Ghislain Gomart:

"Le processus Maurice Ile Durable est en cours"

Depuis plusieurs semaines, Ghislain Gomart, la cheville ouvrière du Grenelle de l'Environnement qui eut lieu en 2008 en France, se trouve à Maurice. Affecté au Bureau du Premier Ministre, il travaille sur le processus Maurice Ile Durable qui est actuellement en cours. Au cours de l'interview qu'il nous a accordée cette semaine, Ghislain Gomart fait le bilan du Grenelle de l'Environnement, nous explique les raisons de sa présence à Maurice et fait le point sur le processus Maurice Ile Durable. Une opération nationale qui ne bénéficie pas, pour le moment en tout cas, de la couverture médiatique qu'elle mériterait.

Que fait un ancien élève des grandes écoles et de l'administration françaises dans un ministère mauricien?

- J'ai fait effectivement mes études dans certaines des grandes écoles françaises. J'ai été mis à la disposition du gouvernement mauricien par le gouvernement français à travers l'Agence Française de Développement dans le cadre de la coopération bilatérale entre nos deux pays.

Vous avez été également un des principaux collaborateurs de l'ancien ministre français de l'Environnement Jean Louis Borlo.

- J'ai été pendant quatre ans au cabinet du ministre d'État Jean Louis Borlo. J'ai travaillé sur le Grenelle de l'Environnement et le Grenelle de la Mer. Quand elle a su que j'étais disponible, l'Agence Française de Développement m'a proposé de venir à Maurice pour apporter mon expérience et mon expertise au processus Maurice Ile Durable, que le Premier ministre mauricien a validé l'année dernière.

Quel est votre rôle exact dans ce processus?

- Je suis au Bureau du Premier ministre mauricien et j'accompagne M. Osman Mahomed, qui est le président du Steering Commitee Maurice Ile Durable. Je l'accompagne dans la réflexion, tout comme j'accompagne également une équipe du ministère mauricien de l'Environnement à qui la mission a été confiée pour élaborer un processus de concertation qui permette à tous les Mauriciens de s'exprimer sur la question suivante: comment arrive t-on à mettre en mettre en place la vision de Maurice Ile Durable telle que présentée par le "green paper" du même nom? Nous avons mis en place un processus pour le faire et j'accompagne ce processus.

On dit que vous avez été la cheville ouvrière du Grenelle de l'Environnement....

-...On dit vrai... Nous étions deux personnes pour inventer et faire fonctionner la machine que fut le Grenelle de l'Environnement.

Avec le recul, peut-on dire que le Grenelle de l'Environnement a été une manifestation vraiment réussie ou une conférence de plus -de trop?- sur le développement durable?

- Le Grenelle de l'Environnement n'a pas été une conférence ou un colloque de plus mais un véritable processus, qui a duré quatre mois dans un premier temps. Pour déboucher, à travers d'énormes travaux faits de façon très concertée, entre des acteurs très différents -représentants d'ONG environnementales d'un côté, de l'autre l'État avec ses ministères, ses administrations locales décentralisées. Avec également les représentants du secteur privé, les employeurs, les salariés en plus de nombreuses autres organisations de la société française. De l'avis de tous ces acteurs, le processus était non seulement totalement novateur mais très performant et a été au-delà des espérances que chacun pouvait avoir.

Un processus novateur de quelle manière?

- Dans sa capacité à faire émerger des propositions concrètes pour inventer un nouveau modèle de développement qui soit plus compatible avec les contraintes environnementales. Que cela soit décidé dans un cadre consensuel ou dans celui d'un compromis accepté par toutes les parties. Cela a duré quatre mois. Ensuite, 34 chantiers ont été mis en oeuvre par des groupes de travail pour essayer de dire: voilà tous les engagements qui ont été pris ensemble, comment fait-on pour arriver à ce qu'ils soient mis en œuvre, implémentés. Cela a duré encore plusieurs mois selon les différents chantiers et dans l'année qui a suivi 2008, on a mis en place tous ces outils, dont le volet législatif qui a pris du temps. Est sorti de tout ça une loi qu'on a appelé la 'loi Grenelle Un' qui est la reprise portée par les parlementaires, les représentants de la Nation, de l'ensemble des conclusions du Grenelle faites par la société civile réunie. On a ensuite écrit et voté la 'loi Grenelle Deux', très lourde, très complexe parce que détaillée. Au terme de trois ans, on a fait faire un bilan par les présidents de groupe de travail indépendants, accompagnés par une entreprise d'audit pour établir un rapport. Ce rapport disait que trois ans après, 20% des engagements pris avaient été tenus, 60% étaient en cours de réalisation dans le timing prévu et que les 20% restants posaient problème et demandaient à être revus.

