Jean-Maurice Labour, vicaire général du diocèse de Port-Louis :

" Pas question d'ériger un mur entre le religieux et la politique "

" Je ne crois pas qu'on puisse interdire au citoyen Jean-Maurice Labour de prendre sa place dans le débat politique du citoyen ", lance Jean-Maurice Labour, vicaire général du diocèse catholique de Port-Louis, dans le cadre de cette interview réalisée après son homélie du 1er janvier dernier, à Souillac, lors d'une messe célébrée à l'occasion de la Journée mondiale de la Paix. Son intervention avait pour thème : " En cette année d'élections générales, participons à la campagne électorale au nom de notre foi ". Connu pour son franc parler et son goût pour la polémique, il estime qu'" il n'est pas question d'ériger un mur entre le religieux et la politique, entre la sacristie et le "coaltar" ". Il précise, toutefois, afin d'éviter tout malentendu, qu'il ne donne " aucune consigne de vote, ne tient pas un discours partisan ". " Je suis en train de faire appel à la responsabilité politique du citoyen (…) C'est pourquoi je dénonce la diminution sinon l'absence de militance des Mauriciens qui votent pour des enjeux à court terme et pour obtenir des avantages matériels."

Jean-Maurice Labour, dans votre homélie prononcée le ler janvier, lors de la messe célébrée à l'occasion de la journée mondiale de la paix, vous invitez les Mauriciens à participer à la campagne électorale en vue des élections générales prévues pour cette année. En ce faisant, n'êtes-vous pas en train de quitter le champ religieux pour entrer dans celui de la politique ?

Certaines personnes disent que les prêtres doivent rester dans la sacristie. Or, l'évangile s'adresse à l'homme, s'intéresse au bonheur de l'humain. " Qu'as-tu fais de ton frère ? " C'est le cri de Dieu au chrétien. Je ne crois pas qu'on puisse refuser au citoyen Jean-Maurice Labour de prendre sa place dans le débat politique du citoyen. Il n'est pas question d'ériger un mur entre le religieux et la politique, entre la sacristie et le "coaltar". Je ne donne aucune consigne de vote. Je ne tiens pas un discours partisan. Je suis en train de faire appel à la responsabilité politique du citoyen. Il faut réhabiliter la politique et lui redonner sa noblesse. La forme la plus haute de la charité est la charité politique, n'hésitait pas à dire le pape Paul VI. Le rôle de politicien est éminemment noble parce qu'il est le levier des grandes décisions qui modèlent la construction d'une société équitable et juste. En complémentarité avec le professionnel de la politique, le rôle du citoyen en politique est de prendre sa part dans le fonctionnement démocratique. Il est étonnant de voir comment les citoyens que nous sommes revendiquons avec force la liberté et lorsqu'on nous le donne, nous abdiquons devant notre responsabilité et refusons de payer le prix de la démocratie. Cela implique l'organisation des débats, la compilation des dossiers, l'incitation à la réflexion. Il y a une paresse intellectuelle, une paresse de revendication à Maurice. C'est pourquoi je dénonce la diminution sinon l'absence de militance des Mauriciens qui votent pour des enjeux à court terme et pour obtenir des avantages matériels. Les chrétiens devraient passer autant de temps sur le "coaltar" que devant le Saint sacrement !

Comment l'Église va-t-elle procéder pour susciter cette réflexion sérieuse sur la politique ?

Nous avons relancé depuis un an et demi la commission Justice et Paix. Les commissions de Justice et Paix dans le monde ont pour responsabilité de réfléchir sur la pertinence de l'enseignement social de l'église dans les enjeux de chaque pays. Cet enseignement est mal connu. Je souligne que depuis la révolution industrielle sous Léon XIII jusqu'aujourd'hui, l'Église a toujours eu une parole éclairée dans le social, dans la politique et l'économie. La crise financière a permis de démontrer la pertinence de certaines de ses prises de position. En fait, l'Église a toujours été présente dans le débat politique. C'est leur liberté. On ne se constitue pas en lobby pour un parti ou pour telle tendance, contrairement à ce que pensent les politiciens. Cependant nous insistons sur le rôle politique du citoyen.

