Nandcoomar Bodha : "Il n'y aura aucun développement hôtelier sur les îles entourant Maurice"


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Notre invité de ce dimanche est Nandcoomar Bodha, ministre du Tourisme. Il fait un constat de la situation de l'industrie dans le contexte de la guerre en Irak et de l'épidémie de pneumonie atypique. Il aborde également les conclusions du séminaire que vient d'organiser la MTPA et explique les raisons qui ont poussé le gouvernement à décréter qu'aucun projet hôtelier ne sera autorisé sur les îles entourant Maurice.

Il semblerait que dans le domaine du tourisme les malheurs des uns font le bonheur de Maurice. Après les événements du 11 septembre 2001, c'est maintenant la guerre en Irak qui a des conséquences positives pour nous. A ce rythme-là, il va falloir espérer que George Bush envahisse la Syrie l'année prochaine pour que le tourisme mauricien en récolte les retombées…

- Une nouvelle configuration s'est dessinée dans le monde du voyage après le 11 septembre 2001 : la notion de sécurité, qui est devenue une condition essentielle. Il y a eu le 11 septembre, après il y a eu Bali - où le taux de fréquentation a baissé de 70% après l'explosion terroriste - et la guerre en Irak. C'est vrai que ces incidents ont conforté l'image de Maurice, destination de sécurité, valeur refuge. De havre de paix, nous sommes devenus destination refuge. Mais en même temps le tourisme se porte mal au niveau planétaire et les compagnies aériennes nationales vont encore plus mal. S'il est vrai que ces incidents ont un effet secondaire positif sur Maurice, il faut prendre tout cela avec beaucoup de précaution et se dire qu'un simple incident imprévu peut tout remettre en cause demain. Il suffirait que Maurice se retrouve dans le camp des pays non sécurisés pour que notre industrie touristique dégringole du jour au lendemain.

Est-ce que la découverte qu'une ouvrière chinoise est atteinte de la pneumonie atypique pourrait être cet élément inconnu susceptible de casser l'image de Maurice destination typique refuge ?

- Nous avons eu, il y a dix jours, une fausse alerte avec un pilote d'Air Mauritius qui s'est présenté à l'hôpital. Cette nouvelle, évoquée dans la presse locale avait créé beaucoup d'appréhensions des tours operators étrangers qui ont multiplié les demandes de renseignements. Il avait suffi que le nom de Maurice soit simplement mentionné pour susciter ces réactions et nous ranger dans une catégorie de pays. Nous avons pris un certain nombre de mesures : arrêt des vols sur l'extrême Orient, mesures de sécurité renforcés à l'aéroport et dans les établissements hôteliers. Il nous faut être extrêmement vigilant.

Tout en demandant la vigilance vous avez, en tant que membre du gouvernement, approuvé la venue à Maurice d'ouvrières chinoises dans ce contexte précis. Il n'y a pas une énorme contradiction entre votre discours et vos actes, sur ce sujet ?

- La décision exceptionnelle du gouvernement d'autoriser la venue d'ouvrières chinoises a été prise en tenant compte d'un certain nombre de contraintes. Toutes les mesures ont été prises pour que cela se passe bien. Il y a un cas de force majeure qui nécessite la venue de ces techniciennes pour faire tourner une filature. Cette mesure a été prise en tenant compte de la fragilité de l'industrie touristique locale.

J'espère que vous n'aurez pas à regretter d'avoir participé à cette décision. Changeons de sujet. Êtes-vous satisfait des états généraux du tourisme que la MTPA a tenu en début de semaine à Maurice ?

- C'était une très bonne chose. Il est important de réunir à intervalles réguliers tous les partenaires de l'industrie pour prendre connaissance des problèmes existant avant de définir les meilleures stratégies pour l'avenir. Autrefois, il y avait l'office du tourisme qui organisait un certain nombre de promotions et les grands hôtels qui faisaient leur marketing, chacun de son côté. Avec la création de la MTPA s'est développée une participation beaucoup plus accrue des différents acteurs pour créer une meilleure synergie permettant au gouvernement et au secteur privé de définir les grandes lignes de l'industrie. Dans ce contexte, le séminaire de cette semaine, réunissant ceux qui vendent l'image de Maurice à travers le monde et tous les partenaires mauriciens, était une bonne chose. La réflexion engagée va se poursuivre par un autre séminaire sur le tourisme de demain.