On peut donc dire globalement que le Grenelle a été une opération réussie?

- De mon point de vue, c'est une opération très réussie et j'en veux pour preuve qu'il n'y a pas une discussion sur les sujets environnementaux dans laquelle les gens ne fassent pas référence au Grenelle de l'Environnement. En bien ou en mal. Le terme est même passé dans le langage courant et il n'est pas rare d'entendre des gens réclamer l'organisation d'un Grenelle de l'Éducation, des Sports ou de la Santé. Tout le monde prend pour référence ce processus-là, ce qui montre que, bien qu'il n'ait pas rempli 100% de ses objectifs assignés, il en a réussi une très grande partie et que tout le monde le reconnaît.

La définition d'un Grenelle c'est de mettre ensemble tous ceux qui ont quelque chose à dire sur un sujet déterminé?

- C'est de réunir, de façon équilibrée -et j'insiste beaucoup sur ce terme- ceux qui représentent les piliers économique, social et environnemental du développement durable. Quand on parle du développement durable on dit bien que c'est un développement économique avec du progrès social équitable et une meilleure préservation de l'environnement. On a réuni pour la première fois, de façon équilibrée, les acteurs économiques, sociaux et environnementaux et on a ajouté à ces acteurs des représentants de la démocratie à travers les administrations et les collectivités locales sur un strict pied d'égalité. L'essentiel de la société française organisée était présente autour de la table.

Est-ce que le Grenelle de l'Environnement a été un moment unique ou le commencement de quelque chose?

- Il a été le commencement de quelque chose, celui d'une réflexion globale au cours de laquelle les gens se sont dits qu'au lieu de s'opposer on peut, peut-être, avec de la méthode, travailler ensemble de façon plus intelligente et plus productive. Le fait d'avoir vu, à l'issue des sessions, se lever et applaudir ensemble des représentants du patronat, des employés, des syndicats, des ONG, entre autres, nous a donné le sentiment d'avoir vécu un moment un peu unique, voire magique. Parce que beaucoup avaient dépassé leur propre cadre de représentation pour entrer dans le comment peut-on œuvrer ensemble pour le bien commun. Et cela a été un moment assez extraordinaire. On a reproduit un an et demi après sur le sujet de la mer le même exercice avec les mêmes règles de fonctionnement, qui a produit les mêmes effets. Donc le processus en lui-même porte quelque chose.

Est-ce que ce modèle qui fonctionne peut être copié, calqué à Maurice?

- Il ne doit être ni copié, ni calqué mais adapté. Je pense que chaque société a son histoire, sa philosophie, sa culture. Ce que le gouvernement mauricien a souhaité faire c'est reproduire du Grenelle de l'Environnement la partie concernant les groupes de travail. Ce sont une cinquantaine de personnes qui représentent la société civile, qui vont travailler sur deux mois à produire des propositions qui seront présentées au gouvernement.

Les travaux du Grenelle de Maurice ont donc commencé.

- Je n'appellerai pas cet exercice le Grenelle de Maurice, mais le processus Maurice Ile Durable, c'est le terme officiel à Maurice. L'ouverture officielle des travaux de groupe a été faite par le ministre de l'Environnement cette semaine et les groupes ont commencé à travailler à un rythme satisfaisant.

Est-ce que vous êtes satisfait du déroulement des travaux de Maurice Ile Durable?

- À ce stade, oui. Les trois premières journées sont tout à fait à la hauteur des espérances et comparables à ce que j'ai connu en France il y a quelques années. Avec les mêmes satisfactions et peut-être une nuance: les premières réunions en France étaient plus conflictuelles. À Maurice, elles sont plus apaisées.

Serait-ce dû au fait que les acteurs ont été nommés par le gouvernement?

