Le développement durable ne ramène pas de vote. Et, à l’heure des élections, c’est la démagogie qui est surtout de mise. Des spécialistes craignent ainsi que l’enjeu de la durabilité ne soit écarté de la campagne alors même que ce thème devrait être au coeur des débats.

 

«On risque d’avoir une campagne qui fait l’impasse sur la durabilité. Je vois mal comment les politiques vont pouvoir porter ce thème et en débattre durant une si courte campagne. Les élections arrivent trop vite pour parler de bilan concernant Maurice île durable (MID). Il ne faut pas que la campagne soit monopolisée par des enjeux qui n’ont rien à faire avec le concept de durabilité. Même si beaucoup reste à faire pour transformer Maurice en une île durable, il ne faut pas que les périodes électorale et postélectorale ramènent au sol l’avion MID qui cherche à décoller, péniblement», confirme Khalil Elahee, chargé de cours à l’université de Maurice et spécialiste en énergie.

Mais pourquoi ce dossier devrait-il être une préoccupation centrale au cours de cette campagne ? Le concept de durabilité, qui s’est développé au début des années 1990, a pour objectif de préserver le capital économique, social et naturel afin de répondre aux besoins actuels, sans toutefois nuire aux intérêts des générations futures. Il s’agit autant du présent que de l’avenir, de notre vie quotidienne que de l’avenir de la planète. Il est peu probable que les politiques parviennent à faire des propositions approfondies sur toute la question. «Le développement durable est de ces thèmes qui ne ramènent pas de vote. Dans toutes les campagnes électorales, il y a d’abord de la démagogie et ensuite on parle un peu des projets de société», observe Adi Teeluck, porte-parole de la Platform Moris Anvironnman. Elle dit également espérer que les formations politiques traitent de la durabilité dans leurs programmes respectifs en lui accordant la place qu’elle mérite.

Le Joint Economic Council (JEC) dit, pour sa part, pleinement soutenir le concept Maurice île durable afin d’atteindre les objectifs d’un développement durable, soit une réduction drastique de l’usage de l’énergie et des matières premières. Pour Raj Makoond, directeur du JEC, cela permettra de positionner Maurice comme une économie «avant-gardiste». Cependant, le JEC regrette que les principes fondamentaux, qui permettraient à Maurice d’atteindre cette excellence, soient absents. Raj Makoond plaide pour qu’une politique générale claire avec des lignes directrices précises soit établie. Pour lui, il s’agit de bien définir l’énergie propre, de fixer des règles en matière de gestion des déchets et de voir les critères pour l’allocation de subventions par rapport aux combustibles fossiles et l’énergie non propre. Il faut aussi favoriser l’engagement en faveur d’un programme d’énergie renouvelable et identifier les principes pour la production de biocarburants. Le JEC regrette également le flou qui existe au niveau de la loi sur toute cette question.

Il existe, en effet, plusieurs raisons pour que les politiques accordent l’attention nécessaire à ce dossier. «Ils disent qu’ils oeuvrent pour l’avenir du pays et celui de nos enfants. Dans le contexte actuel, le développement durable est la seule façon de réaliser cet objectif. Autrement, nous continuerons un développement qui se fait au détriment de l’humain, de la société et de l’environnement. Il y a des choses qui doivent changer. Nous ne pouvons pas continuer à polluer notre air, notre sol et notre eau», assure Adi Teeluck.

Certes, un bout de chemin a été fait à travers le projet MID. Parmi les acquis, il y a, selon Khalil Elahee, une sensibilité croissante sur toute la question MID. Les consultations nationales ont été enclenchées, mais le processus doit être revu afin de l’accélérer et d’impliquer plus activement les différents partenaires. «Je persiste à croire que le Grenelle est un modèle que nous pouvons adapter à notre contexte. Cela nous fera passer d’une consultation stérile à une négociation directe entre partenaires vers la définition urgente d’un plan d’action et de projets où toutes les parties seront gagnantes», affirme Khalil Elahee. Autre motif de satisfaction pour le chargé de cours à l’université de Maurice : le fait que des projets comme City Power n’ont pas démarré. «Il faut se demander si ce projet, qui compte plus de trois ans de retard, est toujours aussi prioritaire que certains veulent faire croire. On note qu’aucun projet écologique d’envergure ou d’énergies renouvelables à Maurice n’a été concrétisé », souligne-t-il en ce sens. L’introduction de chauffe-eau solaires et de lampes économiques, enchaîne-t-il, sont des progrès qui demandent à être consolidés. Mais on attend toujours l’Utility Regulatory Act, l’Energy Efficiency Act ou encore l’E10, le mélange essence-éthanol. «Des institutions comme le Central Electricity Board ou la State Trading Corporation doivent aussi faire preuve de plus de transparence, de professionnalisme et d’exemplarité au plus haut niveau.

L’heure d’été et l’Automatic Pricing Mechanism n’ont pas été crédibles», fait également ressortir Khalil Elahee. Si les politiques doivent être concernés par le développement durable, cette responsabilité incombe aussi à la société civile. Encore faut-il que les décideurs l’incluent dans cet exercice. Adi Teeluck maintient ainsi que la société civile doit être partie prenante du processus d’élaboration du Livre Blanc et de l’équipe qui sera responsable de l’évaluation du travail autour du MID. «Nous, au sein de la plate-forme, avons pleinement participé aux consultations MID. Nous espérons faire partie de tout le processus», ajoute-t-elle.

Cette société civile se doit aussi d’interpeller les politiques. «Ces dernières années, on a beaucoup parlé de développement durable. Mais, aujourd’hui, il faut aller plus loin. C’est la raison pour laquelle notre plate-forme s’adressera directement aux politiques pour qu’ils prennent des engagements par rapport à notre charte Maurice Environnement. Nous avons l’intention de nous rendre à des réunions politiques et de les interpeller en ce sens», confie Adi Teeluck.

Il y a des questions fondamentales qui méritent d’être soulevées. Nos interlocuteurs souhaitent ainsi savoir quel sera le modèle économique pour le MID ? Quels objectifs pour le mix énergétique d’ici 2025 : 35 %, 43 %, 60 % et comment y arriver de manière systémique ? Quels objectifs pour la gestion des déchets d’ici 2025 et comment ? Quels objectifs pour la biodiversité, la qualité de l’air, les logements écologiques

L’Express 5 avril 2010