LETTRE OUVERTE AUX MAURICIENS

 

Incinération, Recyclage et Compostage de déchets (I)

Depuis quelque temps déjà, le gouvernement a approuvé un projet d'incinération de déchets à Maurice. Ceci est une première pour le pays et la région. Nous avons pris position contre ce projet.

Le but de cet article est d'expliquer aux lecteurs notre position. Libre ensuite à chacun de faire son choix en toute conscience. Nous avons catégorisé nos arguments en fonction de considérations économiques, environnementales, énergétiques, sanitaires et philosophiques.

Commençons par les considérations économiques.

Ce projet comporte trois aspects économiques auxquels il faut s'arrêter : a) un tipping fee d'US $ 39 par tonne de déchets incinérés ; b) un prix extrêmement favorable de Rs 5,71 par Kwh d'électricité produite et c) des pénalités au cas où moins de 300 000 tonnes de déchets sont envoyées à l'incinérateur.

En premier lieu, nous notons que le tipping fee est exprimé en dollars US. Pourquoi les autorités ont-elles accepté un tel arrangement qui risque de nous coûter plus cher à chaque dépréciation de la roupie ? Quel avantage le pays peut-il tirer d'un tel arrangement ? Aucune réponse à ces questions élémentaires de la part des autorités ou bien des promoteurs. Ceci n'est pas acceptable. Notons que le tipping fee nous coûtera Rs 386 millions chaque année pour 300 000 tonnes de déchets.

Aucune réponse non plus au fait que le pays sera dans l'obligation d'acheter chaque Kwh provenant de l'incinérateur plus cher qu'ailleurs. Pourquoi ? À l'heure actuelle où il faut renégocier les contrats avec les IPP (Independent Power Producers) de l'industrie sucrière car ces contrats sont trop généreux avec un prix moyen de Rs 3,50 le Kwh, comment peut-on accepter de payer Rs 5,71 le Kwh à un nouvel opérateur non sucre ? Comment est-on arrivé à ce chiffre Rs 5,71 le Kwh ? Pire encore, comment peut-on faire venir un consultant américain pour revoir les contrats des IPP et en même temps accepter de payer bien plus cher le KWh d'un opérateur non sucre ? Il y a une contradiction flagrante qui demeure inexpliquée.

Un milliard par an

Notons que les 20 MW d'électricité produite nous coûteront Rs 1 milliard par an.

Pourquoi l'Etat a-t-il signé un contrat garantissant 300 000 tonnes de déchets par an sous peine de pénalités ? Après tout, l'Etat n'est pas demandeur d'incinérateur ; si un opérateur privé veut se lancer dans un projet d'incinération, c'est à lui d'en assumer les risques et ce n'est pas à l'État de lui garantir suffisamment de déchets contre pénalités payées par le contribuable. D'ailleurs, un tel contrat condamne le pays à produire autant de déchets que possible pour éviter les pénalités quand nous devrions, au contraire réduire notre volume de déchets pour réduire nos divers impacts environnementaux. Comment peut-on d'un côté prendre un engagement sur 20 ans pour 300 000 tonnes de déchets annuels et d'un autre promouvoir le concept de Maurice Île Durable (MID) ? Cette contradiction va affaiblir le louable projet MID dont le fonds sera d'ailleurs pillé pour subventionner année après année l'électricité chère provenant de l'incinérateur. Ce pillage du fonds sera le coup de grâce au projet MID. Le gouvernement devra choisir : soit c'est l'incinérateur, soit c'est le MID, mais pas les deux, l'incompatibilité est trop flagrante. Notons que le tipping fee et la production d'énergie nous coûteront Rs 1,386 milliard par an. En l'occurrence, chaque habitant de Maurice paiera indirectement aux promoteurs Rs 1 000 par année pendant 20 ans au minimum.

Environnement et incinération

À l'heure actuelle, la plupart de nos déchets sont dirigés vers Mare-Chicose pour y être enfouis. Le résultat n'est pas très réjouissant car le village avoisinant doit être évacué pour cause de pollution. Mais un incinérateur est-il une meilleure option ? On peut en douter car en brûlant les déchets, on ne fait que les transformer en gaz toxiques. Près de 2 000 différents composants chimiques dont la toxicité est souvent inconnue sont relâchés dans l'atmosphère durant l'incinération transformant notre atmosphère en décharge publique. Notons que la dioxine et les furannes ne sont que quelques-uns de ces composants chimiques relâchés dans l'atmosphère, donc il ne faut pas que dioxines et furannes deviennent l'arbre qui cache la forêt de polluants chimiques qui vont plomber notre atmosphère. Et ce n'est pas tout car en incinérant 300 000 tonnes de déchets on produit entre 60 000 et 90 000 tonnes de cendres et de résidus qui sont des concentrés de substances toxiques (mercure, plomb, dioxines et furannes) qui doivent absolument être stockés ou enfouis quelque part de manière indéfinie, donc un centre d'enfouissement est absolument nécessaire au projet incinérateur. Il est capital de comprendre que l'incinération ne va pas rendre inutile les centres d'enfouissement de déchets, les fameux landfills, au contraire il en a besoin. Chose rarement évoquée.