- Vous vous trompez. Le gouvernement n'a nommé que ses représentants -c'est-à-dire: les fonctionnaires qui sont dans chaque groupe de travail. Les représentants du secteur privé ont été choisis par le secteur privé, la même démarche a été faite par les syndicats et ce sont les ONG qui ont choisi leurs représentants, tout comme les représentants des collectivités locales.

Vous avez donc constitué les groupes de travail que vous recherchiez. Ils ont commencé à travailler cette semaine; quelle est la suite de l'opération Maurice Ile Durable?

- Les six groupes vont travailler sur un mois et demi sur des thématiques précises et chaque groupe présentera ses propositions dans le cadre d'un rapport qui sera soumis au gouvernement en août. Le premier groupe travaille sur les questions d'énergie; le deuxième sur la préservation ou la restauration de l'environnement; le troisième sur les questions d'environnement et pollution et environnement, santé et déchets; le quatrième sur l'économique et l'emploi; le cinquième travaille sur les questions d'éducation et le dernier sur les questions d'équité. Toutes ces propositions doivent répondre à la question: qu'est-ce qu'il faut faire à moyen et à long terme pour arriver à la vision nationale adoptée par le cabinet en décembre 2010: les cinq E -comme Énergie, Environnement Éducation, Équité et Emploi?

À quoi vont servir les rapports soumis par les six groupes de travail au gouvernement?

- Une fois que les rapports auront été remis, il ne seront pas retouchés et seront, dans un premier temps, soumis à consultation dans les ministères ainsi que d'autres organisations comme le Conseil Économique et Social et postés sur Internet à l'intention du public. Tous ces rapports, le "green paper" et les commentaires des ministères et des organisations qui auront donné un avis, seront soumis pendant deux mois à l'analyse de consultants internationaux qui sont actuellement en cours de recrutement. C'est à partir de ces rapports que les experts vont proposer une stratégie de développement durable pour Maurice. Cette stratégie sera soumise au cours d'un atelier à la fin de l'année à l'ensemble des groupes de travail. Le but est d'arriver à un document qui émane de la société mauricienne qui soit cohérent avec le développement durable et retenu au niveau international comme un plan qui tienne la route. Le document sera ensuite envoyé au conseil des ministres pour validation avant la fin de l'année et Maurice pourra alors entrer dans les questions concrètes de la mise en action du plan.

Et quid du financement des mesures de ce plan?

- Notre démarche n'est pas de répondre à cette question. Le sujet est: comment faire pour atteindre les objectifs de 'Maurice Iles Durables' -j'emploie le pluriel car il ne faut pas oublier Rodrigues et Agaléga dans le processus. La question du financement, du rythme de mise en action du plan, ne dépend pas des groupes de travail de Maurice Iles Durables. C'est un volet qui concerne l'arbitrage politique, la mise en action du plan, et son rythme, qui relève de la responsabilité du gouvernement.

Tout cela me semble bien pensé et bien mis en action. Une seule chose me dérange: le fait que ce processus, qui concerne portant tous les Mauriciens, n'ait pas fait l'objet d'une campagne d'information nationale. Cette "discrétion" est voulue?

- Vous avez raison: les Mauriciens ne sont pas informés des détails de l'opération en place et c'est regrettable. C'est pour cette raison que j'ai accepté de vous accorder une interview.

Est-ce que l'opération peut fonctionner sans que les Mauriciens en soient informés et se sentent concernés?

- Techniquement, ça peut fonctionner. Mais nous allons au cours de cet exercice aborder de grandes réformes et de grands changements, des changements de modèles, ce qui nécessite un certain nombre d'efforts. C'est beaucoup plus facile de mettre en œuvre ces grandes réformes si l'ensemble de la population se sent concerné, a compris ce qui allait se passer. Il existe un déficit en termes de communication sur le processus Maurice Ile Durable et des mesures sont prises pour régler ce problème. C'est dans cette optique que je vous annonce que le site Maurice Ile Durable sera disponible sur le Net à l'adresse mid.gov.mu à partir de mardi prochain.

Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview?

- Je souhaite que les Mauriciens soient prochainement informés grâce aux médias et au site web et se sentent concernés par cette opération qui va assurer à Maurice un plan national pour un avenir durable.

Le Week End 19 juin 2011

 

http://mid.gov.mu/ ( the web site for the Maurices Iles Durables process)