L'Église a donc un rôle politique. Pouvez-vous le définir ?

D'abord, ce rôle consiste à marteler que l'horizon de toute l'organisation économique et sociale est le développement intégral de l'homme et le bien Commun. Puis situer les enjeux de la construction d'une société équitable. J'ai proposé, lors de l'homélie prononcé le ler janvier, les trois " E ": Économie, Éducation et Écologie, trois grands dossiers qui sont interconnectés. Les problèmes soulevés par la crise écologique, nous le savons, sont liés à un type de développement préconisés par l'économie libérale.

Deuxièmement, l'Église encourage le débat et non le combat, ce qui permet d'aller au-delà des considérations partisanes pour se concentrer sur les grands dossiers. Il faut encourager une véritable culture du débat démocratique et éviter la polarisation politique de ces débats. Dès que vous émettez une critique, une remise en question, on vous identifie comme votant pour ou contre le gouvernement ou l'opposition qui a soutenu la chose critiquée.

Vous dénoncez également ce que vous définissez comme un " match " entre " les roders bout " et " les doner bout ". Est-ce une façon pour dénoncer le niveau du débat politique ?

C'est ce qui m'attriste le plus dans la campagne électorale à la sauce mauricienne. En affirmant cela, je souhaite pousser le citoyen à exercer sa responsabilité dans la mise en œuvre de la démocratie et l'encourager à éviter de se laisser piéger dans le spirale de 'doner bout' et 'de roder bout' qui finit toujours par l'enfermer dans des intérêts sectoriels et sectaires : sectoriels dans ce sens où on cherche à défendre des intérêts partiels d'un secteur particulier, alors que la politique doit s'intéresser au bien commun et sectaire dans le sens où l'on cherche à défendre les intérêts d'un groupe particulier qui débouche souvent sur le communalisme. Il est malheureux que pour des raisons à court terme et électoralistes, certains politiciens préfèrent donner des 'bout' sous différentes formes. Vous n'avez qu'à voir les budgets des municipalités consacrés à la distribution des gâteaux à l'occasion des fêtes religieuses. Tout cela décourage le citoyen à s'engager dans la politique. C'est pourquoi l'Église, à travers, entre autres, la commission Justice et Paix se propose d'aider les citoyens à identifier les enjeux majeurs sur lesquels devraient porter nos efforts pour un développement intégral, harmonieux pour tous. Justice et Paix propose également de dire haut et fort le respect que nous avons pour la dimension politique de notre société, en dénonçant toutes les pratiques qui dévaluent et pervertissent ce maillon essentiel du fonctionnement de la démocratie et d'exhorter les Mauriciens, les jeunes en particulier, à ne pas rester acteurs passifs mais à exercer leurs rôles citoyens.

Votre message est-il adressé aux citoyens mauriciens ou aux Chrétiens ?

Le Chrétien est un citoyen comme tout le monde et au nom de ma foi chrétienne je vais demander aux Chrétiens d'être citoyens, d'organiser les débats, de se documenter sur des dossiers sérieux et ne pas laisser aux candidats seulement la tâche d'établir l'agenda de la campagne électorale.

Quels sont les enjeux de cette campagne qui s'annonce ?

Un des principaux enjeux sera l'éducation. Il n'est pas possible qu'un système dans lequel on investit tant produise 50% de "drop outs". C'est à dire, les 34% qui ne sont pas reçus aux examens du CPE et les 13% qui obtiennent entre C et E. Les études ont démontré que ces derniers iront jusqu'à la forme 2 ou la forme 3 en secondaire. Sur le nombre d'élèves qui commencent en first, seulement 50% atteignent la forme 5. On a essayé de faire des écoles complémentaires, les ZEP, les prévocs. Le système est malade et on n'a pas le courage de le remettre en cause. On connaît les inepties des leçons particulières et des promotions automatiques. Il faut prendre les bonnes décisions. La BEC a fait des études pendant trois ans pour montrer comment l'utilisation de la langue maternelle, sans enfermer les enfants dans le kreol, les aide à entrer dans les matières ; le ministère ne l'accepte toujours pas et cette année on va perdre encore un an. Qu'est-ce qu'on attend ? Pourtant dans le festival kreol, on tient de grands discours, mais il est malheureux de constater que le ministère de l'Éducation ne passe pas aux actes.

