CT Power, les IPP et le processus MID, quelles transitions énergétiques pour Maurice?

 

 

La génération d'électricité est un enjeu majeur pour le pays, ce qui explique l’intérêt grandissant que tout le monde porte à ce créneau car le contrôle financier de ce secteur serait très profitable. C’est pour cela que le capital sucrier local investit massivement dans la construction de centrales électriques et passe des contrats confidentiels avec le Gouvernement Mauricien. Ainsi la part d'électricité vendue par les IPP passe de 22% en 1993 à 49% en 2001, pour atteindre 55% en 2011.

Il est indéniable que les IPP ont été favorisés par tout les Gouvernements depuis bien longtemps. Mais soyons bien clairs, il n'y a rien de mal à favoriser le capital local dans un secteur stratégique comme l'énergie, car il se peut que le Gouvernement ait eu de la peine à lui-même assuré de tels investissements. Le problème réside dans l'opacité des contrats signés et arrivera un temps où les clauses de ceux-ci devront être divulguées pour dissiper les doutes que la confidentialité génère.

Voila qu’apparait le projet CT power sans appels d'offres dans un contexte plutôt opaque. Apres de maintes péripéties, CT power est rejetée pour des raisons environnementales nous dit on. Mais les promoteurs font appel au Environment Appeal Tribunal qui renverse la décision du EIA committee.

En attendant le Gouvernement annonce qu'il va construire une centrale à charbon sur un terrain, déjà identifié, appartenant à Médine qui d’ailleurs annonce qu’il n’a aucun projet de cette sorte en voie. Si tel est le cas pourquoi avoir rejeté le projet de CT Power? L'un est-il-pas aussi polluant que l'autre?

Ce ballet de projet charbon est extrêmement préjudiciable au concept de Maurices Iles Durables (MID) qui, rappelons le bénéficie du soutien inconditionnelle du Premier Ministre de ce pays. Car après tout le but du MID c'est bien et bel de faire de Maurice un pays vert et propre (clean and green) et le charbon c'est ni vert, ni propre! Cette contradiction entre le MID, CT Power et les IPP’s brulant du charbon est indéniable.

Comme pour rendre la situation encore plus trouble, le Gouvernement annonce qu'il va se lancer dans un projet de production d'électricité à partir du gaz naturel liquéfie (GNL) importé du Qatar ou d'Australie. La première interrogation est la suivante: A-t-on besoin de CT Power et d'un projet GNL en même temps? Nulle réponse à cette interrogation.

Cette valse entre 2 projets charbons et un projet GNL semble indiquer qu'une bataille occulte se déroule entre divers lobby qui n'ont pas nécessairement le bien-être du pays à cœur et dont les préoccupations sont très éloignées du MID.

Le pays est en droit de demander au Gouvernement ce qu’il compte faire car le MID a mobilisé des centaines de personnes pendant plusieurs jours pour établir un état des lieux suivi de propositions concrètes pour faire face aux enjeux du 21eme siècle.

Il fort regrettable que le Gouvernement fasse ensuite ce qu’il veut en matière d’énergie électrique. Si tel serait le cas, il aurait mieux fallut ne pas faire perdre du temps aux participants. 

Suite aux consultations du MID, le Gouvernement a maintenant un devoir moral d’intégrer les revendications de la société civile dans ses prises de décisions car autrement il perdrait toute crédibilité en ce qui concerne le MID qui deviendrait rapidement une coquille vide. D’ailleurs le processus MID semble en perte de vitesse depuis que les consultants anglais sont entrés dans la danse. Ceux-ci ne semblent n’avoir saisi l’immense attente que le MID a suscitée, ni l’importance du MID pour le futur de Maurice.

Le groupe énergie du MID a d’ailleurs fait un très bon travail car, entres autres, il a clairement définie que la priorité en matière de génération d’électricité est la promotion de la biomasse locale. Par exemple, de maximiser l’utilisation de la bagasse (il est fort probable que tout le potentiel bagasse n’a pas encore était utilisé). La construction de centrales à charbon exclusivement serait en dernier recours seulement. Un terminal GNL serait possible uniquement si les considérations de sécurité le permettraient.

 

 

D’ailleurs, cet engouement pour le charbon semble faire fi de certaines considérations élémentaires en ce qui concerne la production et les prix sur les marchés mondiales de charbon. En 2011, le monde produisit et brula 7.7 milliards de tonnes de charbon et la Chine produisit et consomma la moitie de ce charbon. Depuis 2000, la consommation annuelle chinoise de charbon  augmente de 8.8%, à ce rythme celle-ci devrait doubler en 8-9 ans ! Pour l’instant la production chinoise parvient tout juste à satisfaire la demande intérieure. Mais si la demande chinoise continue à augmenter comme de par le passé, il est fort probable que la Chine ne pourra en produire suffisamment et devra donc importer des quantités grandissantes de charbon sur le marché international.

