Interview : Patrick Assirvaden, Président du CEB   

« Dans le secteur de l’énergie, tout le monde fait des profits parfois exorbitants, sauf le CEB »

* « Le débat sur l’incinérateur a dépassé le cadre de l’environnement et l’intérêt du pays. J’ai l’impression que d’autres intérêts tirent les ficelles… »

* « Dans la décennie à venir, nous continuerons à dépendre, malheureusement, très largement du diesel et du charbon. Cette réalité est, hélas ! incontournable… »

Patrick Assirvaden, Président du Conseil d’Administration du CEB, traite d’un dossier sensible qui ne le rend pas pour autant frileux. Il est temps de revoir la politique de l’énergie et d’une distribution équitable : tel est son avis. Combien de temps encore pourrait-on attendre pour complaire à l’un ou à l’autre ? Le public ne passe-t-il pas avant tous ces intérêts ?  

Mauritius Times : L’heure d’été, enterrée, semble-t-il, définitivement maintenant, le CEB devra revoir sa copie en ce qui concerne la gestion énergétique. Les spécialistes affirment que le défi viendra principalement en 2010 avec la reprise économique tant sur le plan mondial que national. Que comptez-vous proposer au gouvernement pour satisfaire les besoins croissants en énergie du pays dans le moyen et le long terme ? 

Patrick Assirvaden : Il convient d’emblée de situer l’expérience de l’heure d’été dans sa juste perspective. Le gouvernement a annoncé sa décision de lancer ce projet pilote en juin 2008 dans le contexte bien précis d’un coût croissant des produits pétroliers et sans précédent, avoisinant les 150 dollars le barrel. C’est en écoutant le discours du budget que j’ai pris connaissance de cette mesure pour la première fois. En conséquence, la gestion énergétique du CEB n’a aucune relation avec l’heure d’été, bien que nous sachions que ce projet allait aboutir à une réduction sensible de la demande de pointe journalière.

Nous n’avons pas de craintes particulières pour l’année 2010, voire 2011, et nous pensons que le double effet de la vente des ampoules économiques, ainsi que le nouveau projet de Fort Victoria, devrait nous permettre de faire face à la situation.

Dans le moyen terme, nous attendons la décision des autorités compétentes pour entamer le projet de CT Power à Albion pour une centrale de 110 MW, qui devrait être mise en service à partir de 2012 pour faire face à la croissance de la demande et pour remplacer les équipements qui ont déjà atteint la limite de leur vie utile. Si ce projet n’est pas mis en chantier, nous devrons penser à un plan B, qui, faut-il le préciser, est déjà prêt. 

Pour ce qui est du long terme, le gouvernement a déjà activé le projet d’une nouvelle Centrale de 100 MW sur une base PPP, et nous avons aussi la possibilité de recourir aux projets bagasse-charbon à Savannah et à F.U.E.L respectivement. Bien évidemment, ces projets se feront en parallèle avec les projets d’énergies renouvelables, basés principalement sur l’éolien et le photovoltaïque. Mais il ne faut pas se leurrer ; le photovoltaïque coûte cher, très cher… Cependant, notre bouquet énergétique commence à prendre forme.

* Dans une interview de presse, le Dr Khalil Elahee met l’emphase sur la nécessité « de ne pas faire n’importe quoi » ou d’investir dans les énergies sales, mais de maîtriser la demande et d’aller vers des projets qui cadrent avec le concept ‘Maurice Ile Durable’. Vous sentez-vous visé par ces critiques ? Fait-on ou soutenez-vous du « n’importe quoi » au niveau du CEB ? 

Je n’avais pas entendu Docteur Elahee quand CTDS était en gestation mais Docteur Elahee a raison de dire que nous ne devons pas faire n’importe quoi. Toutefois, j’ai le sentiment que le programme mentionné dans ma réponse à votre première question correspond à une approche judicieuse et bien réfléchie qui tient compte de notre réalité économique actuelle en synergie au concept de « Maurice Ile Durable ». Toute production d’énergie à partir des combustibles fossiles a une composante qui nuit à l’environnement, mais ce n’est pas nouveau. Notre seul recours face à cette réalité, c’est de consommer moins -- ce qu’on appelle l’approche « Negawatt ».  

Nous ne nous sentons nullement visés par certaines critiques qui nous reprochent de ne pas aller aussi loin dans le concept de « Maurice Ile Durable », car tout projet, quel qu’il soit, doit d’abord être jaugé sur la base d’une étude de faisabilité sérieuse qui intègre tous les aspects. Il faut surtout faire comprendre à la population qu’un petit Etat insulaire, comme le nôtre, ne peut, du jour au lendemain, décider que les énergies renouvelables remplaceront les combustibles fossiles. Dans la décennie à venir et dans l’état actuel du développement des technologies, nous continuerons à dépendre, malheureusement, très largement du diesel et du charbon.

