Mr Karim Jaufeerally: "Notre civilisation va vers son déclin"

"La seule alternative qui nous reste c'est de changer notre mode de vie, d'économiser nos ressources en arrêtant d'adorer le veau d'or de la croissance"

Article paru dans Week-End | 15 janvier, 2012

 

 

• Peut-on dire que 2011 aura été une bonne année sur le plan de l'écologie et de la préservation de l'environnement à Maurice?
– Je dirais que 2011 aura été une année comme les autres, c'est-à-dire nous sommes en train de dilapider notre capital naturel. Exemple: le couvert forestier, forêts primaires et secondaires, à Maurice est en train de diminuer à une vitesse extraordinaire. Au cours de ces dix dernières années, le couvert a connu une chute de 17%. Nous sommes en train de transformer notre couvert forestier en IRS, RES, urbanisation, centres commerciaux. Conséquence, les problèmes de sécheresse de plus en plus récurrents également causés par le déboisement de la région de Mare aux Vacoas pour la création de parkings. On a assisté en 2011 à un effort concerté de l'Etat et des possédants sucriers de transformer le couvert agricole en zone urbanisée. Il y a un effort concerté de l'Etat et des possédants sucriers d'urbaniser le couvert forestier. La cyber cité, Bagatelle, Cascavelle, IRS, ERS tout cela est en train de grignoter notre capital foncier, alors que le couvert foncier est en train de diminuer. Ce n'est pas durable dans le temps. Arrivera un moment où le prix de cette politique deviendra extrêmement élevé. Pour le moment, cette politique est profitable pour les propriétaires et pour l'Etat qui perçoit des taxes sur les opérations. Nous commençons déjà à payer le prix de la destruction du couvert foncier par la raréfaction de l'eau et l'incapacité de la CWA à faire face au problème.

• Autre chose d'important à noter dans le même domaine?
– Nous continuons dans la même voie de l'exploitation, de la destruction de notre capital naturel. Nous continuons dans la même voie avec la zone côtière. La politique du gouvernement est de doubler le nombre d'arrivées touristiques. Les statistiques de l'occupation des zones côtières datent de 1996 et à l'époque, les hôtels disposaient de 16% et nous pensons que ce chiffre est passé a 25%. Pour doubler le nombre d'arrivées touristiques, il faudra doubler l'occupation des zones côtières. Voici comment on dilapide nos ressources.

• Les décideurs politiques, les économistes et les entrepreneurs vous diront que cela est indispensable pour avoir plus de ressources, plus de devises étrangères, plus de croissance pour pouvoir donner plus de travail à tous.
– Mais ce que n'ont pas compris tous ces gens que vous citez, c'est que le contexte économique dans lequel nous avons évolué jusqu'à maintenant a changé. Quelles sont les caractéristiques de notre civilisation moderne qui existe depuis environ 300 ans? Elle est expansionniste et basée sur la croissance de 5% par an. Ce qui fait que sur 100 ans, l'économie mauricienne devrait être 130 fois plus riche qu'au départ. C'est une impossibilité, car où trouver 130 fois plus de ressources naturelles?… et c'est pourtant le discours économique dominant. Ce discours domine parce que nous vivons dans une situation où le long terme et le moyen terme n'existent plus et le court terme a raccourci. Nous vivons depuis 300 ans une ère de croissance économique, technologique qui a permis de croire que demain sera meilleur qu'aujourd'hui et aujourd'hui déjà meilleur qu'hier : c'est ça la croissance, la religion de la modernité, sa croyance fondamentale. Le système est expansionniste. Croissance veut progrès, ce qui signifie plus de consommation matérielle, plus de pollution, plus de destruction, plus d'exploitation de nos ressources naturelles.

• Quelle est la deuxième caratéristique du système économique actuel?
– Elle est basée sur la consommation d'énergie fossile, qui est fondamentale. Sans énergie, on ne peut rien faire, et c'est tellement évident qu'on n'en parle plus. Mais 80% de cette énergie sont limités et non renouvelables. Nous avons bâti la modernité sur cette énergie, ce qui implique qu'à un certain moment, les ressources énergétiques seront insuffisantes pour soutenir le progrès et la croissance. Et depuis 2000, l'épuisement des ressources, dont on se gardait bien de parler, devient de plus en plus palpable. Ce qui était bon il y a trois siècles est maintenant dépassé.

