ENVIRONNEMENT Insalubrité publique

GM : la démission verte

L'île Maurice étouffe littéralement sous les ordures. Si le phénomène ne concernait jusqu'à quelques années encore que les centre-villes et les agglomérations urbaines, il a vite fait, depuis, de devenir un fléau national, gagnant nos régions rurales et nos campagnes. Plus aucun endroit n'est épargné : nos champs comme nos forêts, nos rivières, drains et cours d'eau, plages et lagons, et même nos collines et montagnes sont souillées par l'incivisme de la population. Au point où la semaine dernière à Curepipe, l'organisation non gouvernementale Mission Verte a été contrainte d'enlever ses bennes de tri de déchets papier, plastique et carton, envahies d'ordures de toute sorte.

Il est quasiment impossible aujourd'hui de faire trois pas sans tomber sur un tas d'ordures, sur un sac ou une bouteille en plastique, sur des restes d'un quelconque fast-food consommé en take-awayQuand ce n'est pas carrément des couches pour bébé, des serviettes hygiéniques, évidemment déjà souillées, recouvertes de mouches, déchiquetées par chiens et chats errants. Quasiment tous les lieux publics sont concernés : les abords des supermarchés, des foires, des marchés et autres commerces, entreprises, les bas côtés des routes et des autoroutes, les gares comme les abribus, ceux-là véritables réceptacles d'ordures - à la Gare Victoria, par exemple, l'intérieur évidé de chacun des pylônes en métal soutenant le dôme des divers stands est rempli de déchets jetés par le public voyageur. Même le voisinage immédiat des hôpitaux n'est pas épargné, ni non plus les alentours de lieux de culte. Pour s'en convaincre, il suffit, par exemple, d'aller faire un tour du côté de l'établissement de Montagne-Longue, flanqué d'une petite chapelle autour laquelle les terrains en friche sont autant de niches à ordures. Ou encore à Grand-Bassin qui continue de recevoir au fond de son eau sacrée, ainsi que dans ses voisinages, des items provenant de cérémonies religieuses, cela en dépit d'appels de responsables religieux hindous demandant aux dévots de s'en abstenir.

Alors que les adultes continuent à faire montre d'un véritable manque d'éducation civique, que même l'Évêque de Port-Louis, Mgr Maurice Piat, monte au créneau, appelant les jeunes - déjà plus sensibilisés que les générations passées - à une plus grande conscience écologique, tout espoir n'est peut-être pas perdu pour les générations futures. Car, dans l'échec subi à Curepipe par Mission Verte, et pour condamnable qu'ait pu être l'attitude des citadins, d'aucuns notent un triste paradoxe : d'une part, l'on constate un début de prise de conscience écologique puisque ces personnes ont fait l'effort d'y porter leurs déchets, même si elles ne sont pas allées jusqu'au bout de leur logique de préservation de l'environnement, choisissant de renouer sur le moment même avec leurs vieilles mauvaises habitudes ; d'autre part, ce public semble ne pas avoir pleinement saisi la pertinence du tri et du recyclage des déchets puis qu'on y a retrouvé tant des ordures ménagères que de vieux électroménagers et autres armoires. Que démontre ce comportement ? Où se situe l'entrave ayant freiné un geste qui au départ se voulait citoyen ? Pamela Bapoo-Dundoo, Coordinatrice nationale du Global Environment Facility Small Grants Programme (GEF SGP) qui a partiellement financé le projet de Mission Verte, est catégorique : " L'engouement et l'effort du public pour le tri des déchets ne sauraient jamais être soutenus et encore moins se transformer en une culture nationale tant qu'il n'y aura pas, de la part des autorités concernées, une volonté de structuration du système de ramassage d'ordures et une politique forte selon le Polluter Pays Principle (principe du pollueur payeur). "

