Le Mauricien janvier 2011

Nouvelle crise alimentaire mondiale à l'horizon

Maurice, "net food importer", dans l'œil du cyclone…

Le déficit dans la production alimentaire mondiale, conséquence, entre autres, des mauvaises conditions climatiques dans les grands pays producteurs va accentuer la hausse des prix des produits alimentaires, surtout, pour un petit pays "net food importer" comme Maurice, confirme Eric Mangar, ingénieur-agronome et animateur du Mouvement Pour l'Autosuffisance Alimentaire (MAA). Il cite l'exemple de l'Inde, pays pourtant autosuffisant au plan de la production alimentaire mais qui, ces dernières semaines, fait face à une forte inflation des prix de certains produits.

M. Mangar souligne que la Food Agricultural Organisation (FAO) a déjà confirmé que l'année 2011 sera marquée par de "high food prices". Ainsi, selon lui, sur le marché mondial, les prix des céréales, du lait, des autres produits laitiers, des viandes et de l'huile de cuisine, entre autres, devraient atteindre au moins, sinon dépasser les seuils qu'ils avaient atteints en 2008 lors de la crise alimentaire mondiale.

Il explique que les chiffres de la FAO parlent d'eux-mêmes. A titre comparatif, la production mondiale de blé en 2008/09 - qui était de l'ordre de 684 millions de tonnes - a baissé à 682 millions de tonnes en 2009/10 et devrait se situer à 647 millions de tonnes en 2010/11. Celle du riz qui était à 458 millions de tonnes (08/09) est descendu à 455 millions de tonnes (09/10) et devrait, dans le meilleur des cas, demeurer à ce même niveau en 2010/11.

La situation n'est pas plus reluisante pour le maïs avec le constat d'un manque sur le marché mondial à la faveur, surtout, de l'utilisation de ce produit, principalement, aux Etats-Unis, pour la production du biocarburant. Eric Mangar souligne que le maïs est le plus important intrant dans la production des nourritures pour animaux. Ainsi, concrètement, pour nous, à Maurice, un manque de maïs sur le marché mondial équivaut à une hausse du coût d'achat à l'étranger et, par extension, une hausse des coûts de production du poulet et des œufs, par exemple et, conséquemment, une hausse des prix au détail de ces produits.

Comme pour illustrer clairement ce à quoi nous devrions nous attendre dans les semaines et les mois à venir, M. Mangar cite l'exemple de l'Inde, pays pourtant autosuffisant en matière alimentaire et où, en moins de deux mois, le prix de l'œuf est passé de Rs 2 indiennes à Rs 5 ; les oignons de Rs 20 le kg à Rs 70 ; le lait de Rs 20 le litre à Rs 29.00 et où les prix des légumes ont accusé une hausse générale de plus de 15%.

A la hausse : œuf, poulet et autres viandes rouges, lait, fromage...

Dans le cas de Maurice, "net food importer country", Eric Mangar prévoit, entre autres, l'augmentation du prix de l'œuf, du poulet et des viandes rouges (bœuf, mouton, porc), celle du lait et du fromage, des oignons dont on importe pour 90% de nos besoins de l'Inde, un pays qui vient de suspendre l'exportation de ce produit, la hausse des prix des grains secs et de l'huile. Pour lui, c'est la confusion par rapport au Food Security Strategic Plan mis en chantier en 2008.

Une confusion qui, dit-il, va, encore plus, s'accentuer avec le départ du Food Security Coordinator, M. Jean-Cyril Monty. Selon M.Mangar, il y a trop de "business as usual" au sein du ministère de l'Agro-industrie et de ses agences spécialisées et pas de "suivi méthodique". Ainsi, pour lui, l'aide aux petits agriculteurs ne saurait se résumer qu'à l'offre de facilités pour l'acquisition "duty-free" d'un véhicule utilitaire. "Il faut un vrai encadrement professionnel et la mise en place de la logistique nécessaire", souligne l'ingénieur-agronome et animateur du MAA.

M. Mangar évoque aussi la question de l'allocation des ressources foncières. Il cite, à ce propos, le cas de la région de Belle Mare qui a longtemps servi à la production d'oignons et où de vastes parcelles de terres sont reprises des petits producteurs en vue de projets de développement hôtelier. Il explique que les données statistiques laissent entrevoir que l'on perd, chaque année, entre 850 et 900 hectares de terres agricoles au profit, notamment, de projets touristiques, routiers et immobiliers.