En parlant d'éducation, beaucoup de créoles se plaignent de ne pas avoir accès aux institutions catholiques ?

C'est à l'État de pourvoir une éducation pour tous les citoyens mauriciens y compris pour les catholiques. Il faut lutter contre cette mentalité qui existe, et qui veut que les catholiques fréquentent les institutions catholiques et les autres les collèges d'État. Un relevé des admis en forme 1 dans les collèges d'États a permis de constater que seulement 6% de la population générale y a été admise.

C'est la faute à qui ?

La question qu'il se faut poser : pourquoi un même système d'éducation réussit à certains et pas à d'autres. Ce système réussit à ceux qui sont bien encadrés par les parents et qui disposent de moyens pédagogiques nécessaires. Cependant, l'école n'est pas adaptée à toutes les couches de défavorisés qui vivent dans des conditions de logements impossibles, qui viennent de familles désunies, etc

Au chapitre de l'économie, vous vous intéressez à la lutte contre la pauvreté et les fléaux de la société. Pouvez-vous en parler ?

Je ne suis pas un expert en économie, mais je constate que la crise financière internationale de 2008/2009 a amplement démontré qu'il était illusoire de croire dans l'autorégulation de l'offre et de la demande, et qu'il fallait une intervention volontariste des hommes pour orienter l'économie vers le bien commun. D'autre part, lorsque j'écoute le discours du Premier ministre au début de l'année, il me semble qu'il y a beaucoup d'argent dans ce pays. Pourquoi n'arrive-t-on pas à lutter contre la pauvreté. Qu'est-ce qui se passe ? Beaucoup de programmes visant à lutter contre la pauvreté absolue ont été institués. Il y a eu beaucoup de réussite. Mais toujours est-il que le système économique continue à produire la pauvreté. La question du CSR pose un gros problème. Le système produit d'une part la pauvreté et en même temps finance la lutte contre la pauvreté. Il aurait été mieux de ne pas produire la pauvreté. C'est au nom du profit que, souvent, les entreprises n'arrivent pas à accorder des salaires décents à leurs employés. La question qui se pose est comment peut-on créer des entreprises sociales. C'est-à-dire, que l'entreprise, elle-même, essaie de ne pas produire de la pauvreté dans le cadre de ses activités. Par exemple, la disparité des salaires au sein d'une même entreprise est scandaleuse.

Je plaide donc pour une économie sociale à la place d'une économie qui fait de la charité et qui donne des miettes qui tombent de la table des actionnaires et des propriétaires grassement rémunérés. Pour revenir au CSR, il convient de souligner que la responsabilité sociale des entreprises a donné des résultats positifs dans plusieurs secteurs. Néanmoins, il importe de réfléchir sur les nouvelles conditions créées par les CSR par rapport aux ONG qui prolifèrent, et aux travailleurs sociaux. La lutte contre la pauvreté ne devrait pas devenir un business lucratif.

Vous présentez également l'écologie comme un enjeu majeur pour la campagne électorale ?