L’arrivée du géant chinois sur ce marché international du charbon n’est qu’une question de temps et cela fera que les prix du charbon connaitront une poussée soutenue. Le marché chinois, de par sa magnitude, pourrait évincer les autres importateurs, surtout des petits pays tels que Maurice.

Il est également important de comprendre que les prix du charbon sur le marché international tendent à suivre les prix du pétrole. Donc toute envolée pétrolière va tirer vers le haut les prix du charbon. Ainsi en 2000 une tonne de charbon coutait au pays Rs 877 et un baril de pétrole coutait US $ 28.50. En 2011, une tonne de charbon revenait à Rs 4758, soit une augmentation de 440% et un baril de pétrole arrivait à US $ 111.26, soit une augmentation de 290%. En faite depuis 1987, les prix du charbon et du pétrole se suivent de très prés.

Avec une production mondiale de pétrole qui peine à augmenter et une demande mondiale croissante, les prix du pétrole peuvent potentiellement demeurer élevés tirant de facto vers le haut les prix du charbon. Nous avons donc deux facteurs externes au pays qui conjointement peuvent maintenir les prix du charbon élevés : la Chine et les prix du pétrole.

Un scenario probable est donc une incertitude grandissante concernant les prix et l’approvisionnement en charbon. Il s’en suit que d’augmenter notre dépendance vis-à-vis du charbon peut nous couter très chère.

Nous savons pertinemment bien qu’a Maurice se trouve des gens surement bien intentionnés qui poussent le pays vers le charbon concernant la production électrique. Ces gens bien intentionnés devraient venir démontrer, chiffres à l’appui, si l’approvisionnement en charbon à un prix acceptable sera garanti dans les 20 prochaines années.  

Si elles ne le peuvent pas, la conclusion est claire, le tout charbon nous pousserait dans une voie sans issue. Le pays ne peut se permettre de se laisser mener, dans un secteur aussi critique que la production électrique par des personnes qui ont été incapables de voir venir les envolées des prix du pétrole et qui risquent de se révéler tout aussi incapables de voir venir les contraintes énergétiques majeures dans le domaine du charbon.

Dans le « Energy Working Group » du MID, tous était d’accord que le pays devrait entamer une transition graduelle vers les énergies renouvelables. Et cela pour trois raisons fondamentales : (1) les énergies non-renouvelables sont soumises à une déplétion graduelle des ressources fossiles, (2) les prix élevés des énergies fossiles/non-renouvelables, (3) lutte contre les émissions de CO2, facteur important du changement climatique.

Pour faire cette transition, il est clair que nous devons graduellement nous défaire de notre dépendance sur le charbon pour la production électrique et faire de la place aux énergies renouvelables. Mais celles-ci ont une faiblesse qui est leurs variabilités, car le soleil ne brille pas tous les jours et le vent ne souffle pas toujours. Pour pallier à la variabilité des énergies renouvelables produisant de grandes quantités d’électricité, il faut des centrales électriques à énergie fossiles pouvant être très flexible dans leur production. Ce n’est pas possible avec des centrales a charbon qui sont faites pour produire en continue, avec le moins possible de variation et d’interruption.

Donc, l’équation est simple : plus de charbon veut dire moins de renouvelables donc pas de MID. Une des façons d’intégrer énergies fossiles et renouvelables dans le réseau électrique est l’utilisation du gaz naturel brulé dans des turbines dont la puissance peut être augmenté et réduite rapidement. Cette flexibilité due au gaz naturel permets une plus grande intégration des énergies renouvelables dans le réseau électrique et d’en augmenter la contribution sans mettre à risque la stabilité du réseau.

La voie est claire : il faut passer au gaz naturel plus énergies renouvelables pour notre production électrique. Notons au passage que le gaz naturel en brulant ne rejette que du CO2 et de la vapeur. Pas de cendre à être débarrasser comme c’est le cas avec le charbon. D’ailleurs, à l’heure actuelle, personne ne sait exactement ce qu’il advient des cendres des IPP’s et de leur toxicité. C’est un aspect qui mérite éclaircissements de la part de ceux-ci et du Gouvernement.

Avec le gaz naturel, le pays pourra graduellement réduire sa dépendance sur le charbon, donc se passer des impactes sur la santé et l’environnement. Un autre point à considérer est que depuis 2005, les prix du gaz naturel semblent se dissocier des envolées des prix pétroliers.

