MAURICE ÎLE DURABLE Pour relever les défis

Le Mauricien 13 janvier 2011

Le ministère de l'Environnement renforce ses capacités

2011 sera une année charnière pour le ministère de l'Environnement et du Développement durable. En effet, s'étant vu confier depuis peu le dossier Maurice Île Durable (MID), ce ministère se prépare en conséquence afin d'être mieux à même de relever les nombreux défis qui ne manqueront pas de se poser.

Afin de mieux s'équiper pour faire face à ces défis, le ministère de l'Environnement procède en ce moment à un exercice de renforcement de ses capacités. À cet effet, il a été décidé de recruter trois cadres de haut niveau pour s'occuper exclusivement du dossier MID. On fait remarquer au ministère que la complexité de ce dossier multidisciplinaire nécessite non seulement l'apport de nouvelles expertises, mais surtout la présence de personnes ayant les qualifications et compétences requises pour mener le projet MID à bon port.

Dans ce contexte le ministère veut se doter des services d'un MID Project Manager, d'un MID Project Coordinator et d'un MID Communication Manager. Ces trois officiers de très haut niveau viendront ainsi renforcer l'équipe technique et administrative déjà en place. Ils seront très probablement appelés à intégrer le département de l'environnement qui s'occupe des dossiers à caractère technique. Des appels de candidature pour ces trois postes ont déjà été lancés dans la presse locale. Les intéressés ont jusqu'au 14 février prochain pour postuler.

Le profil du MID Project Manager devra répondre à des critères très spécifiques. Outre de détenir une maîtrise en Environmental Engineering, en planification et en gestion, le titulaire devra disposer d'au moins dix ans d'expérience dans ce domaine. Il devra, de plus, être très au fait des questions liées au développement durable tant sur le plan régional qu'international. Il devra également être familier avec l'environnement institutionnel et légal du pays.

Le MID Project Coordinator, lui, devra avoir un profil presque identique, mais avec cinq ans d'expérience en la matière, car il sera appelé à soutenir le Project Manager. Quant au MID Communication Manager, il devra détenir une licence en communication, avoir cinq ans d'expérience dans ce domaine et connaître le monde des médias à Maurice. Il sera appelé à travailler en étroite collaboration avec l'attaché de presse du ministère.

Dans le cadre de ce renforcement des capacités, un premier changement est déjà intervenu, sur le plan administratif, à la tête du ministère. Oomaduth Jadoo, jusqu'ici Principal Assistant Secretary, a été nommé en début de semaine Permanent Secretary (PS) en remplacement du titulaire Sateeaved Seebaluck, Senior Chief Executive au ministère de la Fonction publique, qui cumulait également le poste de PS à l'Environnement, en attendant qu'un remplaçant soit désigné. Oomaduth Jadoo a été en poste au ministère de l'Environnement durant ces douze dernières années et connaît donc bien les dossiers.

Par ailleurs, les procédures ont été enclenchées au niveau du gouvernement pour que le MID Fund soit mis à la disposition du ministère de l'Environnement pour le financement des projets. Tous les dossiers, documents et échanges de correspondances concernant le projet MID sont en passe d'être transférés à l'Environnement, apprenons-nous.

 

 

Le Mauricien 17/01/11

Khalil Elahee :

 

" Il faut maintenant privilégier la cogénération et la trigénération "

Que pensez-vous de l'abandon du projet de CT Power ?

Certainement, c'est une bonne nouvelle. Il faut saluer la clarté de la décision. Ce n'est pas cependant la fin de toute l'histoire. Il faut demeurer vigilant. Ce qu'il faut maintenant c'est exclure tout projet de centrale à base de charbon seulement. Si vous regardez les décisions qui ont poussé les autorités à disqualifier CT Power, vous verrez certains éléments qui s'appliquent à la région mais également à d'autres sites possibles de charbon seulement. Il faut résolument revoir notre politique énergétique en privilégiant la cogénération. On parle même de la trigénération, qui produit non seulement de l'électricité et de la chaleur pour les procédés mais également de la climatisation. C'est dans cette direction qu'on devrait se diriger dans les industries mais également, pour la survie de la canne, dans les flexi factories, à partir a priori de la bagasse et d'autres biomasses mais aussi du biogas. L'utilisation du charbon ne serait justifiée uniquement que comme substitut à la bagasse. Je pense qu'il y a lieu de relancer le secteur de cogénération bagasse/charbon avec plus d'équité par rapport à ce qu'on a connu dans le passé.