Vous allez organiser un séminaire pour parler de celui qui vient de se tenir et continuer à réfléchir. Quand est-ce les mesures découlant de toutes ces réflexions seront-elles prises ?

-- Elles seront prises au fur et à mesure. Il y a des problèmes, pas forcément nouveaux, qui ont été identifiés lundi et mardi dernier. Comme celui de l'accès aérien qui reste comme une épine dans toutes les réunions sur le tourisme. C'est un problème qui interdit le "feel good factor" nécessaire entre la compagnie nationale aérienne et les partenaires de l'industrie. Il faut crever l'abcès. Il faut s'asseoir et trouver enfin une solution.

Cela fait plus de deux ans que vous être ministre du Tourisme et que vous parlez de crever cet abcès. Qu'attendez-vous pour le faire : qu'il éclate de lui-même ?

- C'est une question complexe dans la mesure où les hôteliers et Air Mauritius ne sont pas d'accord sur les chiffres. Il faut tomber d'accord sur la nature du problème. On a trouvé une partie de la solution en augmentant, par exemple, le nombre de vols sur Paris. Il y a eu des vols conjoints, l'achat de nouveaux appareils par Air Mauritius, la solution Emirates, qui malheureusement souffre des séquelles de la guerre. Mais, comme il y a eu une croissance régulière du nombre de touristes, le problème est resté le même. La solution est de trouver un package dans lequel l'aviation civile et les hôtels se retrouvent sans affecter l'image de marque du pays tout au long de l'année, c'est pendant que la période haute de décembre et les mois creux de l'hiver mauricien. Nous avons un taux de remplissage des chambres est de 100% en décembre et de 50% en juin. On ne peut pas augmenter la capacité en décembre mais il faut le faire en juin. La croissance touristique de Maurice va dépendre de notre capacité à gérer cette équation.

Soyons concrets : nous allons entrer dans quelques semaines dans la saison hivernale. Quels sont les prévisions pour le tourisme ?

- Nous sommes dans une situation exceptionnelle avec la guerre en Irak. Il faut saisir un certain nombre d'opportunités sur un certain nombre de marchés. Cette conjoncture nous offre l'occasion idéale pour définir le package d'hiver dans lequel tous les acteurs de l'industrie se retrouveront. Nous allons le faire dans les jours à venir avant de démarrer des campagnes de promotion sur des marchés ciblés. Il faut, en fonction de l'évolution des marchés, envisager des campagnes ciblées au sein de la promotion générale. Le problème est que nous sommes obligés de naviguer à vue en raison de la situation en Irak et l'épidémie de pneumonie atypique.

Il y a au moins un point sur lequel tous les participants aux états généraux du tourisme sont d'accord : Maurice n'a pas les moyens financiers pour faire une campagne de promotion à la mesure de la destination.

- C'est vrai. Pour beaucoup de personnes le budget de marketing de la MTPA sert uniquement a "wining and dining". C'est une mauvaise image que l'on a de notre travail de marketing…

… cette image est soutenue, permettez-moi de le souligner, par les photographies que fait parvenir la MTPA à la presse montrant son directeur ou vous-même, monsieur le ministre, entouré de vedettes devant des tables bien garnies.

- Mais il n'y a pas que ça dans une campagne de promotion. Le budget dans le marketing et le branding d'une destination est un investissement. Maurice, c'est vrai, ne dépense pas par tête de visiteur ce que dépensent la Malaisie, l'Afrique du Sud et même les Seychelles. Le budget de l'État tourne aujourd'hui autour de Rs 140 millions, auxquels il faut ajouter les budgets des hôtels et d'Air Mauritius. Le tout fait environ Rs 400 millions, c'est-à-dire seulement £10 millions pour vendre une destination aussi prestigieuse que Maurice. Ce n'est pas suffisant. Si nous n'utilisons pas les moyens modernes et ne faisons pas preuve d'imagination et d'innovation, l'image de la destination va en souffrir.

Quelle serait la somme nécessaire pour une campagne à la hauteur de la destination ?

- Il nous faudrait encore cent millions de roupies. Le gouvernement est conscient de la nécessité de cette augmentation mais il a également d'autres obligations, d'autres priorités. Le tourisme est une priorité par rapport à d'autres priorités. J'ai déjà dit qu'il faudrait faire un branding de l'île Maurice. Il nous faut un nouveau budget pour consolider les marchés existant mais aussi en explorer de nouveaux. Je pense que l'on pourrait demander à chaque visiteur de payer quatre ou cinq dollars, ce qui ferait a près 3 millions de dollars. Un voyage à Maurice coûte grosso modo Rs 40 000 divisés entre le voyage et le séjour et nous ne demandons qu'environ Rs 150 seulement.

