Ashok Subron, de Rezistans ek Alternativ :

" Les élections 2010, les dernières avec candidatures sur une base communale "

 

 

Ashok Subron, dirigeant de Rezistans ek Alternativ, invité cette semaine, se dit convaincu que les élections générales de 2010 ont été les dernières organisées avec des candidatures sur une base communale. Dans une analyse clinique des dernières élections, il constate qu'en gérant la contestation sociale, en reniant son ministre des Finances, en absorbant l'opposition la plus virulente à son ministre des Finances, le Ptr a changé l'enjeu des élections générales 2010. Il a empêché que les débats durant la campagne électorale s'articulent autour de sa politique économique et sociale. La dimension communaliste de la campagne n'a fait que s'ajouter à cette démarche. Notre invité estime que le MMM est tombé dans le piège tendu par le Ptr et n'a pas réussi à proposer une politique alternative crédible.

Les élections législatives sont derrière nous, qu'est-ce qui a changé ?

Dans le fond rien n'a changé dans la vie de la grande majorité de la population. Cependant ce qui a changé est qu'avec ces élections générales nous avons vu des tendances se dessiner. En premier lieu le gouvernement au pouvoir a été obligé de faire un certain nombre de manœuvres et de réorientations pour remporter ce scrutin. Ces élections confirment la tendance du MMM à devenir ce que le PMSD avait représenté historiquement de par les idées qu'il défend et la base électorale qu'il regroupe et finalement, ces élections ont créé les conditions pour l'affirmation d'un courant politique distinct inspiré par Rezistans ek Alternativ : c'est-à-dire un courant républicain, anticommunaliste et citoyen. Rien ne changera dans la vie de la population puisque c'est le même gouvernement qui est revenu au pouvoir.

S'il fallait faire une analyse des résultats de ces élections que diriez-vous ?

Je crois que ce serait une erreur très grave de la part du principal vainqueur de ces élections, le Ptr, et des analystes politiques d'interpréter les résultats de ces élections comme un plébiscite de la politique économique et sociale du gouvernement sortant durant les derniers cinq ans.

Pourquoi ?

Il est évident que le Ptr a fait un certain nombre de choses sans lesquelles il n'aurait pas remporté les élections générales. En premier lieu, il a renié son ministre des Finances, Rama Sithanen, qui incarnait la politique économique et sociale impopulaire. Il a été obligé, même pour la galerie, de remettre en question un certain nombre de mesures de sa politique économique et sociale. Nous savons qu'une des principales sources de mécontentement populaire par rapport à la politique économique et sociale a été la réforme de Sithanen, même si cette politique plaisait au Joint Economic Council, à la Banque mondiale et au FMI.

C'était la politique économique et sociale du gouvernement…

C'était la politique gouvernementale mais incarnée par Rama Sithanen et qui n'était pas défendable vis-à-vis de la masse de la population ordinaire, aussi bien dans la ville que dans la campagne, parce que la réforme a entraîné une détérioration du niveau de vie, a augmenté l'inégalité entre les riches et les pauvres. De plus, pour remporter ces élections et rester au pouvoir, le Ptr a été obligé d'utiliser une force d'opposition, c'est-à-dire le MSM, comme une béquille. Il l'a fait avec l'objectif d'empêcher la cristallisation du mécontentement populaire autour d'une opposition structurée. Pour cela, le Parti travailliste devrait remercier Raj Ringadoo qui a créé les conditions pour l'élaboration de cette stratégie. C'est la partielle dans la circonscription N°8 qui a permis de dessiner la stratégie électorale du Ptr, qui a réalisé la possibilité qui s'offrait à lui. Le Ptr a soutenu le candidat de l'opposition qui était le critique le plus virulent de Rama Sithanen. Il a réalisé qu'en fait le bilan de Rama Sithanen n'était pas défendable dans la population.