Eric Mangar concède que les initiatives agricoles transfrontalières dans la région, en particulier au Mozambique, peuvent être une solution à ce manque de terres arables. Selon lui, en effet, l'on peut bien envisager sur place la production de "priority crops" tels le blé, le riz, le maïs et autres grains secs. Mais, pour lui, outre la mise en place de l'infrastructure et de la logistique nécessaires, une condition essentielle est de s'y installer, non en colonisateurs en pays conquis mais en mettant bien dans le coup les populations sur place.

Il regrette, à ce propos, que l'on entend très peu de l'avancée des travaux initiés par le "regional food company" pourtant mis en place par le gouvernement. Concernant la contrainte immédiate à laquelle le pays pourrait faire face par rapport à son approvisionnement en oignons maintenant que la récolte locale est achevée, le marché pakistanais ainsi que celui de l'Afrique du Sud peuvent être prospectés avec la pénurie en cours en Inde ayant occasionné la suspension des exportations de ce produit.

 

L’Express 24 janvier 2011

 

Jean-Cyril Monty : «2011 sera une année de grave crise alimentaire»

Spécialiste de la diversification agricole et de la sécurité alimentaire passé par la Chambre d’agriculture et le Food Security Fund, Jean-Cyril Monty est aujourd’hui consultant en agri-business. Entre actes manqués et décisions sans suite, le spécialiste dresse un bilan négatif de la politique agricole et prévient contre une détérioration de la situation.


Les importations de bétail sur pattes du Kenya sont stoppées. Cela n’aurait pas trop inquiété si nous produisions plus de viande bovine fraîche localement. Qu’est-ce qui n’a pas marché ?

1982, l’une des priorités du gouvernement est d’aller vers la diversification agricole. L’industrie sucrière devient le fer de lance du développement de ce secteur en investissant dans des fermes et du bétail. Ceci relance la production locale. Au milieu des années 1990, le marché de la viande bovine fraîche est sécurisé. On produit 30 % de nos besoins, ce qui évite les risques de pénurie. Mais pour maintenir la production, il faut aussi sécuriser les éleveurs en assurant un prix, l’écoulement et le marketing. Au milieu de 1995, la situation se corse. Les bouchers, qui se plaignaient de la qualité et agitaient l’épouvantail de la pénurie, demandent la libéralisation de l’importation de bovins sur pattes alors que seule la Meat Authority pouvait le faire. Suite aux revendications des bouchers, la Mauritius Meat Producers Association (MMPA) alerte les autorités sur la mort annoncée du secteur local.

Donc, dès 1995, la filière locale est sacrifiée...

C’est octobre 1996 la période fatidique quand la Meat Authority n’est plus autorisée à acheter des animaux localement ou à en importer. Sa fonction se borne au contrôle de l’abattage. Un groupe de bouchers s’occupe dès lors de l’importation et assure que les prix seront plus bas et que le secteur local ne sera pas menacé. Or, dès la première cargaison importée, on a noté une augmentation des prix. Puis, les éleveurs ont rencontré de plus en plus de difficultés.

C’est ainsi que la filière s’est délitée ?

Dès la fi n des années 1990, de gros éleveurs ont stoppé leurs activités. Pourtant, on en était à 35 % de l’autosuffisance à cette époque-là, avec 800 à 900 tonnes de carcasses pour une consommation de 2 400 t. Aujourd’hui, on en est à 40 t. ou 50 t., soit à peine 2% de la consommation domestique de viande bovine fraîche.


Pensez-vous qu’on peut relancer l’élevage et produire localement une partie de nos besoins en viande fraîche ?

Je suis sceptique quant à la reprise de la filière. Des dizaines de millions de roupies ont été investies mais le secteur n’a pas été soutenu. Il faudrait des garanties à long terme mais c’est peu probable car il s’agirait de casser le monopole qui a profité de la libéralisation et de revoir la Meat Authority, les services vétérinaires, etc

 

Le restant de l’interview n’est pas disponible gratuitement sur le site de l’Express