L'incinérateur est censé fonctionner pendant 20 ans. Donc après 20 ans de bons et loyaux services, il aura généré entre 1,2 millions et 1, 8 millions de tonnes de cendres toxiques à gérer pendant l'éternité car ces déchets ne peuvent être ni recyclés ni réutilisés de par leur toxicité. Bel héritage toxique que nous léguera donc ce projet. Du fait de leur toxicité, ces cendres doivent être stockées dans des décharges rigoureusement contrôlées pendant très, très longtemps. Le ministère de l'Environnement a-t-il les moyens et les compétences requises pour contrôler que ces centaines de milliers de tonnes de cendres hautement toxiques restent bien à l'abri pendant les décennies à venir ? À vous, chers compatriotes, d'en juger.

Énergie et Incinération

L'incinération est souvent présentée comme une source d'énergie renouvelable. Au prime abord cela paraît sensé ; par définition les déchets sont indésirables et si on peut en extraire de l'énergie en les brûlant, pourquoi pas ?

Mais après réflexion les choses ne sont plus aussi simples. Prenons le cas du papier, matière calorifique par excellence. Il est clair qu'en brûlant une tonne de papier nous allons récupérer de l'énergie. Mais cette tonne de papier brûlé ne sera pas recyclée, donc elle devra être remplacée par une autre tonne de papier vierge. La fabrication d'une tonne de papier vierge nécessite plus d'énergie qu'on peut en obtenir en brûlant une tonne de papier. En règle générale, il faut beaucoup plus d'énergie pour fabriquer une tonne de papier, de carton, de plastique ou de métal qu'on peut en obtenir en brûlant cette même tonne. Ainsi, pour la société dans son ensemble, l'incinération de déchets nous forcera à consommer encore plus d'énergie pour remplacer ce qui a été incinéré. Au lieu d'être un projet de Waste to Energy comme vanté c'est plutôt un projet de Energy to Waste mais bien sûr les profits, eux, ne seront pas gaspillés pour tout le monde.

 

Incinération, Recyclage et Compostage de déchets (II)

La question santé/incinération touche au cœur même des sensibilités de part et d'autre. Comment y voir clair ? Nous ne pouvons résumer en un article la masse de connaissances sur l'impact des incinérateurs sur la santé humaine. Mais une chose est cependant claire : sans filtre, l'incinération est fortement polluante, émettant en continu des fumées toxiques et cancérigènes. Gamma Energy, le Pr Narbonne et, bien évidemment, tous les opposants au projet sont d'accord sur ce point. Admettons que Gamma Energy et le Pr Narbonne aient entièrement raison en disant que l'installation de filtres réduit à un niveau insignifiant l'émission de gaz toxiques. Donc, pour empêcher un impact sanitaire, TOUT dépendra de l'efficacité des filtres installés et du suivi technique de ceux-ci. Si les filtres fonctionnent bien, alors tout va bien ; par contre, si ceux-ci ne fonctionnent pas correctement, alors un impact sanitaire n'est plus à écarter. Il s'ensuit que les filtres agiront comme une épée de Damoclès sur le pays. Ce sera comme une menace invisible et perpétuelle planant sur tout le pays.

Pour contrer cet état de choses, le Pr. Narbonne a fait ressortir un point capital dans Le Mauricien du 25 juillet 2009 : " Avec l'incinération, les contrôles sanitaires sont impératifs ". Puis il ajoute : " Il faudrait mettre sur place des organismes indépendants de monitoring et que l'Etat, hommes politiques et associations écologiques s'associent à ce travail de contrôle continu des respects des normes. "

Quand au connaît la difficulté que les autorités ont à faire respecter les normes anti-pollution actuelles dans le pays en général, on peut se demander comment elles feront pour faire respecter les normes anti-pollution liées à l'incinérateur quand cette pollution sera invisible et inodore avec des impacts sanitaires qui ne seront visibles qu'après 20 ou même 30 ans ?