La politique économique du gouvernement est celle de Rama Sithanen

Si nous regardons l'action politique du gouvernement durant ces cinq dernières années, nous voyons que l'Alliance sociale n'a pas été en mesure de mettre en place ce qu'elle avait promis en 2005, c'est-à-dire la démocratisation de l'économie. La preuve est que les travailleurs n'ont toujours pas obtenu 35 % des actions dans l'industrie sucrière. La remise en question des Independent Power Producers et la baisse du prix de l'électricité n'ont pas eu lieu. Cette période a été marquée par une série de conflits dont le premier a éclaté autour de la Multiannual Adjustment Strategy (MAAS). Ce fut la remise en question d'un plan concocté par Sithanen. Nous avons vu des conflits autour des mesures budgétaires introduites par Rama Sithanen dont les fees d'examens etc. Nous avons vu des conflits se développer autour de la politique monétaire, ce qui explique l'affrontement entre Rama Sithanen et Manou Bheenick et les démissions/non-démissions de Sithanen. Il est clair que le Ptr a essayé, durant la campagne électorale, de résorber la contestation sociale, la contestation d'une classe intermédiaire et la contestation à l'intérieur de l'Alliance sociale. La première menace de démission de Rama Sithanen s'articulait autour de trois points : la réforme de l'industrie sucrière, les fees d'examens et la nomination de Bheenick, c'est-à-dire la politique monétaire.

En gérant la contestation sociale, en reniant son ministre des Finances, en absorbant l'opposition la plus virulente à son ministre des Finances, le Ptr a changé l'enjeu des élections générales 2010. Il a empêché que les débats durant la campagne électorale s'articulent autour de sa politique économique et sociale. En fin de compte, les dégâts causés au Ptr en reniant Rama Sithanen sont bien peu par rapport aux bénéfices qu'il a obtenu.

Le bilan du gouvernement sortant n'a donc pas été un enjeu de la campagne électorale ?

Le Parti travailliste n'a pas voulu mettre son bilan sur la table. Il a réussi à déplacer le débat. Depuis 2005, c'est sur la réforme de Sithanen dans toute sa dimension qu'il y a eu des contestations sociales : frais d'examens, NRPT, taxe sur les intérêts bancaires, Tianli, industrie sucrière, augmentation des prix, la loi du travail. Le Ptr a changé l'enjeu en présidentialisant la campagne électorale. Il n'a pas eu beaucoup de difficulté à mettre en place sa stratégie. L'aide du MSM était acquise depuis 2008. Les négociations entre le Ptr et le MMM à la veille de la dissolution du parlement n'ont fait que consolider cette stratégie. Ces négociations avaient été menées par l'aile Rama Sithanen et tout son entourage. Il l'a fait pour plusieurs raisons, entre autre pour disposer de plus de manœuvre dans la politique qu'il voudrait mener et les intérêts qu'il voulait défendre au gouvernement. En participant à ces négociations, le MMM est entré dans un piège. Il n'était plus en mesure de critiquer la politique de Rama Sithanen pendant plusieurs semaines. Il a porté le débat sur des sujets comme la sécurité, le Subutex qui sont des problèmes réels mais qui sont généralement utilisés par la droite en politique.

Cela n'a fait que faciliter la tâche du Ptr et de Ramgoolam et cette tentative d'alliance a backlash, elle a provoqué toutes les frustrations à l'intérieur et à l'extérieur du Ptr contre Sithanen. À cela s'ajoute la réaction du PMSD, qui craignait d'être marginalisé par une alliance Ptr-MMM, et celle de Rashid Beebeejaun, qui craignait que les intérêts qu'il représente soient menacés. Tout cela a poussé vers une alliance avec le MSM. Beaucoup de personnes se demandent comment ce petit parti a pu obtenir 18 tickets du Ptr. La réponse n'est pas quel pourcentage de vote allait apporter le MSM mais comment ce parti allait l'empêcher de perdre des sièges au cas où les débats se centraient sur l'économie.

Quelle est la part du communalisme dans cette victoire électorale ?

Une fois l'ossature de l'enjeu de la campagne électorale déplacée, Navin Ramgoolam n'a fait que top up avec une dose de communalisme. Il est clair que Ramgoolam a utilisé durant la campagne un réseau autour de Dulthummun, de Voice of Hindu, entre autres. Cette dimension communaliste n'aurait pas marché sans la réalité sociale et de classe que j'ai définie plus haut et sur laquelle elle vient se greffer.

Quelle a été la réponse du MMM face à cette stratégie ?