• Et la troisième caractéristique de ce système voué à la disparition, selon vous?
– Elle est est linéaire, c'est-à-dire qu'elle prend les ressources, les transforme en biens et services pour une durée de vie limitée sans beaucoup de recyclage, donc on jette. Quand on ajoute les trois caractéristiques du système : il est expansionniste, basé sur des énergies non renouvelables et linéaire, donc gaspilleur, on réalise qu'il ne peut que générer des crises, nous amener vers une situation de plus en plus difficile. Selon l'analyse de The Institute for Environemental and Legal Studies, nous sommes déjà entrés dans une période de transition où le système a de plus en plus de difficultés à fonctionner comme auparavant.

• Il est sur le point de s'effondrer?
– Ce n'est pas ce que nous disons. Nous parlons du fait que notre civilisation, qui a connu son apogée, est maintenant sur sa courbe descendante. Nous ne parlons pas d'apocalypse.

• Pour quelle raison?
– L'histoire nous a appris que toutes les civilisations ont eu un début, un milieu et une fin suivie de la naissance d'une nouvelle. Nous avons eu de grandes civilisations avec les Grecs, les Romains, les Moghols, les Mayas, les Egyptiens. Toutes ont les mêmes caractéristiques, sauf la modernité qui a fait croire qu'elle était tellement forte à tous les points de vue qu'elle serait éternelle. Mais on comprend aujourd'hui, par la force des choses, qu'après avoir atteint son paroxysme, notre civilisation aussi avancée et technologique qu'elle soit, va aller, comme les précédentes, vers son lent déclin.

• Avons-nous dépassé le paroxysme de notre civilisation moderne?
– Je pense que nous l'avons atteint dans la première décade du 21e siècle. Maintenant, nous allons vivre une période troublée et incertaine et le déclin s'amorcera imperceptiblement, car cette civilisation a été la plus puissante de l'histoire de l'humanité. Le déclin s'amorcera parce que notre système économique repose sur le pétrole, le gaz et le charbon, les trois énergies fossiles non renouvelables. Le pétrole est une énergie fabuleuse, parfaite, mais elle occupe une place trop prépondérante dans notre système. 60% du pétrole est utilisé dans le système de transport moderne et 94% de ce transport dépend totalement du pétrole. Notre civilisation a une dépendance totale du pétrole pour les transports et on sait que la production est en train de stagner, les prix d'augmenter considérablement et la demande aussi. Nous avons commencé à vivre dans un contexte d'énergie de plus en plus chère et notre système économique n'est plus comme avant. Nous allons nous retrouver dans une situation où la production de pétrole peut chuter à n'importe quel moment et influer sur le fonctionnement du système, dont il est le principal moteur, et faire obstacle à la fameuse croissance. Tout cela nous mènera à un bouleversement total de notre mode de vie et le contexte économique est en train de changer.

 

 

• Que nous reste-t-il a faire? Prier?
– Ce ne serait pas une mauvaise idée. Quand on prie, on ne consomme pas. Plus sérieusement, la seule alternative qui nous reste c'est de changer notre mode de vie, d'économiser nos ressources en arrêtant d'adorer le veau d'or de la croissance.

• C'est facile à dire qu'à faire : cela fait 300 ans que nous vénérons le veau d'or de la croissance. Cette croyance est pratiquement inscrite dans nos gènes.
– Il faudra arrêter l'adoration, qu'on le veuille ou non. Le système économique que nous avons connu n'est plus viable. Il se maintiendra pendant quelques années encore mais, faute de pétrole, il disparaîtra. Le basculement du système économique actuel est irréversible.

• Le nucléaire ou les autres ressources alternatives ne peuvent pas remplacer le pétrole?
– Le nucléaire est bon pour la production d'énergie électrique. Mais le système de transport mondial a été conçu pour fonctionner avec le pétrole. Il faudrait changer totalement le système de transport et cela prend au moins 20 ans. Nous n'avons ni le temps, ni les moyens de le faire. Et surtout, nous n'avons pas une alternative énergétique au pétrole.

• Et vous me disiez que vous refusez d'utiliser le terme apocalyptique! Que devient Maurice dans ce basculement de système économique, ce changement de civilisation?
– Nous avons fait des projections économiques de l'impact du prix du pétrole sur l'économie mauricienne. Nous pensons que Maurice peut tenir sans trop gros problème à un baril de pétrole à 100 dollars. A partir de 130 dollars, les choses se gâteront et au-délà de 150, nous atteignons le seuil du pas possible.

