INTERVIEW - Pr Hervé Cheradame, chimiste spécialiste des papiers anciens :

 

" Il faut commencer par trouver un vrai bâtiment d'archives "

Le professeur Hervé Cheradame était cette semaine en visite chez nous, à la demande de la représentante élue des Français de l'étranger à Maurice, Michèle Malivel, de Thierry Lagesse et de la Société de l'histoire de l'île Maurice. Cet inventeur, ce chercheur et enseignant, spécialiste du génie des matériaux et de la restauration des papiers anciens, a passé trois jours à prendre des mesures aux Archives Nationales, à Coromandel, pour proposer une brève évaluation de l'état de nos documents les plus anciens, qui couvrent la période française. Comme tout le monde s'y attend, le constat est alarmant, même s'il est encore temps d'agir, sans attendre !

Après votre thèse sur les mécanismes de polymérisation cationique en 1966, vous êtes notamment venu à l'étude des papiers, enseignant par exemple à partir des années 70 à l'École française de papeterie, puis à l'institut polytechnique de Grenoble, etc. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l'application de vos recherches au papier ?

Le papier est une industrie très importante dans un pays moderne. Savez-vous par exemple qu'on peut mesurer une corrélation entre la consommation de papier et le PIB (produit intérieur brut). En d'autres termes, plus un pays est développé d'un point de vue économique, plus il consomme de papier… Il faut savoir aussi qu'il existe des quantités astronomiques de papiers anciens partout à travers le monde. Beaucoup de ces documents précieux pour l'histoire et la mémoire demandent à être traités et restaurés.

J'ai déjà fait une évaluation en pays tropical, dans une bibliothèque de Cayenne. Cette fois-ci, j'ai passé trois jours dans les différentes salles des archives mauriciennes pour dresser un bilan du niveau de dégradation des papiers. J'ai remis au responsable de ce service gouvernemental, Roland Chung, des documents sur les informations à rassembler pour établir un diagnostic convenable.

Quels types de dommages les livres et papiers subissent-ils avec le temps ?

Il existe deux types de dégradation : une dégradation purement chimique qui se mesure à travers l'acidité ; et puis une dégradation biologique qui regroupe les bactéries, champignons et moisissures en tous genres. Et j'ai le regret de vous dire que les Archives de Maurice subissent les deux formes d'attaque. Les documents n'aiment pas le climat tropical. Qu'elles soient chimiques ou biologiques, les dégradations du papier sont favorisées par le taux d'humidité et la température. Il faut savoir aussi que les variations de température sont presque plus néfastes que l'hygrométrie ou la température élevée elles-mêmes. Il est donc très important de veiller au bon fonctionnement et à la constance de la climatisation. Si la température n'est pas constante, les dommages sont encore pires.

Les archives de Maurice sont dotées d'un bâtiment inapproprié, et il faut entreprendre des actions pour sauver ces archives, sachant toutefois qu'il existe déjà des documents irrécupérables. Si vous ne prenez pas de précautions particulières dans un pays tropical, les documents sont l'objet d'attaques massives. La cellulose, qui est le constituant principal du papier, s'oxyde comme toute matière organique, c'est-à-dire qu'elle réagit à l'oxygène de l'air. Et l'attaque acide qu'elle subit, est autoaccélérée, autocatalytique dans notre jargon. C'est-à-dire qu'elle se développe par elle-même.

Mais le papier n'est-il pas acide en lui-même au départ, à l'état neuf ?

Oui et non, mais il est vrai qu'il existe du papier non acide aujourd'hui, pour pallier les problèmes de conservation, mais il coûte plus cher. Le papier est une grosse industrie au même titre que l'aluminium ou l'acier. Ceci fait que les bénéfices éventuels d'une entreprise papetière se situent à une fraction de centime le kilo. On perd très vite sa chemise dans ce métier… Les catégories de papiers qui ne coûtent pas cher sont généralement fabriquées à partir d'éléments chimiques peu coûteux, et qui font que l'on démarre déjà en position acide…

Avez-vous pu évaluer dans quelle proportion les documents des Archives de Maurice sont irrécupérables ?