Manque de volonté politique

Force est de déplorer, en effet, que le gouvernement n'a pas pris le wagon en marche dans cette louable initiative citoyenne. " Cela alors même qu'en principe, dans tous les pays du monde, c'est le contraire qui se passe : les autorités conçoivent un plan d'action, les ONG et la population suivent… ", s'accordent à dire pour leur part des responsables d'organisations militant pour l'environnement. Cette absence d'intérêt du gouvernement pour le projet de tri, de recyclage et de compostage de déchets est d'autant plus incompréhensible que son démarrage a coïncidé avec celui du projet Maurice Île Durable. De plus, si le tri concerne d'abord les lieux privés (maisons, entreprises), il constitue néanmoins un premier pas vers davantage de conscience de salubrité publique, qui devrait résulter à terme en des villes et villages plus propres. " À l'époque la formidable initiative de Mission Verte avait suscité un tel engouement parmi la population que nous avons pris contact avec l'ONG pour lui proposer de financer la mise en place de ses conteneurs de tri à travers l'île. Le premier conteneur-test avait déjà été mis en place par Mission Verte. Par la suite, nous avons débuté tout un travail de facilitation en tenant des réunions avec les collectivités locales pour la mise à disposition d'endroits pouvant accueillir les conteneurs de tri. Mission Verte en a alors installé 17 autres. Et jusqu'à la semaine dernière, l'île en comptait 21. Une prouesse si l'on considère la nouveauté du concept pour la population mauricienne, que l'initiative vient de citoyens, que l'ONG est encore toute jeune ", se souvient la coordinatrice du GEF SGP. Mme Bapoo-Dundoo regrette qu'aucune action ferme et concrète n'ait été prise pour encourager ce projet " en dépit de réunions de facilitation tenues, à la fin de l'année dernière, avec le ministre des Administrations régionales et Mission Verte. "

Cependant, notre interlocutrice affirme que l'échec subi à Curepipe n'a en rien entamé l'engouement du public. " La volonté de trier ses déchets est encore là. Aux autorités de suivre ; il ne suffit pas d'initier le concept dans les écoles, il faut l'étendre à toute la population. " Même si la conseillère en environnement avoue qu'elle a renoncé à comprendre l'incivisme persistant des Mauriciens adultes. " J'ai perdu tout espoir de pouvoir changer la mentalité des adultes. En revanche, je crois fortement dans l'apprentissage des enfants dès leur plus jeune âge, car leur esprit est encore modelable. C'est parmi les enfants d'aujourd'hui, adultes de demain, que réside l'espoir pour Maurice. "


 

Pamela Bapoo-Dundoo (Eco-Counselor, National Coordinator GEF Small Grants Programme - UNDP) : " Arrêtons de consommer de manière irréfléchie ! "

Dans une île grande comme un confetti et de seulement 1,2 million d'habitants, comment en est-on arrivé à générer autant de déchets sur une si courte période, soit un peu plus de trois décennies seulement suivant la première période post-indépendante ? De plus, au-delà de l'irresponsabilité de la population, du manque de poubelles dans les lieux publics et d'un service de voirie pas toujours prompt, demeure l'interrogation suivante : nos politiques manufacturière, d'importation et de consommation, grandes génératrices de déchets, sont-elles adaptées à notre identité d'État insulaire, à nos écosystèmes fragiles ? Tous les produits mis sur le marché sont-ils réellement nécessaires à notre survie ?

Pamela Bapoo-Dundoo, Eco-Counselor, National Coordinator GEF Small Grants Programme - UNDP, en appelle à la responsabilité collective : " Il est temps que tous, décideurs politiques, entrepreneurs commerçants et consommateurs, réfléchissent aux conséquences des modes de vie que nous avons adoptés, axés sur la surproduction et la surconsommation, sur l'importation débridée et la mise sur le marché de produits dont nous n'avons pas besoin, pour la majorité d'entre eux. ". Elle dénonce également les arguments de marketing qui contribuent à un comportement de pollueur parmi les consommateurs et cite à ce propos la surenchère en matière d'emballages, chaque producteur se voulant plus original que son concurrent : " Prenons l'exemple d'une glace achetée en supermarché. Il y a d'une part, la glace en cône emballée dans du papier aluminium. De l'autre, le même produit dans un cône en carton mais recouvert d'un couvercle en plastique, qui soit disant permet de conserver intacte la crème chantilly. Si on fait l'exercice d'ouvrir les deux en même temps, la crème chantilly n'est aucunement écrasée dans l'un comme dans l'autre emballage. Il nous prendra une seconde pour jeter le carton qui se dégradera dans les quatre mois qui suivent mais le plastique lui, s'il se dégrade, prendra des centaines d'années ! Autre exemple : pourquoi devons-nous accompagner le tube de dentifrice d'une boîte en carton. En Allemagne, aucun dentifrice n'est vendu dans un double emballage car les Allemands ont compris eux que ce sont autant de déchets qui vont polluer l'environnement. C'est ce qu'on appelle le Life Cycle Analysis. Croyez-moi, si ce système est introduit, couplé à une politique sévère de pollueur payeur, on arriverait à diminuer et à gérer nos déchets. " La conseillère en environnement pousse plus loin son argumentation : " Avant même de produire quoi que ce soit, demandons-nous si cet objet est vraiment vital à l'humain. "