Le Professeur de Rosnay le prévoit dans son « energy mix ». Cette réalité est, hélas ! incontournable, mais nous devons tout mettre en œuvre pour atténuer les effets néfastes des produits fossiles sur l’environnement, tout en tenant compte de nos moyens.

A Rodrigues, nous avons mis en chantier un parc éolien qui produira 15% de la demande totale d’électricité à l’horizon 2010. D’autre part, à Maurice, nous n’avons pas moins de trois projets éoliens privés actuellement à l’étude, qui cumulent une puissance totale d’environ 60 MW. Une telle puissance correspond à 15% de la demande de pointe, mais à seulement 5% en termes d’énergie sur une base annuelle. Notre réseau est assujetti à des contraintes techniques qui ne nous permettent guère, pour l’instant, d’aller au-delà de ces 60 MW.

 

* N’exagère-t-on pas en ce qui concerne la capacité énergétique additionnelle dont le pays a besoin ? Dr Elahee soutient qu’on « met tout le paquet pour satisfaire quelques heures en été ». A-t-il tort ? 

La réalité qui justifie nos besoins, présents et futurs, demeure non seulement la croissance de la demande que nous devons, bien sûr, essayer d'atténuer sans nuire à notre croissance économique, mais aussi à l'impérieuse nécessité de remplacer les unités de production qui ont atteint la limite de leur vie utile. Nous avons des unités de production qui ont dépassé les 30 années de marche, alors que la vie utile des moteurs identiques n'a guère dépassé les 20 années sous d'autres cieux. Le retard des gros projets en cours ne peut que nuire à la fiabilité opérationnelle, d'où un élément de risque que nous devons gérer au quotidien. Il n'est donc pas exact de dire que nous gaspillons nos ressources pour répondre uniquement à la demande de pointe. Les équipements que nous devons ainsi remplacer correspondent à une puissance d'environ 50 MW, et le plus tôt sera le mieux.
 
* Tianli ou le promoteur du projet Highlands, ajoute-t-il, devrait mieux gérer leurs besoins énergétiques au niveau du design des bâtiments et même investir dans la génération d’énergie. Propositions qui semblent tout à fait raisonnables, n’est-ce pas ?

Ce serait aller dans la bonne direction du concept « Maurice Ile Durable » que les promoteurs de Tianli ou de Highlands intègrent une conception moderne pour ce qui est de la consommation d'énergie. Ces deux projets devraient optimiser la consommation d'énergie, tout en considérant une part importante de la production à partir des unités photovoltaïques ou même des éoliennes, si possible, à l'instar de certains projets bien plus modestes actuellement en cours d'exécution. Ce qui est important d’être précisé, c’est que quand le Premier ministre lança le concept « Maurice Ile Durable », il avait une vision à long terme (20 ans). Il était déjà en avance sur nous…
 
* Après le projet CT-Power, c’est au tour du projet Covanta-Waste to Energy, qui fait débat. On apprend que le PM va suivre les conseils de Joël de Rosnay sur la question. Qu’en pense le CEB ? A-t-il son mot à dire par rapport à ce dossier particulier ?

Le projet Gamma Covanta n’est pas un projet d’énergie. Je voudrais profiter de l’occasion pour dire que j’ai été déçu des propos de M. J.P. Hardy. Je pense que

quelqu’un devrait lui dire de se ressaisir. Il a dit des bêtises !!!! Passons… 

Toutefois, nous sommes prêts à signer un contrat d'achat d'énergie, car un tel projet ne peut être financièrement viable sans une composante de production d'électricité. Il faut souligner que ce n’est, avant tout, qu’un projet relativement modeste sur le plan de la puissance installée, soit 20MW seulement. Au CEB, nous n'avons pas de compétences pour apprécier l'aspect « environnement » et nous préférons laisser aux spécialistes le soin de se prononcer sur cette question. Malheureusement dans notre île, tout le monde se proclame spécialiste de l’environnement et croit ainsi sauver le monde. Ce sont, malheureusement, bien souvent, des petits esprits qui surfent le net et se proclament experts…

* Le concept ‘Maurice Ile Durable’ exige que le CEB et autres ‘Independent Power Producers’ génèrent de l’énergie propre. Pouvez-vous dans ces conditions soutenir les projets de CT Power et de Covanta ? Pourquoi ?

