Rejet d'un projet de développement touristique: L'île aux Bénitiers fait des vagues


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Si l'île aux Bénitiers avait jusqu'ici fait l'objet de controverses au niveau de l'environnement et de l'espace public, elle se retrouve aujourd'hui au centre d'une vive polémique politique. La décision prise par le gouvernement la semaine dernière de résilier le bail détenu par la Soolaman Nubheebucus Company Ltd (SNCL), qui désirait y effectuer un développement hôtelier, a fait l'objet au Parlement mardi dernier d'une question parlementaire et d'allégations de demandes de pots-de-vin formulées à l'encontre du gouvernement par le député James Burty David. Un certain flou persiste autour du retournement qui amène le gouvernement à déclarer vouloir transformer l'île en une zone de conservation et de loisirs grand public, après s'être montré plutôt favorable au projet hôtelier.

La nouvelle controverse autour de l'île aux Bénitiers prend naissance en février 2002, lorsque la Soolaman Nubheebucus Company Ltd (SNCL), qui détient un bail agricole sur l'île depuis 1927, se met en partenariat avec le groupe Food and Allied Industries Ltd (FAIL), qui présente un projet de développement hôtelier sur l'île. Au coût de Rs 1,8 milliard, ce projet prévoit la construction d'un complexe de luxe.

Aussitôt, certaines forces se mobilisent contre ce projet sur des bases ayant trait à des considérations environnementales, ou par rapport à la restriction de la jouissance d'un espace considéré comme public. L'Union des Forces Vives de l'Ouest (regroupant pêcheurs, plaisanciers et habitants), fait savoir haut et fort son opposition. Une étude défavorable très détaillée est circulée par Tania Haberland Von Schalkwyk. Un Collectif pour la Défense de l'île aux Bénitiers est créé.

De son côté toutefois, le gouvernement laisse entendre qu'il ne serait pas opposé à ce projet. Est ainsi mis en avant un audit des 49 îlots autour de Maurice réalisé en 2001 par le ministère de l'Environnement qui identifiait l'île aux Bénitiers comme étant la seule pouvant accueillir un développement hôtelier. Des discussions sont engagées. Le groupe est invité, en novembre 2001, à présenter une maquette de son projet au Premier ministre. Ce qui est fait en janvier 2002. D'autres rencontres et discussions s'ensuivent, entre autres avec le Board of Investment, ayant trait notamment au financement du projet.

Puis, en septembre 2002, le gouvernement fait savoir au consortium SNCL-FAIL qu'il doit soumettre un projet révisé en fonction d'un certain nombre de critères très stricts. Quatre pages de conditions, qui stipulent principalement que le complexe hôtelier ne doit pas occuper plus d'un tiers de la superficie de l'île mais aussi du linéaire côtier, et doit faire place pour une zone publique et pour une zone de conservation.

Nouvelles exigences jugées irréalisables

Après avoir envisagé toutes ces données et exigences, le groupe FAIL fait finalement savoir, en novembre 2002, qu'il ne considère plus ce projet viable financièrement, et qu'il le laisse en conséquence tomber. "Nous avions un concept que nous voulions réaliser à travers la création de cet établissement hôtelier sur une partie de l'île aux Bénitiers", nous déclare M. Christian Rivière, responsable de ce dossier au niveau de la Food and Allied Industries Ltd (FAIL) "Il s'agissait d'un concept original, visant à la création d'une destination à l'intérieur de la destination Maurice, et impliquant la construction d'une centaine de villas avec piscine individuelle. Il s'agit, il faut le souligner, d'un projet intégré, qui parlait également de développer un espace public et une zone de conservation selon les recommandations formulées par les autorités. Puis, en septembre 2002, suite aux nouvelles conditions du comité interministériel, nous avons revu les données et nous nous sommes dit que le projet n'était plus réalisable, parce qu'il ne correspondrait plus, selon les nouvelles exigences fixées, au concept original. On ne critique personne, on ne blâme personne, c'est comme ça, c'est tout. Nous allons maintenant nous consacrer à nos autres projets, qui sont aussi importants". Projets qui, rappelons le, ont trait à la création d'un parcours de golf et de deux hôtels à Bel Ombre, dont les travaux débutent incessamment. Le groupe FAIL compte aussi concrétiser très prochainement son projet d'aménagement d'un nouvel hôtel à Port Louis, à savoir le Hotel Club situé vis-à-vis du Labourdonnais, sur le bassin de Caudan.