De même, notre politique d'importation demande également à être revue si nous voulons réduire la quantité de déchets que nous générons. À l'ère industrielle du tout-jetable, notre interlocutrice s'interroge : " Dites-moi où est la logique de continuer à extraire de la nature des ressources non renouvelables pour manufacturer des objets jetables que nous finirons par devoir incinérer ? " Maurice continue en effet à importer une multitude de produits jetables. Quand elle ne les fabrique et ne les consomme pas elle-même : du stylo au rasoir, en passant par les mouchoirs et gobelets en papier et carton, cannettes de boisson, logements en plastique et polystyrène (telle le conteneur de take-away des fast-foods et autres restaurants)… la liste est longue et rare sont les importateurs et commerçants qui ont conscience de leurs effets polluants sur notre planète. À commencer par ceux de l'économie parallèle du commerce ambulant. Outre le public consommateur, sans doute est-il temps d'initier des campagnes de sensibilisation en amont, soit auprès des importateurs, des distributeurs et des commerçants. Et de ceux - non des moindres - qui délivrent les permis…

 

 

PARADIS PERDU

" La poubelle de l'océan Indien "

Telle est le titre de ce commentaire peu flatteur pour Maurice, posté sur le Net par un touriste sous le pseudonyme de Dadoupaca et déçu de son voyage dans une île qu'il avait imaginée " paradisiaque ". Voir le site du réseau TripAdvisor (www.tripadvisor.fr), qui se définit comme le plus grand site de voyage au monde, attirant " près de 50 millions de visiteurs chaque mois ". Son objectif principal, comme son nom l'indique, est de proposer " des avis fiables d'authentiques voyageurs ".

13 avril 2010, 2 : 25

Mon titre se veut volontairement un peu provocateur. Je vais uniquement parler de mes coups de gueule suite à mon voyage de 10 jours sur cette île. Je trouve que la plupart des messages relatifs à l'île Maurice sont des cartes postales qui ne parlent que du bon côté des choses en éludant totalement une certaine réalité beaucoup moins paradisiaque. J'ai eu le sentiment d'avoir été trompé sur cette destination une fois sur place, car j'ai découvert une île aux antipodes de ce à quoi je m'attendais. Je vais donc uniquement traiter ces points négatifs pour contrebalancer de trop nombreux posts qui sont autant de miroirs aux alouettes.

Avant de commencer, je précise que passé un temps d'adaptation de 48 h, c'est un voyage que j'ai apprécié et qui reste très enrichissant, et que je conseille.

Le premier grief, sur lequel je ne décolère pas, c'est vraiment la saleté de l'île. Il faut appeler un chat un chat : cette île est une poubelle. On l'appelle "la perle de l'océan Indien" pour ma part ce sera désormais "la poubelle de l'océan Indien". La saleté est omniprésente, dans les centres urbains, mais aussi dans les forêts et sur les plages, notamment publiques. J'ai été vraiment écœuré de découvrir cela. Où qu'on pose son regard, on tombe sur des détritus ; les rues de Port Louis sont immondes et les odeurs pas toujours agréables ; les gens jettent les poubelles au sol, les chiens errants les éventrent, les voitures roulent dessus. Dans la forêt, au détour des champs, on trouve des décharges sauvages, des tas de bouteilles, des réfrigérateurs, des pneus, des salons de jardin, et j'en passe. Même dans les lieux touristiques, là encore, des bouteilles ou des immondices en tout genre. Sur les plages, sur le sable, il y a des déchets. L'Île aux Cerfs, derrière son lagon carte postale, est elle aussi souillée de déchets. (…) "