L'impossible équation

Maurice produit approximativement 400 000 tonnes de déchets par an dont au minimum 200 000 tonnes (la moitié) sont des déchets verts. 100 000 tonnes de papiers, verres et métaux, 100 000 tonnes de plastique et autres déchets divers. Le projet d'incinération se propose de brûler 300 000 tonnes de déchets. Ce faisant, l'incinérateur devient un obstacle majeur au compostage de déchets vert et au recyclage en général car il ne sera pas possible d'encourager la pratique du compostage et du recyclage si la grosse majorité des déchets étaient incinérés. Personne ne va se donner la peine de composter ou de recycler s'il se trouve un incinérateur pour tout brûler. La motivation ne sera jamais là et nous allons perdre tous les bénéfices du compostage et du recyclage. D'ailleurs, quel gouvernement encouragerait recyclage et compostage si en ce faisant on réduisait la masse de nos déchets, donc la quantité allant à l'incinérateur, s'exposant ainsi à des pénalités de la part des promoteurs ? Ainsi donc, le gouvernement se met dans une situation où, soit il ignore tout des appels au recyclage et au compostage, soit il cantonne recyclage ou compostage ) des rôles mineurs, rien que pour faire semblant, car l'appétit dévorant de l'incinérateur ne lui permettra pas de faire autrement. Il est inacceptable qu'un gouvernement se mette ainsi en position d'infériorité vis-à-vis de promoteurs privés. Qu'en est-il de la souveraineté du gouvernement et celle du peuple ?

Rappelons aux lecteurs les avantages du compostage. Il ne s'agit pas simplement de réduire nos déchets verts via le compostage ; il s'agit surtout de s'assurer un approvisionnement en compost qui est un excellent moyen de maintenir la fertilité de la terre sur le long terme et aussi de réduire les apports en fertilisants artificiels qui coûtent de plus en plus cher. Le compostage est essentiel si on veut augmenter notre sécurité alimentaire tout en réduisant notre impact sur l'environnement. Toute tentative d'incinérer nos déchets organiques est indirectement une entrave à notre sécurité alimentaire.

Quant au recyclage de papiers, métaux, plastiques ou verres il nous permettra de réduire notre consommation de ressources naturelles vierges donc de réduire notre impact environnemental et aussi de créer des emplois car les compostage et recyclage créent près de 10 fois plus d'emplois que l'incinération. Les avantages économiques sont évidents.

Considérations philosophiques

La société mauricienne, comme toute société moderne, a été transformée par la révolution industrielle du XIXe siècle. Les caractéristiques d'une telle civilisation sont entre autres l'utilisation d'énergies fossiles bon marché, une expansion économique exponentielle et une croyance idéologique en l'abondance éternelle de ressources naturelles. Dans un tel contexte, les systèmes industriels et économiques sont linéaires car il y a extraction de ressources vierges, transformation en produits industriels, consommation et finalement génération de déchets qui sont rarement recyclés. Il y a donc accumulation perpétuelle de déchets qui s'entassent dans des décharges. Ce système est gaspilleur de ressources, destructeur de son propre environnement, de la nature et du vivant et ne peut exister que dans un contexte d'abondance.

L'incinération et les landfills comme Mare-Chicose sont des réponses inévitables face aux problèmes de déchets dans lesquels nous nous trouvons car notre système industriel et économique gaspilleur a permis et encouragé l'émergence d'un mode de consommation gaspilleur que nous avons adopté sans état d'âme, avec une frénésie qui frôle l'insouciance totale. C'est notre mode de consommation effrénée, qui ne connaît aucune borne qui génère incinérateur et landfills. Le mode de consommation que nous avons adopté est directement à blâmer pour cet état des choses.

Par conséquent, nous refusons les landfills ainsi que l'incinération massive des déchets à cause du gaspillage de ressources et la destruction de la nature que ces systèmes représentent surtout dans un contexte mondial où dans de nombreux pays comme chez nous d'ailleurs règnent la pauvreté et la faim.

Il est grand temps de changer en refusant de consommer à outrance réduisant de facto les déchets que nous générons, en compostant chez nous nos déchets de cuisine, en plantant dans notre potager des fruits et légumes, en encourageant le recyclage et en réutilisant tout ce qui peut être réutilisé au lieu de jeter et de racheter encore plus.

Si nous refusons de changer de mode de consommation, notre opposition à l'incinérateur et à d'autres landfills dénotera une certaine incohérence de notre part, rendant ceux-ci inévitables.

Il ne faudra alors pas nous plaindre si notre pays devient de plus en plus pollué.

Karim Jaufeerally

Institute for Environmental and Legal Studies

http://iels.intnet.mu