Rodrigues: La pêche aux ourites à bout de souffle


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" La mer inn fatiguée " dit-on à Rodrigues ; le lagon est à bout de souffle. Il ne donne plus, en effet, cette manne qui a pourtant longtemps attiré de nouveaux piqueurs et piqueuses d'ourites. Cette activité majoritairement féminine se trouve aujourd'hui au cœur d'un système administratif et réglementaire obsolète, qui entretient à la fois la misère et la dégradation de la ressource.

" Zourite ? Enn misère sa ", déclare une piqueuse d'ourites de Cité-Patate, rencontrée un jour de mauvais temps. Les habitantes de cette cité de bord de mer, située au sud de Rodrigues, en vivent pourtant. En fait, il serait plus juste de dire qu'elles dépendent de l'allocation de mauvais temps que leur verse l'administration, compte-tenu de la raréfaction croissante des ourites dans le lagon. Ces femmes nous expliquent, en effet, que les bonnes semaines leur apportent une centaine de roupies, pour cinq livres pêchées, soit un revenu mensuel de Rs 400, qui ne leur permettra guère de nourrir les enfants et de les envoyer à l'école. Une étude réalisée dans le cadre du programme Shoals of Capricorne, diffusée depuis avril, vient démontrer que les habitantes de Cité-Patate ne sont pas des exceptions, loin de là.

Réalisée auprès de quatorze débarcadères, sur la base de 300 interviews, Status of the octopus fishery in Rodrigues Lagoon dresse un état des lieux alarmant sur l'aspect socio-économique de cette activité. Le rapport relate, par exemple, que 27% des personnes interrogées gagnent moins de Rs 249 par mois et 91%, moins de Rs 1 000. Pour la moitié des personnes interrogées, la pêche aux ourites est l'unique source de revenu de leur famille. L'étude constate aussi que le revenu de la pêche est le plus faible chez les femmes - majoritaires dans cette activité - ainsi, par ailleurs, que sur les côtes Est et Sud-est de l'île.

" Si la paye trop tardé zenfans pas al lecol "

Ces chiffres parlent d'eux-mêmes et l'on comprend que l'allocation de mauvais temps soit devenue la principale source de revenus, si ce n'est la motivation essentielle des piqueuses. Toujours selon cette étude, l'allocation de mauvais temps a représenté un apport moyen de plus de Rs 1 300 mensuellement d'avril 1999 à août 2000, pour ceux qui la touchent et sont donc enregistrés comme pêcheurs par le service des pêches. On comprend alors que les travailleurs du lagon parlent de cette " paye peser " comme d'un revenu indispensable à leur survie et non plus comme d'une aide complémentaire. Une mère de deux enfants s'en explique : " Si la paye trop tardé, zenfans pas all lecole. Manzé zot pas gagner. Lerla professeur ekrire nou enn lettre ki demander ki manier nou zenfans pas vinn lecole… Mais transport trop cher et nou zenfans bizin marsé deux heures durant grand matin ek asoir pou al lecol… "

Le paradoxe de l'allocation de mauvais temps est qu'elle vient ici encourager une activité aujourd'hui considérée comme sinistrée… Avec la sécheresse, l'impossibilité de cultiver la terre ou de vendre leur bétail, nombre d'habitants de Rodrigues sont allés rejoindre le lagon pour pêcher, renforçant aussi le nombre des piqueuses d'ourites. Bien que le revenu de cette pêche soit moindre, la possibilité de toucher une allocation régulière les encourageait aussi dans ce sens. Impossible de savoir combien de personnes s'adonnent aujourd'hui à la pêche aux ourites, puisque l'on peut opérer sans permis. Aussi, le ministère est-il pris dans un dilemme insoluble quand il s'agit de distribuer ces fameuses nouvelles cartes… Le nombre de piqueuses d'ourite est bien supérieur au nombre de celles qui ont leur carte de pêcheur. Quelque 572 demandes étaient enregistrées… Suite à une visite du ministre de la Pêche, Sylvio Michel, 75 autres cartes ont été distribuées début juillet. Certains professionnels estiment qu'il aurait fallu en distribuer à tous ceux qui en avaient besoin ou ne pas en distribuer du tout. Ceux qui attendent leur régularisation depuis plus de cinq ans et ne se sont pas retrouvés parmi les 75 heureux élus se disent amèrement déçus.

" Mark prezans ", une obsession

Chaque jour, les piqueuses de Cité-Patate partent vers les brisants situés à plusieurs kilomètres au large, profitant d'un lift en bateau que leur offrent leur proches - frère, beau-frère - également pêcheurs. Ensuite, quand elles reviennent, elles doivent parcourir plusieurs kilomètres à pied avec leurs vêtements mouillés et collants jusqu'au débarcadère de Petite-Butte, pour faire enregistrer leur présence, auprès du garde des pêches. Ce dernier n'enregistrera rien si leurs vêtements sont déjà secs. " Si nou linze prop ek sec, zot dire nou'nn pas al la pêche. Mauvais temps ou pas, nou bisin allé parski zot pas pou met la paye (…) Nou bisin mark presence parski nou ena zenfans ki pe al lecol. Nou pe fié sa même pour nou roule nou la cuisine… Manzé aussi pas pe gagner. " Au risque d'attraper une mauvaise grippe, elles doivent ainsi garder leurs vêtements mouillés jusqu'à ce qu'elles aient rejoint le débarcadère… Aussi sont-elles en colère lorsque le responsable n'est pas à son poste à leur arrivée. Celui-ci enregistre les présences sur plusieurs sites, et ses horaires de travail, de 8 heures à 15 h 15, ne correspondent pas toujours à ceux des marées, que les piqueuses d'ourites sont en revanche obligées de suivre : " Si marée basse, bateau pas kapave accosté… Quand nou arrive dan débarcadère, pena personne, zot pas marque présence. " Lorsqu'elles partent en mer à l'aube ou reviennent le soir vers 17/18 heures, elles ne peuvent faire enregistrer leur présence. A la fin du mois, elles n'auront au bout du compte enregistré leur présence qu'une fois sur deux…