Réponse de Dadoupaca à un commentaire d'un internaute (postée le 8 mai 2010, 13 : 26)

(…) Il faut être honnête, les Mauriciens ne font globalement pas attention du tout à leur environnement. J'ai vraiment été surpris de certains comportements : on jette tout par la fenêtre de la voiture, on déverse ses détritus au coin de la rue ou dans un champ… On laisse au fond de l'océan le pneu lesté de béton, ou le parpaing, qui servait d'amarre à son bateau… Et surtout on laisse ses déchets sur place lorsqu'on quitte la plage. Bilan des courses, on ne peut pas faire un pas sans tomber sur un détritus. Les endroits touristiques sont donc un peu plus nettoyés, mais franchement dès qu'on s'éloigne un peu, c'est gâché.

Les nettoyeurs sont aux abonnés absents, les éboueurs ramassent les ordures dans des sacs en osier et en laissent la moitié par terre, ils n'ont pas de bennes qui compactent les déchets mais une benne à ciel ouvert dans laquelle ils jettent tout, bilan dès que le camion repart mieux vaut garder ses distances avec lui car tout s'envole hors de la benne. C'est assez folklorique. De toute façon les ordures finissent larguées dans une décharge ou au large. "


 

Attention à la leptospirose, transmise par les rats

L'exposition à l'air libre des déchets n'est pas sans danger pour la santé de la population. Le Dr Zouberr Joomye, spécialiste en médecine interne, rappelle à ce propos que les déchets qui se dégradent lorsqu'il pleut génèrent des microbes qui, alliés à la pullulation des moustiques, favorisent des maladies.

Ce dernier vecteur est à lui seul responsable de maladies qui ne nous sont pas inconnues : le chikungunya, le paludisme, la dengue. L'obstruction des drains par les déchets, outre de provoquer des inondations, cause également la contamination de l'eau, notamment des rivières, à l'origine de la gastro-entérite.

Moins connue mais tout aussi dangereuse, la leptospirose est transmise par les rats, qui se nourrissent des ordures. " Communément appelée "la maladie des éboueurs", la leptospirose est transmise par l'urine ou la morsure du rat et peut être mortelle si elle n'est pas diagnostiquée à temps. Son incubation prend quelques jours et débute par une fièvre résultant en une jaunisse et une défaillance du foie et des reins ", indique le médecin. Chaque année plusieurs cas de leptospirose sont diagnostiqués dans nos services hospitaliers.

L'accumulation de déchets est aussi à l'origine de moisissures provoquées par l'humidité qu'ils dégagent en pourrissant. Ces moisissures provoquent des infections cutanées, voire des réactions allergiques cutanées et respiratoires, exacerbant les maladies asthmatiques.

Enfin, les déchets d'origine industrielle et chimique (teintures textiles, détergents) contaminent et empoisonnent l'eau des rivières et lagons, et bouleversent leurs écosystèmes. Le Dr Joomye est d'avis que " le tri des déchets ne doit pas se limiter au tri domestique mais doit également s'étendre aux usines ", qui estime-t-il, doivent faire l'objet d'une plus grande surveillance et d'une meilleure réglementation.


 

En chiffres

Les services de voirie dans les collectivités locales sont composés de diverses équipes affectées au ramassage des ordures, d'équipes spéciales pour le nettoyage des rivières, des berges et autres drains, et également pour le transfert de green waste.

À titre d'exemple, Port-Louis, la capitale, collecte à elle seule 110 à 130 tonnes de déchets par jour dans 26 zones de ramassage. Le centre ville, qui accueille une "visiting population" quotidiennement, est entretenu par un prestataire privé.

Le budget annuel de la voirie est de Rs 88 millions, qui comprend entre autres les salaires des 425 éboueurs.

D'une manière générale, au chapitre de la main-d'œuvre et des budgets affectés à la voirie, nombre de collectivités locales se plaignent de personnel partant à la retraite et non remplacé et de manque de fonds en raison des coûts d'opération croissants.

Le Mauricien 19 fevrier 2011