Pour faire une évaluation complète et sérieuse, il aurait fallu que je passe bien plus que trois jours sur place, disons trois semaines. J'ai fait des évaluations statistiques de point en point pour voir où se trouvent les endroits les plus défavorisés. J'ai été un peu surpris de constater que la situation est mauvaise un peu partout dans le bâtiment. Cela ne signifie pas que tout est fichu. Il existe des documents proches de destruction dont il faut s'occuper tout de suite. D'autres peuvent attendre dix ou vingt ans. J'ai fait quelques sondages du côté des documents des années 2000 qui n'ont pas de problème, évidemment. Bien sûr, les documents les plus anciens, qui représentent la première histoire de l'île, sont très menacés.

Mais j'ai fait aussi des constats positifs ! Un petit calcul rapide m'a permis d'estimer à trois kilomètres le rayonnage total de vos archives. C'est pas mal pour un si petit pays ! J'ai eu le plaisir aussi de découvrir aux archives, un atelier de restauration qui fait notamment du comblage… Les rats, les "poissons d'argent" (insecte parasite, ndlr) ou les vrillettes font des trous dans les vieux papiers. Aussi existe-t-il une technique qui permet de remettre du papier là où il n'y en a plus. Bien entendu, l'encre a disparu de manière irrémédiable à cet endroit. Le travail de l'atelier de restauration pourrait être un point de départ pour la réhabilitation totale des archives.

En tout état de cause, une chose est sûre : ce bâtiment ne convient pas ! Il est effrayant du point de vue de la conservation ! Il faut commencer par trouver un vrai bâtiment d'archives. Imaginez que j'ai trouvé des piles de documents rongées au pied par les rats. Tout n'est pas catastrophique mais il faut s'en occuper maintenant. Il faut un bâtiment où les salles de stockage sont à température et hygrométrie constantes. Si on ne change pas de bâtiment, ce qui serait cependant la meilleure solution, il faut aménager un espace bien clos et climatisé, et à partir de ce moment, il est possible de commencer à traiter les documents en voie de perdition.

Comment les traite-t-on ?

On les désacidifie. On les désinfecte. On pourrait pour l'instant parer au plus pressé en choisissant l'hypothèse la moins intéressante pour les employés, c'est-à-dire en créant une pièce convenable sur place pour la restauration et la désinfection. En effet, une fois qu'un document a été désinfecté et désacidifié, il n'est pas vacciné, bien au contraire : il est encore plus sensible aux mauvaises conditions de stockage qu'avant et il faut donc le stocker dans un endroit sous atmosphère contrôlée. Il nous arrive de déconseiller la désinfection si les archivistes ne sont pas en mesure ensuite de les stocker convenablement. Mais si ces conditions sont remplies, vous partez pour plusieurs siècles sans nuages…

L'infection bactériologique regroupe les bactéries, les champignons et moisissures qui se nourrissent de la cellulose et prolifèrent dessus. Cela se traite à l'aide d'un gaz utilisé couramment dans les hôpitaux, à savoir l'oxyde d'éthylène. Vu que ce gaz est particulièrement sensible et dangereux, le plus simple dans l'immédiat serait de se mettre en rapport avec l'hôpital le plus proche pour utiliser leurs équipements de désinfection.

Vous avez mis au point un procédé de traitement de masse des papiers anciens, qui est actuellement en cours de finalisation. De quoi s'agit-il exactement ?

Actuellement, les différentes méthodes de désacidification du papier ne restaurent pas ses propriétés mécaniques. En d'autres termes, elles ne le rendent pas à nouveau manipulable. Or l'ambition de tout restaurateur est bien entendu de ramener le document dans les mains du lecteur. J'ai inventé un procédé de désacidification de masse qui redonne sa tenue au papier. Nous savons depuis quelques mois de quelle façon cela fonctionne… après dix ans de recherche ! Le principe consiste à utiliser des molécules un peu complexes qui polymérisent la surface du papier, dans la masse, et le renforcent de ce fait.

Comment peut-on appliquer un traitement de masse à des objets aussi fragiles que des feuilles qui s'effritent ?