C'est aujourd'hui une considération majeure tant sur le plan international que sur le plan local, comme l'a démontré récemment le sommet de Copenhague. Cette conférence a cependant été un échec pour une raison simple ; les uns et les autres savent ce qu'il faut faire, mais ils n'ont pas le courage de faire le choix. Les États-Unis n'ont pas signé le protocole de Kyoto parce qu'ils ne veulent pas remettre en question leur niveau de développement qui produit cette pollution. Maurice est un petit pays, et la pollution que nous voyons autour de nous est liée au système de développement dans lequel nous sommes en train de fonctionner. S'interroger sur la question de l'écologie et la question de l'environnement, c'est remettre en question le système de développement. Pour moi, cette question de congestion routière à Maurice devrait être une question majeure pour tout gouvernement afin de trouver enfin une solution. On a investi beaucoup d'argent dans les études mais on n'a pas avancé d'un pouce, parce qu'aucun gouvernement n'a eu le courage de prendre les décisions à cause des intérêts. La flotte de voiture augmente, les autobus augmentent. On met de vieux véhicules sur nos routes dans les centres urbains. Ce sont des cercueils ambulants qui polluent l'environnement sans que le gouvernement ne songe à les remplacer par un système de transport de masse plus performant et moins polluant.

Vous évoquez, également, les fléaux de la société. À ce propos, on s'interroge souvent sur le rôle des religions dans la société d'aujourd'hui… Qu'en pensez-vous ?

Il faut reconnaître que la religion catholique est très engagée dans le social. Nommez-moi un problème de société où l'Église n'est pas engagée à travers les Chrétiens dans la mise en place des institutions ou d'organisations pour accompagner les citoyens dans les problèmes qu'ils rencontrent. Nous avons une organisation comme Caritas qui est très reconnue et qui est sérieuse dans son approche. Au nom de notre foi, nous sommes très présents dans le social, malheureusement il faut reconnaître que les religieux entrent dans le jeu politique de 'roder bout' pour tirer des avantages matériels. Le conseil des religions rassemble tous les religieux et promeut un discours qui encourage la responsabilité politique du citoyen, la réhabilitation de la politique et la remise en cause d'un certain système d'organisation de la société. Malheureusement, il arrive que certains religieux s'enferment dans des intérêts sectaires dans le sens " de protection de montagne ".

Vous voulez dire les intérêts communalistes…

Malheureusement oui. Il faut reconnaître que le jeu communaliste pourrit la politique à Maurice. Ce qui fait qu'il peut arriver que certaines décisions économiques soient perçues comme ayant une visée communaliste. Admettons qu'on entend dire que les petits planteurs de l'industrie sucrière vont bénéficier de tel ou tel avantage. Nous savons que les petits planteurs appartiennent à un groupe particulier. Ce qui peut être interprété comme un privilège accordé à ce groupe par le gouvernement. Je dis que heureusement que le gouvernement le fasse pour ce groupe social, mais à condition que tous les autres groupes sociaux soient placés sur un pied d'égalité dans d'autres domaines. Il est bien connu que dans le domaine de l'éducation la majorité des créoles est laissée pour compte. Il faut porter une attention spéciale par rapport à cette catégorie, pas parce qu'ils sont créoles mais parce qu'ils sont en retard dans le domaine de l'éducation. Il faut se libérer de cette mentalité communaliste.

Vous dénoncez les 'roder bout', mais l'Église n'a-t-elle pas bénéficié de 'bout' ?

Les 'doner bout' achètent les votes par des dons ponctuels : emplois, permis divers, terrains, argent et par des promesses. L'Église n'est jamais entrée dans ce genre de marchandage électoraliste. Elle a une longue tradition de partenariat avec les différents gouvernements qui se sont succédé. Ce travail commun porte sur les grands dossiers comme l'éducation et la lutte contre la pauvreté. Dans ce partenariat largement reconnu par tous, elle apporte sa propre contribution dans des services de la société dont la responsabilité incombe à l'État.

Le Mauricien 7 janvier 2010

 

Note de l’IELS: Il est intéressant de noter que l’Eglise Catholique Mauricienne considère que le religieux a sa place dans le débat politique.  C’est une position qui contraste avec la laïcité Européenne qui veut établir une distinction nette et claire entre le séculier et le laïc. Nous pensons qu’il est plus démocratique et honnête de laisser le religieux avoir sa place dans le débat démocratique.  Apres tout peut-on vraiment croire que nos croyances fondamentales, religieuses ou autres ne nous influencent pas quand on s’engage dans un débat public et politique ?