Quels impacts des prix du pétrole sur l’économie mauricienne ?

 

Toute économie moderne dépend des transports aériens, maritimes et terrestres et 94% de l’énergie nécessaire aux transports modernes provient du pétrole, fluide essentiel et incontournable. A Maurice, la totalité des transports modernes dépendent du pétrole qui d’ailleurs est aussi utilisé pour la production électrique et pour la production de vapeur dans des chaudières industrielles.

 

Depuis 2000, le prix du baril de pétrole a augmenté radicalement sur les marchés mondiaux passant d’une moyenne d’US $ 25 pour atteindre US $ 111 en 2012 ce qui a eu un impact direct sur notre économie comme nous allons le voir. Mais en préalable, il nous faut d’abord plonger dans les statistiques économiques du pays.

 

En tout premier lieu, notre facture d’importations d’énergies fossiles appelée « imports of mineral fuels and lubricants » (IMFL). Cette facture passe de Rs 6.4 milliards en 2000 pour atteindre Rs 34.5 milliards en 2012. Une augmentation substantielle. Notons que 90% de cette facture est due à l’achat de produits pétroliers tels que diesel, l’essence, le jet fuel, le liquid petroleum gas (LPG), et le kérosène. Les 10% restants découlent de l’importation de charbon dont le prix est d’ailleurs tributaire des prix du pétrole, l’acheminement du charbon de son site d’extraction jusqu'à la centrale électrique pour la combustion dépendant du pétrole.

 

Il va sans dire que le paramètre IMFL dépend des volumes de produits pétroliers importés ainsi que leurs prix respectifs. En lui-même ce paramètre indique peu. Il est important de le mettre en relation avec la valeur de nos exportations de biens et de services appelé « Export of Goods and Services » (EGS). De part l’expansion économique de Maurice, l’EGS a considérablement grimpé depuis les trente dernières années. En divisant IMFL par EGS nous obtenons un ratio exprimé en pourcentage. Ce ratio (IMFL/EGS) exprime le pourcentage de la valeur de nos exportations de biens et de services qui passe pour l’achat de produits pétroliers et de charbon. C’est ce ratio qui est fondamental.

 

Si avant les chocs pétroliers de 1973 et 1979, ce ratio était moins de 10%. Il a grimpé de manière spectaculaire en 1981 pour atteindre 19%. Il faut attendre 1986 pour que le ratio retombe en dessous de 10% et il y restera juste qu’en 2004 où il dépassera les 10% une fois de plus. Depuis il oscille entre 13% et 19% comme dans les années de chocs pétroliers. Nous estimons qu’en 2013 il sera de l’ordre de 19%. Ce qui veut dire que pour chaque roupie durement gagnée par l’exportation de biens et de services, 19 sous au moins passent pour l’achat et l’importation d’énergies fossiles. Ce qui est beaucoup.

 

Notre analyse a démontré la dépendance quantitative entre les prix du pétrole, notre ratio IMFL/EGS, l’épargne à Maurice, le taux d’investissement et la croissance économique. Ainsi si notre ratio augmente quand les prix du pétrole augmentent, par contre l’épargne, l’investissement et la croissance économique chutent tour à tour.

 

En utilisant les corrélations statistiques développées nous avons extrapolé l’impacte des prix du pétrole sur IMFL/EGS, l’épargne, l’investissement et le taux de croissance économique. Voir le tableau ci-dessous.

 

 

 

Prix Pétrole US $/baril

IMFL/EGS

Epargne

Investissement

Taux de croissance

 

50

 

10%

 

23%

 

29%

 

6%

 

100

 

19%

 

14%

 

24%

 

2.5%

 

150

 

28%

 

4%

 

19%

 

0%

 

170

 

32%

 

0%

 

17%

 

-2%

 

 

Il est important de noter que la correspondance entre prix du pétrole (en moyenne sur l’année), ratio IMFL/EGS et niveaux de l’épargne, de l’investissement et du taux de croissance peuvent varier d’année en année car les liens sont de natures statistiques et impliquent de ce fait une certaine variance. Néanmoins la tendance décrite demeure et c’est l’identification de cette tendance qui est importante.

 

En 2013, le prix moyen du baril oscille entre US $ 100 et 110. Notre modèle prédit un ratio IMFL/EGS de 19%, un taux d’épargne de 14%, un taux d’investissement de 24% et une croissance de 2.5%. Statistics Mauritius prédit un taux de croissance de 3.2%. Donc nous avons une fourchette allant de 2.5% à 3.2%, ce qui n’est pas mal dans le contexte mondial actuelle.

 

Mais il est urgent de réaliser que si jamais les prix du pétrole grimpent encore, le taux de croissance chutera. Et à 150 US $ le baril, nous risquons une croissance zéro. Rappelons qu’en 2008 les prix atteignirent 147 US $ mais fort heureusement pour quelques jours seulement. Nous ne pouvons risquer de nous retrouver dans une pareille posture.

 

Nous ne prédisons en aucune manière les prix futurs du pétrole, car ceux qui s’y risquent y perdent souvent leurs crédibilité et parfois même y laissent des plumes. Les cas d’Air Mauritius et de la State Trading Corporation sont là pour nous le rappeler. Néanmoins, il est clair que la probabilité de prix de pétrole élevé ou très élevé n’est plus négligeable quoiqu’impossible à quantifier.

 

Au vue de ce qui a été dit, une conclusion s’impose. Il devient de plus en plus urgent de protéger l’économie mauricienne des soubresauts des prix du pétrole sur les marchés internationaux. Pour ce faire une transition graduelle, raisonnée et intelligente vers les énergies renouvelables est essentielle. L’investissement dans les énergies renouvelables agirait comme une assurance pour le pays contre les contrecoups pétroliers. 

 

A Maurice, il se trouve des gens quoique surement bien intentionnés qui défendent becs et ongles notre dépendance aux énergies fossiles. Sans le savoir de telles personnes nous condamnent à un futur incertain avec en prime une stagnation économique suivit de déclin. Il est temps de changer tout cela. C’est pourquoi que le travail de la National Energy Commission (NEC) est si important. Avec le projet MID (Maurice Iles Durables), la NEC pourrait devenir le véhicule d’une transition vers les énergies renouvelables. Le temps nous est compté. Dans un prochain article nous espérons décrire en grandes lignes cette transition.

 

Une version détaillée de notre étude sur l’impact des prix du pétrole sur l’économie Mauricienne est disponible sur : http://iels.intnet.mu/ENSI_9.htm

 

Karim Jaufeerally

 

Institute for Environmental & Legal Studies

 

Le Mauricien 29 octobre 2013