• Comment êtes-vous arrivés à cette table sur la capacité de l'économie mauricienne à supporter l'augmentation du prix du baril du pétrole?
– Pas à travers une boule de cristal. Nous avons tout simplement ajouté la valeur de tout ce que Maurice exporte en termes de biens et services et l'avons confrontée aux importations d'énergie fossile, principalement le pétrole. Nous avons fait le schéma sur 40 ans et avons découvert qu'avant les chocs pétroliers des années 70 et 80, 5 à 10% de nos exportations servaient à l'achat de produits pétroliers. Après les chocs pétroliers, la proportion a augmenté pour frôler les 20% avant de baisser dans les années 80 en dessous des 10% pendant la période de la croissance mauricienne, dit du miracle économique. Puis, à partir de 2005, le prix du pétrole a recommencé à grimper. Par conséquent, nous avons très peu souffert de la crise du pétrole et sommes aujourd'hui dans la même situation que lors de la dernière crise pétrolière, c'est-à-dire à un pétrole à 100 dollars le baril. C'est à partir de ces statistiques que nous avons fait notre calcul sur la résistance de l'économie mauricienne par rapport au prix du baril.

• En fin de compte, le veau d'or de cette fin de civilisation ce n'est pas la croissance, mais le pétrole?
– C'est exactement ça. C'est pour la possession de ce veau d'or que l'on s'est battu en Lybie l'année dernière et que l'on se battra peut être autour du détroit d'Ormuz, si les Américains aidés des Israéliens attaquent l'Iran qui ripostera en bombardant les champs de pétrole de l'Arabie Saoudite qui font face a l'Iran. Oui le nouveau veau d'or est le pétrole mais, malheureusement, le veau est vieux et ses forces déclinent et il n'a plus les ressources d'autrefois.

• Et on ne parle toujours pas d'apocalypse! Que doit faire Maurice dans cette situation?
– Une fois qu'on est conscient de la situation et du contexte en train de changer, on réalise que Maurice sera menacée sur deux fronts : l'énergie et l'alimentation. Nous importons la majeure partie de ce que nous consommons et il faut faire la transition vers la nouvelle civilisation qui remplacera celle qui est en train de finir. Il faut nous débarrasser de notre dépendance, de notre addiction aux énergies fossiles. Si nous restons dans ce système, nous allons finir comme les dinosaures. Il faut faire la transition hors du système fossile dès maintenant, en accéléré. Il faudra même apprendre à vivre avec moins que ce que nous avons. Si nous ne le faisons pas volontairement, cela nous sera imposé par la force des choses. Si nous voulons survivre, nous devons changer, ou alors on se fait plaisir pour un petit moment. Même si on change volontairement, ça risque de faire mal. Il faut être conscient que nous sommes arrivés à un tournant fondamental de notre histoire.

• Avez-vous le sentiment que les décideurs mauriciens soient conscients de la gravité des enjeux et de la nécessité de prendre les bonnes décisions?
– Oui et non. Commençons par le non. Quand on parle de 24/7, d'augmenter le PIB, de doubler le nombre d'arrivées touristiques, de transformer Maurice en duty free island ou en une réplique de Singapour, c'est, excusez le terme, de la connerie. Il faut le dire clairement : transformer Maurice en Singapour, c'est tuer notre pays! Imiter le modèle singapourien, c'est mortel pour Maurice et la plupart de ses habitants…

• … pour quelle raison?
– … Singapour est totalement urbanisé, totalement dépendant de l'extérieur pour tout et importe même son eau de la Malaisie. Si on fait ça à Maurice dans un contexte d'énergie chère, on est cuit. Il ne faut pas imiter Singapour mais augmenter notre couvert forestier, consolider nos terres agricoles. Avec ses slogans sur le modèle singapourien, le gouvernement mauricien donne l'impression de ne pas mesurer les enjeux de la crise de civilisation que nous traversons. Par contre, quand il soutient le projet Maurice Ile Durable (MID), il donne l'impression d'avoir bien pris la mesure des choses. Le projet MID est une réforme nécessaire, mais pas nécessairement suffisante.

• Je ne vous suis plus. D'un côté, le gouvernement n'a rien compris de la crise; de l'autre, il a tout saisi. C'est pas un peu embrouillé tout ça?
– Le gouvernement, ou plus précisément l'Etat mauricien, est schizophrène. D'un côté, il propose pour modèle une horreur à tous les niveaux; de l'autre, il réalise qu'il existe un problème et propose le MID.

• Est-ce que le gouvernement actuel n'a pas proposé le projet MID pour être dans l'air du temps, alors écologique, et pouvoir s'offrir un conseiller mondialement connu en la personne de Joël de Rosnay? Est-ce que ce n'était pas surtout un coup de com?
– La question est légitime mais je crois que la démarche du MID est sincère. Je le dis parce que sur tous les comités, il fallait signer pour entrer et pour sortir. Cela a été fait à la demande du bureau du Premier ministre qui voulait que les gens restent pendant toute la journée. Par ailleurs, le PM s'est impliqué dans le processus et c'est important pour l'avancement du MIP.