Il est tombé dans le piège et n'a pas réussi à proposer une politique alternative crédible. Il s'est lancé à fond dans une politique communalo-castéiste. En vérité Navin Ramgoolam et le Ptr, dont il est devenu le miroir, l'ont poussé dans cette stratégie. On n'a qu'à écouter les discours des différents candidats, les déclarations de Bérenger sur le retour d'un électorat particulier. C'est drôle parce qu'au départ une stratégie reposant sur les minorités contre la majorité doit tourner à l'avantage de la majorité. Ce qui a provoqué un effet boomerang et a consolidé la stratégie du Parti travailliste. Cela a tellement joué contre le MMM qu'il a provoqué dans la circonscription N°3 l'élection d'un candidat quasi intégriste. J'insiste sur le fait que la proportion de l'élément communaliste, qui a joué un rôle indéniable dans ces élections, est moins importante que la stratégie politico-sociale mise en place par l'Alliance de l'Avenir. Le MMM avait le choix, depuis 2005, de militer contre le gouvernement sur une base de classe et de prôner une politique d'opposition au gouvernement. Il a refusé de le faire.

Et l'électorat dans tout cela. Est-il à ce point malléable pour se soumettre aux manipulations politiques ?

Malheureusement les élections ont eu lieu jusqu'ici dans le cadre d'une bipolarisation, une machinerie qui au fur et à mesure qu'elle se développe absorbe l'électorat dans un camp ou dans deux camps. Il n'est pas nécessaire que les gens soient d'accord avec l'un ou l'autre camp. Il y a une bipolarisation politique, une bipolarisation politico-communale. C'est un véritable rouleau compresseur qui laisse très peu de place aux autres. On a vu des block votes de la circonscription N°5 à la N°13. Est-ce que les gens se laissent manipuler ? Je dis non. Ils sont prisonniers de ce système bipolaire. Il y a, cependant, une réelle volonté pour l'émergence d'une autre force. Ce que nous avons fait au niveau de Rezistans ek Alternativ crée les conditions pour cela.

Alors que les deux éléphants politiques se battaient, vous avez réussi à vous singulariser durant cette campagne ?

Nous avons fait quelque chose qui est diamétralement opposé à ce qu'ils ont fait. Il est clair que les élections générales ont provoqué comme une fracture dans le pays. Vous n'avez qu'à voir les résultats. Alors que ces deux blocs, de par leur stratégie, ont contribué à cette fracture, nous avons provoqué l'émergence d'un contre-courant. Nous disons qu'il y a un problème dans le système électoral. C'est lui qui empêche la naissance d'une alternative. C'est la logique du système qui doit être remise en cause. Un des éléments les plus pervers de ce système est la logique communale. Nous avons un système qui, que nous le voulions ou pas, force le communalisme. Il sacralise l'idée de la représentation communale. L'histoire retiendra ce que nous avons fait.

Est-ce que vous vous attendiez à ce que votre démarche prenne une telle ampleur, au point où 104 personnes ont refusé de déclarer leur appartenance ethnique et communale ?

Oui. Si la campagne électorale était plus longue il y aurait eu plus de personnes encore. Lorsque nous avons déclenché cette campagne nous avons décidé de faire une attaque frontale contre le système. Nous avions eu des appréciations qui nous ont fait comprendre que notre action dépasse le système politique. C'est une question qui touche le fondement de la société mauricienne. Nous assumons que notre société est compartimentalisée. Nous assumons qu'il y a une ségrégation dans ce pays. Or ce n'est pas vrai. Nous ne vivons pas en ségrégation. Ce qui explique que l'opposition à cette compartimentalisation communale est plus profonde qu'une simple action politique. De 2005 à 2010, nous avons eu beaucoup de soutien, qui transcende les milieux sociaux et les blocs politiques, parce que notre action s'inscrit dans l'émergence de la dignité de la citoyenneté des êtres humains qui vivent sur ce territoire. Le système a démontré aujourd'hui son aberration, son absurdité, son irrationalité en rejetant la candidature de 16 % des enfants de la République qui ont simplement affirmé leur citoyenneté. Ce fut non seulement un rejet des candidatures mais aussi un rejet d'une alternative politique. Notre démarche s'inscrit dans le cadre de l'idée d'une nouvelle Constitution, d'une nouvelle République. Cette idée poussée par Rezistans ek Alternativ, Jack Bizlall et d'autres amis est tellement puissante que Navin Ramgoolam a été obligé d'absorber cette idée dans son programme gouvernemental. Le système qui favorise la représentation communale bloque une alternative politique dans cette période de l'histoire de notre pays.