De cette somme, on pourrait faire un budget dont la moitié servirait au branding de la destination et le reste pour une amélioration du produit comme le nettoyage, l'éclairage, la signalisation et l'information. Cet argent serait injecté dans le produit pour en améliorer sa qualité. Je lance l'idée en espérant qu'elle sera acceptée.

Les petits hôtels étaient très présents au cours du séminaire de la MTPA, cette semaine. Est-ce que cette forte présence augure d'un changement dans l'industrie touristique ?

- Il n'existait autrefois que les grands et les petits hôtels. Demain le secteur informel - bungalows, appartements, villas - viendra intégrer l'industrie et la petite hôtellerie va se retrouver au milieu. Ils ont une place de choix dans ce secteur parce que pas mal de visiteurs aiment le côté très personnalisé des petits hôtels. Petit ne veut pas minable ou de mauvaise qualité. Je voudrais préciser une chose importante : le petit hôtel fait partie du produit île Maurice et doit y être à la hauteur de l'image du pays. Les petits veulent avoir un budget à part pour certaines foires et une stratégie à part : ce n'est pas possible. Il n'est pas question d'avoir une réplique du modèle gros et petits planteurs dans l'industrie touristique. Les petits ne constituent pas un secteur à part.

Le reproche des petits hôtels repose sur le fait que toutes les campagnes de promotion sont faites pour les grands hôtels et que, eux, n'ont pas voix au chapitre.

- La vitrine de Maurice est une image haut de gamme, dont tout le monde profite. Mais nous savons tous que les 700 000 visiteurs que nous recevons chaque année ne vont pas tous dans les cinq étoiles. C'est là que le petit hôtelier à sa place et ceux qui ont en train d'innover et d'améliorer leur produit travaillent très bien. Mais il n'est absolument pas question de morceler l'industrie hôtelière en catégories et sous-catégories autonomes. Il n'est pas question d'avoir des petits hôtels organisés sur le style petits planteurs

Le secteur informel ne semble pas très chaud pour répondre à votre invitation à se faire inscrire pour se régulariser. Comment allez-vous procéder pour surmonter la résistance/réticence ?

- On ne peut pas opérer un établissement hôtelier hors des lois. On ne peut pas accepter une industrie parallèle qui brasse plus de Rs 1 milliard par an. Ce n'est pas possible. Mais le nombre de ceux qui se font inscrire augmente, nous avons à ce jour plus de 350 inscriptions. Nous allons être flexibles mais tout en exigeant le respect de la loi. Je rappelle que l'amende pour ceux qui ne se font enregistrer est sévère : entre Rs 50 000 et Rs 200 000. Ceux qui pensent que nous n'allons pas appliquer la loi se trompent lourdement.

Au niveau local, on a entendu dire au Parlement que c'est en raison d'un bribe non payé que le projet d'hôtel sur l'île aux Bénitiers n'a pas été accordé. Comment réagissez-vous à cette accusation à peine déguisée ?

- Permettez-moi d'expliquer les faits. Quand je suis arrivé au Tourisme, j'ai fait sortir tous les dossiers de projets hôteliers et j'ai convoqué tous les demandeurs en présence de mes techniciens. J'ai alors découvert qu'il y avait quelques personnes qui faisaient partie, à des titres divers, de plusieurs projets en se réclamant de tel ou tel grand groupe. Nous avons fait une liste des promoteurs sérieux, une douzaine, une autre des probables et une troisième des pas sérieux. J'ai convoqué les promoteurs sérieux pour leur imposer le fait suivant : vous n'avez rien à donner à qui que ce soit mais tout projet accepté devra comporter un fonds social de Rs 25 millions pour que la venue d'un hôtel dans un site signifie un développement pour la région, pour la communauté. Cette exigence est devenue une condition pour l'obtention d'un bail qui est accordé par un comité composé de représentants de plusieurs ministères. La recommandation va vers un comité sur les hôtels composés de 40 techniciens et présidé par le vice-Premier ministre. Quand toutes les études sont faites, la décision finale est prise par le conseil des ministres…

,,, en clair, Nando Bodha, vous êtes en train de dire que n'étant pas la seule personne à décider si un projet hôtelier est accepté ou pas cela ne sert à rien de vous donner un bribe ?