Devrait-on maintenant relancer les appels d'offres concernant une centrale

de 100 mégawatts ?

On a déjà lancé des appels d'offres pour 100 mégawatts. On a eu des propositions. Il faut maintenant faire le tri et choisir en fonction d'une politique énergétique définie et pas en fonction de ce que nous proposent les courtiers. Il faut intégrer tout ce projet avec une autre dimension qui est le bio-éthanol. La question de bagasse/charbon ou bio-éthanol a une implication pour le transport. Les éoliennes produiront autour de 40 mégawatts. On a lancé les sole independent power producers. Cependant ce que propose le gouvernement n'est pas suffisant. Il faut revoir tout le paquet d'incitations, donner un nouvel élan à la décentralisation que ce soit par rapport à la production d'électricité mais aussi par rapport à l'eau et la gestion des déchets. Cela va aider à la démocratisation de l'économie, à l'empowerment des différents stakeholders. Cela va donner une autre dimension à la démocratisation participative au projet MID.

Que voulez-vous dire par démocratisation dans ce cas particulier ?

La production d'électricité, d'eau, le traitement de l'eau, son recyclage pourraient se faire au niveau des collectivités locales au lieu des centrales. Pour aller plus loin, on peut imaginer que chaque hôtel, chaque établissement hospitalier, chaque unité industrielle devrait être en position de produire son électricité et son eau et de plus être doté de son unité de traitement des déchets. La priorité des priorités reste la gestion de la demande. On ne peut pas se laisser aller dans la surconsommation, le gaspillage, la mauvaise gestion des ressources. On a beaucoup à apprendre de la Réunion. La croissance de la demande a été aux alentours de 7 % annuellement et est descendue autour de 3,5 %. La gestion ne sera gagnée que si on joue la gestion de la demande.

Le Premier ministre, qui sera à la Réunion la semaine prochaine, a donc beaucoup à apprendre à l'île sœur…

Il faut jouer la carte de la coopération entre les deux pays. À la Réunion, on a même appris à apprivoiser la psychose du black out. Ils ont des plans. Ils impliquent les consommateurs, des industriels, bref tout le monde dans la gestion de la demande. À la Réunion, on est arrivé à la conclusion qu'il n'y aura pas de black out dû à un problème de demande. Si cela se produit ce serait dû à une faille technique sur une ligne. Nous devons nous inspirer de cette politique.

L'abandon du projet CT Power résout le problème de pollution mais pas celui de la fourniture d'énergie électrique… Que devrait-on faire maintenant ?

C'est vrai mais ce qui n'était pas prévu ce sont les 90 mégawatts à Fort Victoria. Je comprends qu'ils ont déjà 30 mégawatts et vont de l'avant avec 60 mégawatts. Ces installations peuvent travailler comme base load, semi base load et même nous aider à faire face à la consommation aux heures de pointe. Actuellement, on fait face au problème de la sécheresse. Je pense que dorénavant il faudra stocker l'eau et l'utiliser pour l'hydroélectricité uniquement durant les heures de pointe. Il existe même un système de pump hydro. C'est-à-dire qu'on pompe de l'eau hors des heures de pointe qu'on stocke pour être utilisée aux heures de pointe. Ce qui permet de réduire notre dépendance de la pluie. Encore une fois, la gestion de la demande est importante. Avec les investissements à Fort Victoria, avec encore une centrale bagasse/charbon, avec les Small Independent Power Producers et avec la maîtrise de la demande en énergie, je pense qu'on est parti pour un scénario qui est socialement acceptable, économiquement faisable et environnementalement propre, qui cadre parfaitement avec Maurice, Île Durable.

