l'Environnement, n'est pas la meilleure manière de construire une identité nationale.

Il existe beaucoup d'idées, de moyens financiers et de savoir-faire dans ces secteurs non-gouvernementaux, qui ne sont pas utilisés actuellement, au grand détriment du patrimoine. Le gouvernement et la fonction publique devraient construire des partenariats avec le peuple, l'écouter et non pas dicter leurs décisions. 2010 est une année importante pour commémorer une des grandes plaques tournantes de notre histoire - l'Île de France est devenue Mauritius. Les Britanniques ont apporté au moins trois choses importantes pour l'île Maurice moderne - un langage universel, l'abolition de l'esclavage et un mouvement de gens de l'Inde vers notre pays. Nous devrions explorer les conséquences et l'héritage des événements de 1810, avec une perspective moderne d'un pays récemment indépendant.


 

REPÈRES

Les musées et les monuments de l'île Maurice mettent en valeur son passé lié à la navigation et aux grandes étapes des routes commerciales vers l'Inde et l'Extrême-Orient. L'histoire coloniale de ce territoire est aussi relatée à travers des documents variés, cartes, lettres ou actes administratifs. Quelques sites qui témoignent de notre histoire…

Le musée du Blue Penny: Situé à Port-Louis sur le front de mer du Caudan, ce musée relate l'histoire de l'île à travers un parcours interactif qui mêle cartes anciennes de navigation, extraits de journaux de bord et plans d'époque de la capitale mauricienne juxtaposés à des photos d'aujourd'hui. Cependant, la pièce maîtresse du musée est constituée par le fameux Blue Penny, ce timbre qui a inauguré les débuts de la poste mauricienne en 1847. Il a été tiré à 500 exemplaires. Il n'en reste que 5 aujourd'hui, chacun valant la somme d'un million d'euros.

Le musée naval de Mahébourg: À Mahébourg, l'ancienne capitale de l'île, ce musée installé dans une ancienne demeure coloniale ravira les amateurs d'histoires de trésors et de corsaires. Il présente en effet des objets ayant appartenu à Surcouf. Autre curiosité du musée : une cloche récupérée sur l'épave du Saint-Géran, le célèbre navire qui a inspiré Bernardin de Saint-Pierre pour son roman Paul et Virginie. On y trouve également de la vaisselle en porcelaine et d'anciennes cartes postales montrant différentes vues de Maurice.

Le château du Réduit: Érigé il y a plus de 250 ans, sous l'occupation française, le château du Réduit servait de retraite en cas d'attaque britannique. Connu comme la State House, le château a accueilli les différents gouverneurs de l'île avant de devenir, lors de l'accession de Maurice au statut de république, la résidence officielle du président de la République. Ce lieu est considéré comme le vestige de l'élégance coloniale.

L'Aapravasi Ghat: L'Aapravasi Ghat est le lieu où débarquèrent, aux XVIIIe et XIXe siècles, à l'île Maurice, les travailleurs indiens. L'édifice vient d'être restauré en hommage à ces immigrants qui, à la suite des esclaves africains, ont bâti l'île Maurice moderne. L'Aapravasi Ghat a été le premier site mauricien inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco.

Le Morne: Le paysage culturel du Morne est une montagne accidentée qui s'avance dans l'océan Indien au sud-ouest de l'île Maurice et qui a été utilisée comme refuge par les esclaves en fuite, les marrons, au cours du XVIIIe siècle et des premières années du XIXe. Protégés par les versants abrupts de la montagne, quasi inaccessibles et couverts de forêts, les esclaves évadés ont formé des petits peuplements dans des grottes et au sommet du Morne. La tradition orale autour des marrons a fait de cette montagne le symbole de la souffrance des esclaves, de leur lutte pour la liberté et de leur sacrifice, autant des drames qui ont trouvé un écho jusque dans les pays d'où venaient les esclaves. Maurice, une grande escale du commerce des esclaves, a même été connue comme la " République des marrons " à cause du nombre important d'esclaves échappés qui s'étaient installés sur la montagne du Morne. Ce site a été le deuxième site mauricien à être inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco.

 

 

LE CHIFFRE :

2. Depuis l'année dernière, Maurice compte deux sites historiques inscrits dans la liste du Patrimoine mondial de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), en l'occurrence l'Aapravasi Ghat et Le Morne. À ce jour, cette liste comporte 878 biens constituant le patrimoine culturel et naturel que le Comité du patrimoine mondial considère comme ayant une valeur universelle exceptionnelle. Cette liste comprend 679 biens culturels, 174 naturels et 25 mixtes répartis dans 145 États parties. Depuis novembre 2007, 185 États parties ont ratifié la Convention du patrimoine mondial. L'Unesco encourage l'identification, la protection et la préservation du patrimoine culturel et naturel à travers le monde considéré comme ayant une valeur exceptionnelle pour l'humanité. Cela fait l'objet d'un traité international intitulé Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, adopté par l'Unesco en 1972.

Le Mauricien 16 décembre 2009