D’ailleurs nous pensons que l’idée de Rezistane ek Alternative d’une taxe (ou levy) sur le charbon à l’importation est très judicieuse, pourvu que les sommes récoltées soient exclusivement dédiées aux énergies renouvelables.

 

 

N’oublions pas que récemment le Gouvernement a annoncé sa décision d’introduire le métro léger à Maurice. C’est une décision nécessaire car avec la déplétion pétrolière et des prix très élevées de pétrole, il nous faut électrifier le transport terrestre autant que possible. Le métro léger est un excellent moyen de s’engager dans cette voie et il est évident que la demande en électricité va augmenter inévitablement. En passant au gaz naturel et électricité renouvelable le pays sera dans une position de mettre en place un système de transport public efficace ne dépendant plus sur le pétrole. Ce serait une avancée notable pour Maurice.

Il faudrait même penser un peu plus en avant. Initialement le métro serait le long du couloir Port Louis – Curepipe. Il faudrait envisager de l’étendre de Port Louis à Grand Baie, de Curepipe à Mahebourg. Et pourquoi pas de Port Louis à Albion et de Rose – Hill jusqu'à Centre de Flacq ? N’oublions pas que le même métro pourrait également servir pour le transport de marchandises pendant les heures creuses et la nuit.

Si Maurice entame sérieusement une transition vers les énergies renouvelables, le pays accumulera une précieuse expérience dans ce domaine qui serait exportable dans les pays de la région. N’oublions pas que beaucoup de conflits en Afrique se sont éteints et que le continent connaît une croissance économique appréciable depuis bientôt 10 ans. Leur demande en énergie électrique augmente et ils se tourneront nécessairement vers les énergies renouvelables. L’avantage économique que Maurice peut en tirer est évident.

Finalement, depuis plusieurs années, notre organisation a étudié l’impact des prix du pétrole sur l’économie Mauricienne. Le variable le plus important est le ratio du cout des importations d’énergies fossiles (IMFL : imports of mineral fuels and lubricants) par rapport à nos recettes d’exportations de biens et de services (EGS : exports of good and services). Plus ce ratio (IMFL/EGS) augmente, plus le taux d’épargne baisse et plus la croissance de l’économique chute. Le tableau ci-dessous le démontre amplement.

 

 

IMFL/EGS

moyen

Croissance economique moyenne

1976-1978

9.83%

5.37%

1979-1984

16.58%

-0.44%

1985-2005

7.46%

6.39%

2006-2011

16.41%

3.27%

Actuellement ce ratio et de l’ordre de 16%. Cela veut dire que 16% de la recette de nos exportations de biens et services passent pour payer nos importations de pétrole et de charbon. Si jamais ce ratio augmente pour dépasser 20% le pays serait dans une situation nouvelle car jamais historiquement ce ratio n’a atteint un tel niveau. Au-delà de 30% la croissance et l’épargne chutent à zéro. A noter que pour 2012, notre étude prévoit une croissance de 3.2% pour le pays. 

Dans un contexte d’énergies fossiles chères, nous ne pouvons plus nous permettre d’augmenter notre dépendance à celles-ci, car toutes envolées dans les prix peuvent mal menés notre économie avec des répercussions sociales importantes. Une transition vers le gaz naturel et énergies renouvelables protégerait en partie notre économie. Certes, cette transition coutera chère mais rater celle-ci condamnerai notre pays à un future incertain. C’est cet aspect fondamental que les défendeurs des énergies fossiles n’ont pas compris. Nous sommes arrivés à une période historique caractérisé par une grande fragilité de l’économie mondiale face aux couts des énergies fossiles. Foncer tête baissée dans les énergies fossiles devient suicidaire. C’est pour cela que ceux qui défendent becs et ongles les énergies fossiles sont maintenant des « Fossils Fuel Ideologues » qui, de part leur ignorance, condamnent notre pays.

L’heure a sonné : entamer une transition graduelle et intelligente hors des énergies fossiles ou périr. Le choix est le notre. C’est pour cela que le MID est tellement important. Il pourrait présenter une voie de sortie des énergies fossiles et entamer une transition vers ce qu’on peut appeler en Anglais « sustainability ». Hélas, pas tout le monde au sein du Gouvernement n’a compris cela car le MID est le grand absent du dernier budget.

Ce pourrait être le coup de grâce au MID, et seul le Premier Ministre peut le raviver et lui redonner de la pertinence. Liant l’implémentation du métro léger avec une transition vers les énergies renouvelables accompagné par le gaz naturel et un « phasing out » des centrales à charbon étalé sur les 20 ou 30 prochaines années seraient suffisant pour booster le MID et le faire devenir un des axes centrales de l’action gouvernementale et consolider les assises de l’économie mauricienne.