• Est-ce que le fait que le PM dit officiellement qu'il croit dans un processus suffit pour le faire aboutir?
– C'est nécessaire, pas suffisant, mais c'est important. Cela veut dire que le MID est pris au sérieux par le PM… et les autres suivront.

• Même s'il a le soutien du PM, le MID n'est encore qu'un projet qui prend du temps à se mettre en place.
– Ce n'est pas mal de passer, en 3 ans, de la conceptualisation à un enclenchement du processus. Jusqu'à l'heure, je n'ai vu aucun pays faire ce que Maurice a fait en lançant le projet MID. Il faut le dire honnêtement.

• Est-ce que du fait de notre éloignement, de notre petite taille, Maurice est plus apte à faire la transition que les grands pays?
– La civilisation moderne, qui est déjà l'ancien monde, est en voie de disparaître. Le nouveau monde n'existe pas encore, la transition de l'un à l'autre sera difficile mais pas impossible. Maurice a des atouts et des inconvénients. L'éloignement en fait partie. Mais nous avons aussi de bonnes terres fertiles, un lagon qui n'est pas mort, une population qui a atteint un certain niveau de développement…

• … elle a également atteint un bon niveau de conscience de la situation?
– Le fait que des journalistes comme vous s'intéressent au sujet est une preuve que les questions que nous avons abordées sont d'actualité, interpellent les gens. J'espère que cette interview incitera les Mauriciens à s'informer, à poser d'autres questions, à lancer un dialogue. Chaque pays a des atouts et des inconvénients qu'il faut utiliser pour aborder la transition vers la nouvelle civilisation. Il est important que chacun apporte sa pierre dans l'édification de la nouvelle civilisation qui nous permettra de mieux vivre ensemble, en économisant nos ressources énergétiques, en harmonie avec la nature. Différemment de notre manière de vivre actuelle, de ce système dont la principale caractéristique était le confort matériel que l'on avait fini par confondre avec le bonheur.

• Nous sommes en train de glisser tout doucement vers la philosophie. Vous allez me dire que finalement, ce monde qui est en train de mourir donnera, peut-être, naissance à une autre manière de vivre, meilleure?
– J'aurais tendance à vous dire qu'au niveau collectif, nous sommes peut-être en train de tracer des sentiers vers une nouvelle île Maurice. Un des E du MID est l'Education. Pour faire face aux problèmes que nous avons évoqués, il faut revoir comment on éduque nos enfants, quelles valeurs, quels outils pédagogique et mental leur donner pour qu'ils apprennent à vivre autrement. Dans ce contexte, je vais citer 3 exemples positifs concrets : la commission Justice et Vérité qui vient de publier son rapport, qui est un regard sur le passé, sur l'histoire. Il fallait le faire. Comme vous le savez, à Maurice, on a ignoré notre histoire à nos propres dépens et il faut la rétablir. Il y a, ensuite, la démocratisation de l'économie, qui est un regard sur le présent, et le MID qui est un regard sur le futur. D'une certaine manière, ces trois démarches imbriquées l'une dans l'autre peuvent nous permettre d'avancer vers la création de cette nouvelle civilisation. Plus humaine, plus cultivée, plus féminine.
• Nous allons finir sur une touche féministe?
– Pourquoi pas ? Je crois que la modernité a émancipé la femme mais l'a aussi enchaînée. La nouvelle civilisation n'émergera que grâce à la femme qui est responsable de la solidité du foyer et de l'éducation des enfants. Certains disent même que dans la civilisation à venir, la femme aura à prendre précédence sur l'homme.
Vous n'êtes pas en train d'annoncer une civilisation nouvelle où régnerait le matriarchat?
– Pourquoi pas ?
• Sans commentaires de ma part, mais je suis sûr que d'autres vous en feront. Pour terminer, peut-on dire que malgré toutes les menaces, tout n'est pas perdu?
– Il faut réaliser qu'une civilisation est sur le déclin et une autre émergera. L'instinct de la survie de l'homme lui fera inventer de nouvelles structures avec de nouveaux paramètres. La croissance ne sera plus le paramètre suprême de cette civilisation. Il faut préserver ce qu'il y avait de bon dans la modernité et la transmettre à la prochaine génération

 

 

 

 

 

 

 

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