Les règlements - ou la manière dont ils sont appliqués frisent l'absurde les jours de mauvais temps, car les officiers leur demandent généralement d'avoir les vêtements mouillés, même si elles ne sont pas allées pêcher. Un responsable du Fisheries Protection Service explique qu'en fait, seul le bulletin de la météo officiel publié le mois suivant permet de savoir quels ont été les jours de mauvais ou de beau temps, permettant ou non d'aller en mer. " Il faut attendre ce bulletin pour savoir quels sont effectivement les jours non pêchés. Il ne faut pas se fier à ce que dit le journal météo du jour… C'est pour cette raison que les gardes demandent aux femmes de se mouiller dans l'eau de mer même les jours, où elles ne sont pas allées pêcher. " Car ce jour-là ne sera peut-être pas considéré par les services officiels comme jour de mauvais temps.

Pénurie et petite taille

Une de nos interlocutrices se souvient des prises qu'elle obtenait il y a une dizaine d'années et les compare avec dépit avec ce qu'elle récolte aujourd'hui. L'ourite se raréfie et diminue en taille… L'étude de Shoals of Capricorn montre qu'une majorité de pêcheurs rentrent bredouilles à leur arrivée au débarcadère. Sur la côte est, d'Anse-aux-Anglais à Petite-Butte, ils sont en moyenne 56%, alors que Baie-du-Nord, qui enregistre les plus belles prises, en compte 7%. Les ourites pêchés pèsent en moyenne de 600 g, sachant que les plus beaux spécimens dépassent 3,5 kg et les plus petit 36 g. Au total, 43% des pêcheurs n'ont pas accès à un bateau. Outre le fait qu'ils se limitent aux côtes où les lieux de pêche sont accessibles à pied, il leur est aussi plus difficile de diversifier leurs prises dans les eaux du lagon. Une étude de la Fisheries Research and Training Unit montre encore que la quantité des prise a baissé de 39% entre 1994 et 1999. Aussi pointe-t-elle du doigt les conséquences de la pêche aux ourites juvéniles : " The prevalence for landing juvenile animals is also an important contributor to the decrease in stock size. " Aussi prévoit-elle que la ressource continuera de baisser tant que des actions ne seront pas entreprises pour protéger les spécimens juvéniles et que le nombre de pêcheurs n'aura pas diminué…

Cinq réserves protégées et de la formation

Outre les différentes études et recherches que Shoals Rodrigues Association mène sur le terrain avec la mise en place du programme Shoals of Capricorn depuis avril 1999, des représentants du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) et des représentants du ministère de l'Environnement ainsi que celui de la Pêche se sont inquiétés de cette situation. Aussi, l'Organisation professionnelle des Pêcheurs rodriguais (OPPR) a récemment mené une campagne de sensibilisation à travers toute l'île non seulement auprès de ses membres, mais aussi auprès du public. Son principal souci est pour l'heure de rassembler la communauté des pêcheurs autour de projets communs, de les sortir de l'isolement et de faciliter la coordination entre les professionnels, les administrations et les Ong. Conscients du degré de saturation du lagon, les pêcheurs acceptent l'idée de diminuer l'activité à l'intérieur du lagon, de créer des réserves protégées voire de fermer la pêche en période de reproduction, à condition toutefois que des alternatives viables leurs soient proposées. Rosaire Perrine, trésorier de l'OPPR, rappelle que l'on pourrait orienter les piqueuses d'ourite vers des activités d'entretien du lagon, telles que la culture d'algues ou la plantation de mangroves, à condition, toutefois, de les former et de les payer pour cela. L'allocation de mauvais temps pourrait alors être avantageusement remplacée par un salaire pour services rendus à la communauté et à la préservation de l'environnement. Elles deviendraient, en quelque sorte, les jardinières du lagon.

A l'initiative des ministères de l'Environnement et de la Pêche, cinq réserves marines, proclamées il y a 30 ans, ont été identifiées pour être revalorisées et s'intégrer dans un programme de réhabilitation de l'écosystème. Elles se situent au large de Port-Mathurin ; à Canal-Laboue ; à Baie-du-Nord ; à l'Ile-aux-Cocos et à Port-Sud-Est. On espère, dans les milieux environnementaux, faire de ces zones protégées des viviers pour la reconstitution de la ressource. Aussi deviendraient-elles des zones d'observation privilégiées tant pour les chercheurs que pour la formation et l'éducation des pêcheurs. Une gestion planifiée de l'activité peut sauver et le lagon et la pêche intra-lagon. Shoals of Capricorn préconise aussi, en conclusion de son étude, de mieux réglementer cette activité en amenant la taille minimale des ourites pêchées à 350 g, en enregistrant tous les pêcheurs et en cessant d'accorder de nouveaux permis.

 

20 aout 2001

Le mauricien