Tous les procédés se déroulent en phase liquide, mais pas avec l'eau, qui est un solvant particulièrement agressif. Je crois que j'ai eu la chance de comprendre avant les autres qu'il fallait, pour ce genre d'opération, trouver un mauvais solvant au sens de la thermodynamique. Il ne faut pas qu'il dissolve les encres, et les produits de dégradation du papier, car quand il sèche, les couleurs doivent rester intactes, le jaune par exemple ne doit pas suivre le solvant et aller en surface, ce qui donne des résultats épouvantables dans ce cas. Un mauvais solvant peut rendre de très grands services pourvu que la molécule de traitement parvient à s'y dissoudre… Ces traitements peuvent donc se faire tonne par tonne en autoclave. Savez-vous par exemple que la Suisse réalise actuellement un programme de désacidification qui se chiffre à 120 tonnes d'archives par an, pendant vingt ans ! Et cela coûte en moyenne US $ 15 à US $ 20 le kilo.

Le papier journal, qui est particulièrement acide, peut-il être restauré ?

Oui bien sûr ! Mais il est vrai que c'est le plus mauvais papier et le plus difficile à conserver. Il existe des techniques pour stopper la dégradation en cours, selon les méthodes classiques, et puis, l'objet de ma recherche est de pouvoir traiter les journaux anciens de sorte qu'ils retrouvent leurs propriétés mécaniques et puissent donc de nouveau être manipulés par des lecteurs.

Quels sont les pays exemplaires en matière de conservation des documents ?

Les États-Unis et le Canada utilisent le procédé Book Keeper, qui est indirectement subventionné par l'État. La société Preservation Technologies, qui développe cette méthode, a des contrats avec les universités qui gèrent le plus souvent les archives, qui leur garantissent un demi-million par an de marché. Il existe aussi maintenant une unité Book Keeper en Hollande et j'ai entendu que la Pologne s'y met aussi. L'Allemagne et la Suisse suivent un autre type de procédé tout aussi intéressant.

Quel est le document restauré qui vous a le plus fasciné ?

Je vais en parler lors de la conférence, que je donne à la municipalité de Curepipe ce soir, sur les différents procédés de désacidification. Je raconte la restauration d'un document qui a été confié à ma société, le Centre de Conservation du Livre en Arles, par l'Institut du monde arabe (IMA, Paris). Il s'agit d'une version de L'histoire de Balaam et Josaphat. Ce document du XIIIe siècle, qui a été écrit en arabe dans un monastère orthodoxe, raconte une version de l'histoire de Bouddha. C'est un document transculturel par excellence qui évoque la vie d'un sage indien dans l'optique chrétienne en l'écrivant en arabe ! C'est un immense plaisir de pouvoir redonner vie à des documents aussi précieux.


 

Percer les secrets de la matière

Le professeur Hervé Cheradame a présenté en 1966 sa thèse d'État à l'Université Pierre et Marie Curie, à Paris, sur le " mécanisme d'amorçage des polymérisations cationiques des oléfines par le tétrachlorure de titane. " S'il enseigne les premières années dans les universités parisiennes, il sera nommé maître de conférence à l'Université de Grenoble en 1972. Il effectuera l'essentiel de son enseignement dans cette région, dans les écoles d'ingénieurs, à l'École française de papeterie ou encore par exemple à l'École nationale Supérieure d'Électrochimie et l'Électrométallurgie. Il a également enseigné pendant deux ans sur les technologies papetières au Québec, à Trois-Rivières, au Canada. En 1992, Hervé Cheradame est nommé professeur à l'Université d'Évry, en région parisienne, où il met en place la filière Science et génie des matériaux.

L'enseignant a également exercé des responsabilités administratives particulièrement lourdes telle que la présidence du concours d'entrée aux grandes écoles, ou encore la présidence du département de Chimie d'une université, la direction d'unité de recherche au CNRS ou encore la vice-présidence de l'Institut polytechnique.

Aujourd'hui professeur émérite à l'Université d'Évry, il préside également l'association le Centre de Conservation du livre en Arles dans le sud de la France. Ses activités de recherche l'ont amené à contribuer à quelque 180 publications, à écrire un livre en anglais et à devenir titulaire d'une vingtaine de brevets d'invention. Le professeur Cheradame a toujours été un ardent défenseur de la recherche fondamentale, sur les mécanismes de la synthèse macromoléculaire ou encore sur les relations entre les structures et les propriétés des matériaux.

Le procédé de désacidification de masse du papier qui permet aussi de lui restaurer ses propriétés mécaniques est actuellement en cours de finalisation notamment sur ses limites dans son application aux papiers les plus dégradés. Il pourrait être développé à l'échelle industrielle à partir de 2013…

 

Le Mauricien 19 fevrier 2011