Je vous précise encore une fois que dans son « energy mix », le Professeur de Rosnay indique que le charbon va constituer 20%. Le projet CT Power est une nécessité dans le court terme et nous avons déjà signé un « Power Purchase Agreement » après trois longues années de négociation. Le projet « Maurice Ile Durable » est un projet qui se situe dans le long terme pour réduire, et non pour remplacer, les moyens de production traditionnels. Nous ne voyons aucune incompatibilité entre ces deux projets qui sont plutôt complémentaires qu’en concurrence. Il convient, par ailleurs, de rappeler que même les projets bagasse /charbon produiront plus de 70% de l'énergie à partir du charbon ! Dans toutes les centrales charbon des IPPs, la consommation de cette source d’énergie est passée de 300,000 tonnes en 2002 à 625,000 tonnes en 2008.

* En ce qui concerne Convanta, soutenez-vous l’idée qu’il va falloir imposer des conditions plus exigeantes comme celles qui existent en Europe en vue d’assurer le tri, les normes, le compostage et le recyclage ?

Voyons ! Au CEB nous ne sommes pas experts en environnement et encore moins en incinérateur, bien que nous soyons entièrement conscients des exigences écologiques du pays. Le Premier ministre, dans sa sagesse et ayant à cœur l’intérêt de la nature et de notre développement économique, a décidé que le Professeur de Rosnay donnera son avis. Sur un point je vois que tout le monde est d’accord. Le Professeur de Rosnay est reconnu pour sa rigueur et son honnêteté intellectuelle. Laissons-le faire son travail. Mais permettez-moi de dire une chose : le débat sur l’incinérateur a dépassé le cadre de l’environnement et l’intérêt du pays. J’ai l’impression que d’autres intérêts tirent les ficelles…

* Où en est-on avec le projet CT-Power ? Quant au concept ‘Maurice Ile Durable’ le CEB maintient-il son soutien à ce projet ?


Le CEB est un partenaire à hauteur de 26% dans le projet CT Power et sera propriétaire de l'installation après 20 ans d'opération. Le contrat signé procure ainsi au CEB des avantages substantiels que nous n’avons jamais réussi à obtenir, pendant les décennies passées, dans les discussions avec les promoteurs de projets bagasse-charbon. En particulier, ce projet va nous assurer une parfaite maîtrise des coûts en toute transparence, et ainsi le grand bénéficiaire sera le consommateur. Il est évident que la stratégie du CEB gêne considérablement les intérêts privés dans ce domaine. Notre rôle au CEB est, avant tout, la défense de l’intérêt public.  

A ce stade, nous attendons le permis EIA qui doit être délivré par le ministère de l'Environnement, ainsi que la procédure d'acquisition des terres pour les lignes de haute tension actuellement en cours.

 * Les spécialistes affirment que l’utilisation du charbon n’est justifiée qu’en situation de co-génération, type bagasse-charbon. Etes-vous d’un avis différent ?

Je ne partage pas l’avis que le charbon doive être exclusivement réservé à la co-génération, car nos besoins dans le moyen terme sont bien plus importants que ce que peut nous fournir ce type d'installation. Il faut comprendre que la ressource bagasse est virtuellement arrivée à ses limites, quoi qu’en disent certains quoi qu’en disent certains qui devraient au fait « fall back » sur le charbon. Il importe aussi de bien saisir que la technologie associée à la co-génération n'est pas aussi performante que celle associée à une installation moderne fonctionnant au charbon pulvérisé, comme c'est le cas pour le projet CT Power. Tandis qu'une centrale en co-génération produit actuellement, au mieux, environ 1800 kWh par tonne de charbon, une installation en charbon pulvérisé permet d'en produire 2200 kWh ! Quand on se rend compte que de telles installations ont une durée de vie de l'ordre de 30 années, et qu'une centrale de 100 MW consomme plus de 1000 tonnes de charbon par jour, on peut facilement différencier entre l'intérêt économique des deux types de projets et ce qui est plus avantageux pour le consommateur.

* L’arbitre appelé à examiner les contrats liant le CEB et les Independent Power Producers (IPPs) s’est attelé à la tâche actuellement, apprend-t-on. Quelle va être la position du CEB sur toute la question ?
 
L'arbitre appelé à examiner les projets IPP a commencé son travail. Nous sommes en faveur de la plus grande transparence dans cet exercice. Tous les documents seront remis aux experts. Notre position ? Ce que nous disons depuis 4 ans, ou plutôt ce que nous réclamons depuis 4 ans, nous allons le dire à la commission. Je déposerai personnellement. Nous comptons apporter tout notre soutien aux experts. Nous sommes très sereins et à l'aise pour ce qui constitue ce dossier. 

* Souhaiteriez-vous qu’à partir de là des conditions plus équilibrées et transparentes soient mises en place en ce qui concerne la génération d’énergie que ce soit par l’industrie sucrière Covanta, CT Power, etc ? 