L'opposition propose la création d'une centrale à charbon utilisant des "state of the art technologies". Qu'en pensez-vous ?

Une centrale à charbon "state of the art" cela n'existe pas Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela veut dire carbon capture and storage ? Au niveau commercial cela n'existe pas dans le monde. Est-ce que cela veut dire l'utilisation de "super critical pressure boilers", c'est-à-dire des chaudières à très haute pression ? Ces chaudières ne sont performantes que dans des centrales de 1 000 mégawatts. Le cycle de production va toujours nous donner une efficience de 30 ou 35 %, au maximum 37/38 %. Par contre lorsqu'on utilise le charbon en cogénération ou en trigénération on a une efficience de 80 %. Il ne faut pas se tromper. Le charbon est ce qu'il y a de plus polluant. La seule façon de réduire cette pollution réside dans la "séquestration du carbone", une technologie qui n'est pas commercialement faisable. Une autre façon de le faire est l'utilisation de très grandes chaudières, qui ne s'applique pas dans notre cas car nous avons besoin de 100 mégawatts seulement. J'ai donc des doutes à ce sujet.

"State of the art" veut aussi dire le moins de pollution possible ?

Tout est relatif. Cela veut dire la moindre pollution possible par rapport au charbon. C'est ce que font la Chine et l'Inde en remplaçant des centrales à charbon. Nous ne sommes pas dans la même logique. Nous n'envisageons pas la construction d'une centrale de 500 ou de 1 000 mégawatts. Et nous n'avons pas de charbon. Par contre, nous avons le soleil, l'océan, le vent et bien d'autres ressources. Il faut être très clair sur la vision que nous avons de Maurice, Île Durable, la politique énergétique et le dessalement d'eau. Le dessalement se pratique dans des endroits désertiques, où il n'y a pas d'eau, dans des pays où l'énergie est extrêmement bon marché. De plus, ils ont un soleil très fort et peuvent produire le dessalement par la distillation ou le reverse osmosis process. Ce procédé demande beaucoup d'énergie. Je pense que dans le contexte mauricien il faut plutôt envisager d'aller vers la décentralisation et non vers des grosses centrales qui vont utiliser beaucoup d'énergie.

L'opposition est aussi favorable à l'introduction du photovoltaïque…

Le photovoltaïque sera utilisé pour la production d'électricité. Mais les prix demeurent très élevés. Pour l'immédiat, l'éolienne constitue une meilleure option. Dans cinq ou dix ans, il faudra se tourner vers le photovoltaïque. L'utilisation de la solar thermal power n'est pas applicable à Maurice.

L'abandon du projet CT Power et la mise en veilleuse du projet Gamma Covanta s'inscrivent dans la ligne préconisée par Joël de Rosnay…

Il faut saluer le courage du gouvernement, qui a rectifié le tir. Ce courage est signe que le gouvernement veut faire ce qu'il y a de mieux dans l'intérêt du pays. II faut souligner qu'il y a une prise de conscience citoyenne. Je fais référence à ce qu'a dit l'évêque de Port-Louis, dans son homélie prononcée le 1er janvier. Au niveau national chez les jeunes il y a une prise de conscience et je suis heureux que nos décideurs prennent compte de cela. Il y a ensuite le contexte global qui ne peut que nous pousser dans la bonne direction, tant mieux.

L'évêque de Port-Louis donne un soutien moral au projet Maurice, Île Durable…

Je pense qu'il n'y a pas que l'Église catholique qui a cette position. C'est la même chose avec le protestantisme, l'hindouisme et l'islam. Toutes les grandes religions pensent que l'humanisme n'a un sens que si on arrive à vivre en harmonie avec la nature. J'aime bien citer Gandhi qui dit qu'il y a suffisamment de ressources sur la terre pour nos besoins mais pas pour notre gourmandise. Il a mis en pratique ce qu'il a dit et il reste une des références du siècle dernier, un modèle non seulement par rapport à la philosophie mais aussi à la politique.

