QUESTIONS À Éric Mangar (Mouvement autosuffisance alimentaire) :

" Il faut un changement drastique dans nos habitudes alimentaires "

Éric Mangar, manager du Mouvement autosuffisance alimentaire (MAA), plaide pour un grand changement dans nos habitudes alimentaires mais aussi pour que l'on n'utilise pas toutes les terres fertiles disponibles dans le pays à des fins industrielles ou infrastructurelles. Au cas contraire, la sécurité alimentaire de la population sera menacée. Déjà, le pays importe déjà plus de 75 % de ses besoins alimentaires, dit-il.

Maurice est un net food importer. N'est-ce pas un risque pour notre sécurité alimentaire ?

C'est vrai, Maurice dépend trop des importations. Elle est, donc, très vulnérable. La situation n'est pas alarmante pour l'instant parce qu'elle dispose toujours d'un stock de deux à trois mois de riz et de farine, principaux produits alimentaires consommés par la population. Si demain, les pays qui sont nos fournisseurs ne peuvent exporter, pour une raison ou une autre, vu le problème de la démographie et aussi et surtout du changement climatique qui amène des sécheresses et inondations détruisant les cultures, que va-t-elle faire ? Déjà, les prix des aliments sont très élevés à Maurice.

Les Mauriciens ont de l'argent et les supermarchés sont remplis. Ne peuvent-ils pas s'acheter ce qu'ils veulent ?

Pour l'instant, oui, mais ils vivent dans la surconsommation. Vous n'avez qu'à regarder autour de vous pour constater le nombre de nouveaux hypermarchés qui s'ouvrent et qui font des ventes énormes. Ce n'est pas une bonne chose à long terme, principalement pour les générations à venir. Je me pose la question de savoir à quel point sommes-nous en train de nous rendre compte qu'il nous faut investir massivement dans l'agriculture ?

Arrivera-t-il un jour où les Mauriciens auront les poches remplies d'argent mais où les supermarchés seront vides ?

Ca peut arriver, à partir du moment où on a commencé à spéculer sur les aliments - ce qui ne s'était jamais produit avant la crise alimentaire de 2007/2008. Je vous donne un exemple : Maurice est autosuffisante en poulet. C'est bien, mais combien de Mauriciens savent que cette industrie dépend entièrement du maïs importé du sud de l'Amérique ? Avec la spéculation qui affecte les prix des produits alimentaires, et aussi cette démarche d'utiliser le maïs dans la production de biocarburant, le prix de ce produit va continuer à grimper. Ce qui va définitivement affecter la production du poulet dans l'île. Si ce n'est pas déjà le cas lorsque nous voyons le prix du kilo de poulet sur le marché.

Quelle serait la solution, selon vous ?

Il nous faut produire davantage de pommes de terre, patates et manioc, et aussi plus de bétail et de lait. Il nous faut pouvoir offrir au moins environ 3 000 calories quotidiennement à chaque habitant du pays en 2050 à partir des produits locaux. Le poulet mauricien pourra-t-il nous donner un "per capita protein" de 30/35 % à cette date ? Il faut le faire.

Maurice a une superficie restreinte en terre. Vu le développement industriel et celui des infrastructures et d'autres besoins en terre, l'île, semble-t-il, n'a pas d'autre choix que de recourir à l'importation…

Le système alimentaire mondial est très vulnérable. De ce fait, nous devons réserver les terres les plus fertiles pour l'agriculture et investir dans ce secteur. Ce que nous ne faisons pas assez. Puisque le système mondial est vulnérable, chaque pays opère à sa façon en vue de prévenir les émeutes de la faim. Même les pays producteurs cesseront d'exporter, préférant garder leurs produits pour leur population. Les bonnes relations de Maurice avec ces pays n'auront aucune incidence sur leurs exportations. Seront-ils en mesure d'exporter alors que leur propre population a faim ? Je ne le pense pas.

Un autre problème se pose : celui du changement dans les habitudes alimentaires de la population mauricienne. Les Mauriciens sont-ils prêts pour cela ?

Ils n'ont pas le choix que de consommer davantage de produits locaux et dépendre moins des importations. Il nous faut un changement drastique dans nos habitudes alimentaires.

Que fait Maurice, selon vous, pour assurer sa sécurité alimentaire ?

De nombreux plans stratégiques ont été préparés, dont le Food Security Fund. Ce dernier a la capacité voulue pour mitiger ce problème de dépendance sur les importations. Mais son implémentation pose problème. Il nous manque aussi une réelle volonté pour aller de l'avant. Par exemple, je lis dans le dernier budget en date présenté que le gouvernement va introduire un Information Market System. C'est une très bonne chose mais le problème est qu'on parle de ce projet depuis…. dix ans. Je rappelle juste que ce système va prévenir le gaspillage de récoltes de quantité de légumes. Nous savons tous que les grands planteurs abandonnent leurs récoltes dès que les prix chutent, parce qu'il n'y a pas eu de planification. Quand il y a trop de pommes d'amour sur le marché, cela fait chuter les prix et personne ne gagne.

Maurice a une sérieuse option pour produire de la nourriture dans la région, à Madagascar et au Mozambique, où l'île a obtenu de grandes superficies de terre. Est-ce un projet viable ?

L'idée est bonne, mais il faut penser à la stabilité politique et à la protection des investissements, lorsqu'on va produire dans un autre pays. L'expérience du passé vécue par certains entrepreneurs mauriciens à Madagascar, surtout le vol, n'encourage nullement d'autres Mauriciens à s'y aventurer. Quant au Mozambique, j'ai appris que les locaux ne voient pas d'un bon œil les entrepreneurs étrangers qui viennent prendre leurs terres. Dans de telles conditions, Maurice ne peut dépendre de ces deux pays pour son développement agricole durable. Nous devons plutôt utiliser les terres qui sont disponibles à Maurice même pour produire davantage, tout en réservant des terres pour les générations à venir.

Pensez-vous que Maurice a tiré des leçons de la dernière crise alimentaire ?

Non, on ne peut, malheureusement, dire cela.

Le Mauricien 24 décembre 2009