Bien sûr. Ce que nous désirons, c’est plus de transparence et davantage d’ « Open Book Policy ». N‘oublions pas une chose, c’est le fait que ce que nous payons est répercuté sur la population. Mais le temps presse et nous espérons que les conclusions de l'expert nous permettront de voir plus clair dans tous les aspects des contrats d'achat d'énergie et que cet exercice éclaircira les zones d'ombre et nous permettra d'éviter les écueils pour le plus grand bien des consommateurs.

* Ne pensez-vous qu’il est grand temps de mettre sur pied un régulateur dans ce secteur en vue d’assurer les normes et la sécurité même du pays en termes d’énergie ?

Dans le secteur de l’énergie, tout le monde fait des profits parfois exorbitants, sauf le CEB… qui, lui, prend tous les risques et subit les pertes. La mise sur pied d'un organisme de régulation est certes souhaitable, mais il ne faut pas s'attendre à des miracles dans le court terme.


« Le CEB est un partenaire à hauteur de 26% dans le projet CT Power et sera propriétaire de l'installation après 20 ans d'opération. Le contrat signé procure ainsi au CEB des avantages substantiels que nous n’avons jamais réussi à obtenir, pendant les décennies passées, dans les discussions avec les promoteurs de projets bagasse-charbon. En particulier, ce projet va nous assurer une parfaite maîtrise des coûts en toute transparence, et ainsi le grand bénéficiaire sera le consommateur. Il est évident que la stratégie du CEB gêne considérablement les intérêts privés dans ce domaine… »


« Il faut souligner que Covanta n’est, avant tout, qu’un projet relativement modeste sur le plan de la puissance installée, soit 20MW seulement. Au CEB, nous n'avons pas de compétences pour apprécier l'aspect « environnement » et nous préférons laisser aux spécialistes le soin de se prononcer sur cette question. Malheureusement dans notre île, tout le monde se proclame spécialiste de l’environnement et croit ainsi sauver le monde. Ce sont, malheureusement, bien souvent, des petits esprits qui surfent le net et se proclament experts…»


« Au CEB nous ne sommes pas experts en environnement et encore moins en incinérateur, bien que nous soyons entièrement conscients des exigences écologiques du pays. Le Premier ministre, dans sa sagesse et ayant à cœur l’intérêt de la nature et de notre développement économique, a décidé que le Professeur de Rosnay donnera son avis. Sur un point je vois que tout le monde est d’accord. Le Professeur de Rosnay est reconnu pour sa rigueur et son honnêteté intellectuelle. Laissons-le faire son travail. Mais permettez-moi de dire une chose : le débat sur l’incinérateur a dépassé le cadre de l’environnement et l’intérêt du pays. J’ai l’impression que d’autres intérêts tirent les ficelles… »


« Je n’avais pas entendu Docteur Elahee quand CTDS était en gestation mais Docteur Elahee a raison de dire que nous ne devons pas faire n’importe quoi. Toutefois, j’ai le sentiment que le programme mentionné dans ma réponse à votre première question correspond à une approche judicieuse et bien réfléchie qui tient compte de notre réalité économique actuelle en synergie au concept de « Maurice Ile Durable ». Toute production d’énergie à partir des combustibles fossiles a une composante qui nuit à l’environnement, mais ce n’est pas nouveau… »


« Que les promoteurs de Tianli ou de Highlands intègrent une conception moderne pour ce qui est de la consommation d'énergie. Ces deux projets devraient optimiser la consommation d'énergie, tout en considérant une part importante de la production à partir des unités photovoltaïques ou même des éoliennes, si possible, à l'instar de certains projets bien plus modestes actuellement en cours d'exécution. Ce qui est important d’être précisé, c’est que quand le Premier ministre lança le concept « Maurice Ile Durable », il avait une vision à long terme (20 ans). Il était déjà en avance sur nous… »


« Le projet CT Power est une nécessité dans le court terme et nous avons déjà signé un « Power Purchase Agreement » après trois longues années de négociation. Le projet « Maurice Ile Durable » est un projet qui se situe dans le long terme pour réduire, et non pour remplacer, les moyens de production traditionnels. Nous ne voyons aucune incompatibilité entre ces deux projets qui sont plutôt complémentaires qu’en concurrence. Il convient, par ailleurs, de rappeler que même les projets bagasse /charbon produiront plus de 70% de l'énergie à partir du charbon … »


« Il faut surtout faire comprendre à la population qu’un petit Etat insulaire, comme le nôtre, ne peut, du jour au lendemain, décider que les énergies renouvelables remplaceront les combustibles fossiles. Dans la décennie à venir et dans l’état actuel du développement des technologies, nous continuerons à dépendre, malheureusement, très largement du diesel et du charbon. Le Professeur de Rosnay le prévoit dans son « energy mix ». Cette réalité est, hélas ! incontournable… »

 

Mauritius times du 12 juin 2009