- Exactement. C'est le conseil des ministres qui est habilité à faire sortir un letter of intent. Revenons sur l'île aux Bénitiers. Une étude commanditée par le ministère de l'Environnement a été faite sur les quarante îles et avait révélé qu'il n'existait qu'une seule où un "possible economic development" était envisageable : l'île aux Bénitiers. Il y avait donc au départ quelques réserves. Le conseil des ministres a demandé que si un projet était accepté, il fallait qu'il n'occupe qu'un tiers de l'île. Les deux autres devant être partagés en parts égales, entre une zone de loisirs et une de protection de l'environnement. Ces indications ont été données au promoteur du projet, le groupe Food And Allied Development, mais ils ont présenté un projet qui ne les respectait pas. Nous avons refusé en leur donnant des guidelines détaillés proposant au groupe FAIL 60 arpents de terres plus 1.2 kilomètres de côte ce qui est plus que ce qui est normalement accordé : 25 arpents et 400 mètres de côte. FAIL a refusé ces conditions et s'est retiré. Alors a commencé toute une campagne contre le gouvernement, les ministres et tous ceux qui avaient pris cette décision. Quand FAIL s'est retiré du projet l'île aux Bénitiers, le conseil des ministres a décidé qu'il n'y aura aucun développement hôtelier sur toutes les îles entourant Maurice. Une partie de l'île aux Bénitiers sera utilisée pour un "nature reserve" avec une partie consacrée au "one day leisure centre", comme la cuvette.

Le Chief Commissionner de Rodrigues me disait il y a trois semaines qu'il envisageait de faire modifier les projets hôteliers déjà accordés pour qu'ils respectent la spécificité rodriguaise. Cela veut-il dire revoir les projets que vous aviez acceptés ?

- Je crois que nous sommes, Serge Clair et moi, sur la même longueur d'ondes. Je pense, comme lui, qu'il faut réglementer le tourisme à Rodrigues où il y a eu tout un foisonnement de petits établissements. Il faudra une normalisation de ces établissements dans le cadre des règlements existant. Nous allons établir ensemble un plan d'aménagement qui va permettre de développer le tourisme rodriguais en étapes. La piste est prête, l'ATR est déjà là et la nouvelle aérogare sera terminée en septembre. À ce moment-là, les vols sur la Réunion vont commencer et Rodrigues va entrer de plain pied dans le tourisme régional. Il faudra faire de sorte que les développements majeurs que Rodrigues va connaître dans le domaine du tourisme ne créent pas des effets secondaires. Il y a des choses à faire dès maintenant dans ce sens. Il faut réglementer dès maintenant pour éviter des problèmes plus loin.

Deux questions politiques pour terminer. Depuis quinze jours le gouvernement et l'opposition ont commencé leur campagne de mobilisation pour le meeting du 1er Mai. À quoi ça sert de dépenser autant d'énergie - et de temps de travail ministériel - pour convaincre des convaincus - ce ne sont que les partisans qui se déplacent - pour grossir la foule du meeting de la fête du travail ?

- C'est une tradition politique locale. C'est également l'occasion pour les politiciens d'avoir un contact avec le peuple. C'est vrai que cela demande beaucoup de moyens, de temps et d'énergie pour galvaniser les foules dans les réunions. Mais c'est une tradition politique incontournable. Le premier Mai reste un événement éminemment politique. Les Mauriciens veulent d'un contact direct avec les députés qui descendent sur le terrain et organisent ces réunions.

Question personnelle. Vous avez 49 ans et Pravind Jugnauth en a tout juste 41. En tenant compte du fait que les leaders politiques locaux prennent leur retraite à l'âge de 80, cela veut dire que si Dieu lui prête vie, Pravind Jugnauth va diriger le MSM et possiblement devenir Premier ministre pour une très longue période. De ce fait, vous ne pouvez pas aspirer à devenir un jour PM, le but de tout politicien qui a de l'ambition, ce qui est votre cas, je présume. Comment accueillez-vous cette absence de possibilité politique ?

- Je n'ai jamais eu une ambition qui aurait pu bousiller ma vie. J'ai vu trop d'hommes politiques se faire consumer par leur ambition. Je veux faire des choses qui me plaisent, participer à la construction de mon pays. J'ai trop vu des hommes politiques qui oublient ce qu'ils sont et ce qu'ils ont pour une ambition ou un objectif démesuré.

Rêver de devenir Premier ministre serait, pour vous, une ambition démesurée ?

- Oui.

Le Week End 20 Avril 2003