L'industrie sucrière doit se frotter les mains…

Je pense que le gouvernement a parfaitement raison de s'assurer qu'il y ait une vraie démocratisation du secteur énergétique. Les "deals" qui ont été faits dans le passé et qui n'étaient pas favorables aux consommateurs et au CEB voire à l'environnement ne sont plus acceptables. L'industrie sucrière ne doit pas utiliser l'argument MID ou la politique d'électricité verte comme argument pour augmenter ses profits et garder le monopole sur ce secteur. Le gouvernement a parfaitement raison de chercher un "deal" plus équitable socialement sinon il manquera au développement durable une dimension : celle de l'équité. L'équité doit être au centre du projet MID. Il ne s'agit pas seulement " to be green " au profit de certains capitalistes.

Le gouvernement va de l'avant avec le projet de création d'une institution devant agir comme régulateur pour le secteur énergétique. Vos commentaires ?

Le régulateur est essentiel. Avant de conclure de nouveaux contrats, que ce soit avec le secteur privé ou un autre promoteur opérant dans le cadre du Public/Private Partnership (PPP), il faut que les régulateurs soient en place. C'est un élément essentiel avant d'aller de l'avant. Il faut revoir tout le package autour des Small Independent Power Producers. Valeur du jour aucun consommateur domestique ne voit l'intérêt d'investir dans le photovoltaïque ou les éoliennes. Il faut revoir les incitations.

Nous entendons de moins en moins parler du projet d'incinération. Mais on va de l'avant avec des projets comme les centres commerciaux qui poussent n'importe comment ou de nouvelles villes comme Neotown, Jinfei ou Highlands, sans mentionner les IRS, alors que nous ne savons pas combien et quels types de déchets nous produirons… Est-ce que nous ferons avec ?

Je pense que nous devons repenser notre modèle de développement. Il faut savoir si le concept de duty-free shopping paradise est compatible avec la vision MID. Déjà nous voyons que la surconsommation, notre dépendance sur les importations et l'endettement, ici comme ailleurs, nous poussent à une utilisation abusive de nos ressources naturelles. Pour revenir à la question des déchets, je crois fermement qu'il faut en réduire la production d'abord. Ensuite, il faut recycler et réutiliser. Toute une économie peut se développer autour de cette filière. Finalement, c'est la biométhanisation qui semble la plus appropriée pour la génération d'énergie dans le contexte actuel vu la composition humide de nos déchets, sinon la disponibilité abondante de waste water. Une approche systémique nous donnera aussi de l'eau traitée et recyclée, par exemple pour des besoins d'irrigation. Encore une fois, il faut privilégier la décentralisation de la gestion des ressources et des déchets, des solutions locales et une approche participative, voire citoyenne. Il revient aux autorités d'orienter cette démarche et le fait qu'on ne parle plus d'incinération n'est pas une solution !

En fin de compte, comment va se mettre en place tout ce grand chantier MID ?

Pour sauver l'économie, à chaque fois on nous propose des stimulus packages. Je pense que le projet MID mérite un package tout aussi conséquent, sinon plus. Ce sera aussi une occasion de renforcer sa dimension sociale tout en portant à un autre niveau notre lutte commune à préserver notre environnement. Il faut un mini budget cohérent, holistique et révolutionnaire même dans sa philosophie afin de faire décoller le projet MID. Cela concernera une nouvelle politique énergétique, la gestion de l'eau, le transport, l'industrie de la canne, l'économie verte, les déchets, l'aménagement du territoire, la pêche et l'agriculture durables, le bâtiment, l'écotourisme sans oublier l'utilisation sobre de nos ressources marines à Maurice, Rodrigues et dans les îles. L'éducation et la recherche s'intègrent aussi dans ce contexte, tout comme la dimension régionale de notre vision de MID. Au niveau de la diplomatie "écologique", nous avons là une réponse cinglante à l'hypocrisie que représente le parc marin des Anglais.