Vous êtes allés jusqu'à devant la Cour suprême…

Nous sommes allés devant la Cour suprême et voilà que cette dernière valide notre position. Elle vient dire que le droit de présenter sa candidature ne peut être tributaire d'aucune logique communaliste. C'est une victoire pour Rezistans ek Alternativ mais aussi une victoire pour les 104 personnes. Un deuxième juge est venu donner raison au jugement de Balancy et a rejeté notre candidature seulement parce que le full Bench de la Cour suprême a ordonné de le faire dans un jugement rendu en novembre 2005. Or la démocratie, garantie dans la section 1 de notre Constitution, ne se limite pas aux autres contenus de notre Constitution, elle a sa propre définition. Cette section est tellement importante qu'il est pratiquement impossible de la modifier. Il faut un référendum et un vote unanime à l'Assemblée nationale et à notre avis le droit de présenter sa candidature est incorporé dans cette section. Le juge Gulbul a fait ressortir que ce droit doit être jalousement préservé. Fort de cela nous allons devant le Privy Council.

Le concept de la communauté n'existe pas dans la Constitution, c'est le concept de la personne et du droit. Le système de best losers qui favorise la représentation communale est un héritage de l'époque coloniale. À l'époque il s'était développé en raison de l'existence d'une force contre l'indépendance, qui avait les conditions pour que les autres forces se livrent à toutes sortes de chantages avant l'indépendance. Elle a déclenché une vilaine campagne communale basée sur la peur. Le MMM et les enfants de mai 75 sont venus remettre en cause ce système. C'est parce qu'ils ont failli que nous avons relancé ce combat-là aujourd'hui. Nous avons créé une nouvelle ligne de démarcation politique et philosophique. Aujourd'hui, il vous faut vous distinguer par rapport à ces questions. Est-ce que le système électoral va promouvoir la représentation communale ou la représentation politique ? Est-ce que notre République va maintenir ce système absurde et irrationnel ? Est-ce nous allons pousser vers une République de tribus ou une république citoyenne ? Personne ne pourra arrêter ce que nous faisons, parce que cela va dans le sens de l'histoire, comme l'ont été le suffrage universel et l'accession à l'indépendance. Nous sommes convaincus que les dernières élections générales seront les dernières où la candidature des citoyens a été interdite sur une base communale. Voyez-vous le Human Rights Committee accepter une telle absurdité ?


 

Levée de fonds pour le Privy Council

Ashok Subron lance un appel à la population pour qu'elle participe à une levée de fonds lancée par une équipe d'avocats pour financer des démarches du mouvement devant le Privy Council.

" Nous faisons appel à toutes les personnes qui soutiennent le courant éclairé que nous incarnons pour une nouvelle constitution non communale, une nouvelle République, afin qu'elles nous soutiennent dans le combat que nous menons et la levée de fonds que nous avons lancée. Un compte bancaire a été ouvert au nom de nos conseillers légaux, qui le géreront. Il sera utilisé pour nos dépenses. Depuis 2005, tous nos conseillers légaux ont fait tout ce travail volontairement et gratuitement mais pour le Privy Council nous avons des frais et avons à payer des Sollicitors à Londres. Ce sera une donation pour l'histoire, pour les générations à venir. C'est dans le but de donner à nos enfants la possibilité de vivre dans une République débarrassée du communalisme institutionnalisé. Nous ouvrirons la voie vers la création d'une vraie identité mauricienne ", affirme Ashok Subron.

" Regardons Maurice depuis le début de son histoire : à l'époque de l'esclavage, nous étions considérés comme des objets, comme des meubles ; à l'époque des coolies nous étions considérés comme des engagés ; durant l'époque coloniale nous étions considérés comme des sujets de sa majesté ; dans l'époque post-indépendance nous sommes considérés comme membres de tribus. En fait, notre système constitutionnel et juridique ne nous a jamais reconnus comme des êtres humains. Nous disons que l'homo mauricianus est quelqu'un qui a une identité multiple et indivisible. Nous sommes un produit de notre histoire. Notre histoire a ignoré notre humanité et notre dignité. Notre combat vise cela. Nous sommes heureux de ce que nous avons fait durant la campagne électorale ".

Ashok Subron observe que " le dernier recensement sur une base communautaire a été effectué en 1972. Or plus de 80 % des électeurs qui ont participé aux dernières élections sont nés après 1972 ou n'avaient pas atteint l'âge de la majorité pour se classifier en terme communal. À aucun moment dans la vie d'un citoyen on ne lui demande sa classification, sauf lorsqu'il participe à la vie politique de son pays. Il faut raisonner dans une logique communale pour justifier un tel système. Nous sommes arrivés à un point de notre histoire où il faudra démontrer que le statu quo n'est plus possible. Michaël Sik Yuen a démontré cela ".

Le Mauricien 10 mai 2010