Mais la SNCL ne s'arrête pas à cette défection. "Dès que FAIL a fait savoir qu'il se retirait, nous avons été contactés par deux ou trois groupes étrangers qui nous ont fait savoir qu'ils étaient intéressés à reprendre le projet", affirme Mme Mariam Maudarboccus, responsable de SNCL. "Nous avons donc fait savoir au gouvernement que nous étions prêts à respecter toutes leurs conditions. Malgré cela, les ministres Bodha et Lesjongard m'ont appelée il y a deux semaines pour me dire que le gouvernement avait l'intention de résilier le bail que ma famille détient sur cette île depuis 1927, une île que nous avons complètement transformée alors qu'à l'époque elle n'intéressait personne, mon aïeul, Soliman Nabheebuccus, l'ayant obtenue lors d'une vente à l'encan", souligne Mme Maudarboccus.

Allégation de pot de vin diversement commentée

Aujourd'hui, elle dit considérer toutes les options, y compris une action en cour, pour s'opposer à cette action de résiliation de bail que la SNCL considère injuste et injustifiée. À noter que ce bail avait été renouvelé en 1990 pour une période de 20 ans, plus quatre périodes de 10 ans, ce qui fait qu'il aurait dû normalement expirer en 2050. Quant à la proposition faite par le gouvernement de lui allouer en contrepartie un terrain de 35 arpents à St-Félix, la responsable de la SNCL fait ressortir qu'elle est soumise, là aussi, à de multiples conditions et à la soumission préalable d'un projet de développement concret avec plans et montage financier à l'appui.

Mais l'affaire se corse davantage avec l'allégation formulée à l'Assemblée nationale mardi dernier par le député James Burty David à l'effet que le projet aurait capoté parce que des membres du gouvernement auraient réclamé des pots-de-vin qui n'auraient pas été versés. Allégation vivement rejetée par le ministre du Tourisme, Nando Bodha.

Interrogé à ce sujet, M. Christian Rivière de FAIL nous répond : "Cela n'est pas le cas. Je ne sais pas d'où sort cette information". Mais Mme Maudarboccus, elle, nous déclare : "J'ai entendu parler de ça. Mais je préfère ne pas commenter cet aspect pour le moment".

D'autres développements pourraient donc être à prévoir dans cette affaire. Pour le moment toutefois, on déclare n'avoir pas encore discuté, au niveau du gouvernement, de la formule exacte et de la forme de gestion que prendrait cette nouvelle "zone de conservation et de loisirs grand public".


Ce n'est pas la première fois…

Ce n'est pas la première fois que l'île aux Bénitiers fait l'objet d'âpres tractations et controverses politiques. En 1988, le chanteur Carlos, avec ses partenaires Guy Monet et Nicolas Possan, avait annoncé un projet fantastique, "Le Takamaka", qui consistait à y aménager un complexe comprenant 180 bungalows de très haut standing mais aussi un golf de 18 trous, des boîtes de nuit, des restaurants, un complexe sportif, un solarium un centre de plongée sous-marine, des studios d'enregistrement de musique et de production de films… Un projet évalué à Rs 330 millions

Le ministère du Tourisme avait déjà donné son accord de principe à ce projet. Puis de nouvelles conditions sont posées. Et l'on apprend en août de la même année que l'Alliance au pouvoir serait très divisée sur la question et que l'on attendait le retour au pays du Premier ministre, Anerood Jugnauth, pour trancher la controverse.

En février 1991, la controverse Ile aux Bénitiers refait surface. Le bureau du Premier ministre va même jusqu'à émettre un communiqué faisant savoir que "des rumeurs persistantes venant des milieux de l'Opposition circulent à l'effet qu'un projet hôtelier sur l'îlot Bénitier aurait fait l'objet de pressions de la part de certains membres du gouvernement", voulant, prétendument, à tout prix faire aboutir ce projet. "Tel n'a jamais été le cas et ce projet n'a jamais été approuvé", affirmait ce communiqué.

Le Week End 20 Avril 2003